De notre temps (stance à singer Chaussier)

De notre temps (stance à singer Chaussier)

YSENGRIMUS

J’invoque l’âpreté des circonstances
Qui me portent sans heurt à finasser
En me ruant tout roide en cette stance,
Cul par dessus bobine, à la Chaussier
Que cocasse je mise de singer.
À finasser, que dire, à m’alanguir,
À braire, hululer, coasser et glapir.

C’est que voilà un monde en décadence
Dont l’ordre inique est à se fissurer.
Ceux qui s’affligent et ceux qui s’en balancent
Vont en découdre, vont en concasser.
Dans l’empoigne de classes, enchevêtrées
Ensemble au caniveau de cet empire.
Les gueux contre les grands, les vrais contre les sbires.

Mais je finasse, obtus, sans élégance.
Contrefaire des vers, singer Chaussier,
Quand la rude rue à l’assaut s’élance,
C’est chercher à franchir, en échassier,
Le cloaque social émulsionné.
Or je chie dense et trouble, sans défaillir
Sur quiconque y trouverait parole à redire.

C’est que par tous les trous, le cri se lance.
Ce mur d’argent, il faut le fracturer.
On le dit, on le scande. Révolte, transe.
Alors, on ne va pas me chipoter
Si je me pique de le versifier.
Il s’agit de cracher et de vomir,
De constater le coup de poing, et de le dire.

Tout est bonne musique à cette danse.
Pour le coup je ne vais pas me gêner,
Entretenir quelque flasque défense,
Pérenniser pusillanimités.
Il s’agit de portraire et d’éructer.
Le Phénix a cramé, il doit vagir.
Les hôtels vont bientôt fermer. Il faut partir.

Il s’agit de clamer des évidences.
Il s’agit de portraire à la Chaussier.
Leur rompre le versoir. Leur casser l’anse,
À ces baratineurs, ces épiciers,
À ces Accappareur & Associés.
Le chapon égorgé, il faut le cuire.
Le plongeoir est déjà plié. Il faut bondir.

Voici donc le marchand. Viens là, avance.
Accuse l’univers de tes ratés.
Il cherche à nous fourguer ses denrées rances.
Il aspire à nous faire spéculer
Sur l’ambiguë éventualité
De son aptitude à tanner le cuir
Du sort boursicotier, du Moloch, du délire.

Voici le gouvernant. Il tire et lance
Des câbles d’amarrage. Il veut lier
Les plateaux d’or de milliers de balances
En un joli mobile équilibré,
Une harmonie sociale, tempérée.
Un contrat lacéré, pour amortir
La tempête, gonflée de tellement venir.

Voici le militant, la militante
Qui s’amplifie, qui sue, qui est monté(e)
Face à l’indifférent, l’indifférente
Qu’il faudra désormais conscientiser.
Sur fond lacrymogène et policier,
La conscience nouvelle va surgir.
Qui sait, peut-être sans conflit, sans coup férir.

De notre temps, je romps le lourd silence.
Pour dire que c’est fait, c’est arrivé.
Et pour annoncer l’ère des violences.
Contrefaire des vers, singer Chaussier,
Me semble le moins laid des procédés
Car, s’il faut s’empoigner et s’estourbir,
Autant avoir le chic du mot, du dit, du dire…

Tirée de mon recueil de poésie, intitulé Poésie d’outre-ville paru aux éditions ELP (2009). Par outre-ville j’entends à la fois ce qui précède la ville et y succède, ce qui est au pourtour de l’urbain et ce qui en émerge…

3 réflexions sur “De notre temps (stance à singer Chaussier)

  • 18 avril 2014 à 6 h 01 min
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    Chaussier ici, c’est Geoffrey Chaucer (1340-1400), l’auteur des Contes de Canterbury

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  • 25 juillet 2020 à 0 h 32 min
    Permalien

    Original ! et assez surprenant… car le style est tout de même déroutant… curieusement en français uniquement…car la langue française moderne en tous cas, donne l’impression qu’elle ne possède pas de dialecte du peuple ou de la rue…car on parle comme on écrit en français pratiquement tout et n’importe quoi…tout ce qu’on veut et nous passe par la tête quoi ! contrairement à l’anglais ou l’arabe (classique… qui tient à sa différence), il existe des dialectes parlé par le peuple qu’on oserait pas écrire 1

    Je connaissais pas l’auteur des contes de Canterbury, mais une rapide recherche internet permet de savoir donc que c’est un peu le père de la langue anglaise moderne…ou comme stipulé sur wikipedia, la source de la tradition vernaculaire anglaise ! il me rappelle en tous cas un poète qui peu définitivement revendiquer la même chose chez les Marocains, Abderrahmane el majdoub, (non pas noble ou ayant eu des titres officiels lui comme Chaucer, mais quasiment troubadour, et Socrate de son temps au 16ème siècle, dont la prose, les proverbes, le sarcasme politique ou sur les moeurs et la société ou la  »morale’, continue d’inspirer la langue du peuple, et pas que, le théâtre populaire marocain est né un peu grâce à ses fameux quatrains, et une grosse part des chansons ou poèmes chantés dans la pure tradition marocaine arabe sont encore considéré comme une joie intense pour l’oreille et une référence pour aussi bien l’érudit que l’analphabète avisé encore aujourd’hui ! c’est à ce point …!:)))…. un jour à l’occasion, je tenterais de vous traduire l’un de mes préférés, un poème d’amour destiné à tromper le père, marchand rusé, mais hyper jaloux de sa fille hyper protégée convoitée par notre ami, ou encore un autre genre, une espèce de poème sarcastique et très profond à l’égard de  »l’ami traître » ou l’ingrat… une perle qui résume un peu tout le génie et la splendeur de ce type qui se baladait entre les villes et les villages comme un fou et dont les gens ne comprenaient que peu…sauf les plus rusés d’entre eux !:)))

    Bravo Ysengrimus en tous cas pour avoir bien réussi à répliquer un peu ce ton populaire et direct quit à enfreindre les règles de la prose…tout en délivrant le message en bonne et due forme ! message reçu en tous cas !:)))

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