Le communiste révolutionnaire Auguste Blanqui

Bonjour à tous.

  • Ci dessous un texte de « matière et révolution » sur le révolutionnaire Auguste Blanqui
  • qualifié de communiste par l’ auteur, en réalité A. Blanqui était un franc maçon qui soutenait la commune de PARIS bien plus proche de l’ anarchisme que du communisme.
  • Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) : Fondateur du journal Ni Dieu, ni maître, était membre de plusieurs loges : les Amis de la Vérité, le Temple des Amis de l’Honneur Français et le Lien des Peuples.

Karl Marx déclare dans La guerre civile en France (la commune de Paris), 1871 : « Le véritable meurtrier de l’archevêque Darboy, c’est Thiers. La Commune, à maintes reprises, avait offert d’échanger l’archevêque et tout un tas de prêtres pardessus le marché, contre le seul Blanqui, alors aux mains de Thiers. Thiers refusa obstinément. Il savait qu’avec Blanqui, il donnerait une tête à la Commune. »


 

« Sur la révolution »(1850)

« Une révolution détermine dans le corps social un travail instantané de réorganisation semblable aux combinaisons tumultueuses des éléments d’un corps dissous qui tendent à se recomposer en une forme nouvelle. Ce travail ne peut commencer tant qu’un souffle de vie anime encore la vieille agrégation. Ainsi, les idées reconstitutives de la société ne prendront jamais corps aussi longtemps qu’un cataclysme, frappant de mort la vieille société décrépite, n’aura pas mis en liberté les éléments captifs dont la fermentation spontanée et rapide doit organiser le monde nouveau. Toutes les puissances de la pensée, toutes les tensions de l’intelligence ne sauraient anticiper ce phénomène créateur qui n’éclate qu’à un moment donné. On peut préparer le berceau, mais non mettre au jour l’être attendu. Jusqu’à l’instant de la mort et de la renaissance, les doctrines, bases de la société future, restent à l’état de vagues aspirations, d’aperçus lointains et vaporeux. C’est comme une silhouette indécise et flottante à l’horizon dont les efforts de la vie humaine ne peuvent arrêter ni saisir le contour. Il vient aussi une heure, dans les temps de la rénovation, où la discussion épuisée ne saurait plus avancer d’un pas vers l’avenir. En vain elle se fatigue à lever une barrière infranchissable à la pensée, une barrière que la main seule de la révolution pourra briser. C’est le mystère de l’existence future dont le voile impénétrable aux survivants tombe de lui-même devant la mort. Qu’on démolisse la vieille société : on trouvera la nouvelle sous les décombres ; le dernier coup de pioche l’amènera un jour triomphante. »

Auguste BLANQUI

LES IDEES POLITIQUES ET SOCIALES DE BLANQUI

Blanqui eut une longue vie : il a donné plus d’un demi-siècle à la cause de la révolution. Ses dernières activités politiques se situent en 1880, mais sa conception du monde, les idées politiques qui orientèrent son action révolutionnaire se sont formées sous le règne de Louis-Philippe et ont pris leur forme définitive au cours de la révolution de 1848. Ni le développement ultérieur de la lutte de classe du prolétariat, ni l’apparition du communisme scientifique n’ont apporté de modifications essentielles à ses idées révolutionnaires.

« Blanqui, écrit Engels en 1874, est un révolutionnaire de la génération passée . » Il s’est arrêté dans son développement idéologique au niveau qu’il avait atteint en 1848. Il n’a su ni comprendre, ni assimiler la théorie du communisme scientifique, bien qu’il ait connu l’activité de Marx et quelques-uns de ses travaux. Toutefois, en tant que représentant du communisme utopique prémarxiste, il mérite que les historiens de la pensée sociale lui accordent une grande attention.

La période 1830-1848 est marquée en France par le développement de la grande industrie capitaliste et par l’essor du mouvement ouvrier ; ce mouvement s’est manifesté par les soulèvements des canuts lyonnais de 1831, de 1834, et par de nombreuses grèves. (En 1832-1833, il y eut des moments où la grève englobait presque toutes les industries parisiennes ; en 1840, les grèves s’étendirent à l’ensemble du pays.) En même temps que croissaient l’industrie capitaliste et le mouvement ouvrier, la conscience de classe du prolétariat se développait aussi. Dans la classe ouvrière s’éveillaient la conscience de ses propres tâches politiques et l’idée que, pour l’accomplissement de celles-ci, elle devait parvenir à constituer sa propre organisation. Mais le prolétariat a cherché en tâtonnant les voies qui lui permettraient de forger cette organisation ; ses erreurs lui servirent de leçons.

À mesure que s’affirmait concrètement la lutte de classe du prolétariat, les systèmes utopiques du socialisme perdaient leur sens progressif. Les « écoles » du socialisme utopique dégénéraient en « sectes » ; chacune d’elles proposait ses procédés pour éliminer le mal social et pour concilier les contradictions de classes. Les idées du socialisme utopique devenaient de plus en plus le bien de la petite bourgeoisie.

Les traits bourgeois et petits-bourgeois, propres à chaque système utopique, à des degrés divers, se sont ainsi pleinement révélés à cette époque. Ceux qui se considéraient comme les héritiers des grands utopistes inclinaient à chercher de l’aide du côté des classes instruites. La classe ouvrière, au contraire, inclinait de plus en plus vers le communisme.

Le socialisme, a dit Engels en caractérisant les rapports de cette époque, signifiait en 1847 un mouvement bourgeois ; le communisme, un mouvement ouvrier .

Mais la classe ouvrière n’était pas en mesure de se libérer d’un seul coup, et complètement, des influences étrangères à ses intérêts de classe. Les ouvriers français étaient encore très étroitement liés aux milieux petits-bourgeois d’où ils étaient issus pour la plupart et qui, malgré l’essor de la grande industrie, constituaient encore la majorité écrasante de la population laborieuse en France. Il existait encore beaucoup de survivances petites-bourgeoises dans la psychologie des ouvriers. Dans ces conditions, les théoriciens qui cherchaient à poser les bases du communisme ont été impuissants à créer une théorie scientifique du communisme. Dans le meilleur des cas, c’était le matérialisme mécaniste du XVIIIe siècle qui demeurait la base philosophique de leur système. Aussi ne pouvaient-ils pas dépasser la théorie rationaliste de la société caractéristique du XVIIIe siècle (la théorie de l’« ordre naturel et raisonnable » des rapports sociaux), ni fonder historiquement le communisme. Dans toutes leurs tentatives pour tracer une voie de réalisation au communisme, ils ne dépassaient pas la tradition babouviste. Leur communisme restait un communisme utopique, malgré leur élan révolutionnaire et leur désir de lier le communisme à la lutte ouvrière. Parmi tous ces communistes utopistes, Blanqui, par sa fidélité illimitée à la cause de la transformation révolutionnaire de la société, occupait indiscutablement la première place aux yeux de ses contemporains.

Le prolétariat, a écrit Marx dans « Les luttes des classes en France », se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui . L’ardente activité révolutionnaire qui a rempli toute la vie consciente de Blanqui a commencé sous la Restauration. En 1824, le jeune Blanqui participa à l’organisation conspiratrice des Carbonari. En 1827, il fut blessé dans des combats de rues contre la police et la troupe et pour la première fois arrêté. En juillet 1830, il prit une part active à la lutte révolutionnaire et fut profondément déçu par son résultat : l’établissement de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe.

Entré dans l’association républicaine Les Amis du Peuple, Blanqui se plaça à l’aile gauche de celle-ci. Pour les premières années de la monarchie de juillet, deux documents témoignent de ses idées. Le premier est sa déclaration au procès des « Amis du Peuple », en janvier 1832 (Procès des Quinze). Le second est un discours prononcé à une réunion organisée par cette Société, le 2 février de la même année. Le premier de ces documents a été imprimé, à l’époque même, par l’association des « Amis du Peuple » ; le second nous est parvenu à l’état de manuscrit.

Devant le tribunal, Blanqui posait nettement le problème de la division de la société en classes ; il liait la lutte que mènent les « Amis du peuple » pour les droits politiques aux besoins matériels, aux intérêts et aux souffrances des classes populaires. Mais ses idées concernant les classes sociales de son temps n’avaient pas un degré sufffisant  de précision et son programme social était encore très indéterminé.

Au président du tribunal qui lui demandait sa profession, Blanqui répondit : Prolétaire. Mais la suite de ses explications indique que, pour lui, le mot « prolétaire » désignait le travailleur en général : C’est la profession de trente millions de Français qui vivent de leur travail et qui sont privés de leurs droits politiques.
Il est clair que Blanqui donnait à la notion de prolétaire Le même sens que les démocrates donnaient à la notion de « peuple ». C’est l’opposition entre « l’aristocratie de la richesse et le peuple » ou bien entre « la bourgeoisie et le peuple », qui caractérise la pensée sociale de cette période. L’imprécision dans les termes de cette opposition reflétait le niveau insuffisant du développement capitaliste en France, le non-achèvement de l’évolution industrielle. Comme nous le verrons plus loin, Blanqui confond « prolétaire » et « pauvres ».

Je suis accusé, poursuit Blanqui dans la même déclaration, d’avoir dit aux 30 millions de Français, prolétaires comme moi, qu’ils avaient le droit de vivre… En formulant une telle accusation, le ministère public ne s’est point adressé à votre équité et à votre raison, mais à vos passions et à vos intérêts, dit Blanqui aux juges. Le ministère public vous a dit : vous voyez, c’est la guerre des pauvres contre les riches : tous ceux qui possèdent sont intéressés à repousser l’invasion. Nous vous amenons vos ennemis ; frappez-les avant qu’ils ne deviennent plus redoutables. Oui, Messieurs, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres ; les riches… sont les agresseurs, seulement ils trouvent mauvais que les pauvres fassent résistance… On ne cesse de dénoncer les pauvres comme des voleurs prêts à se jeter sur les propriétés. [Les riches, ce sont] de légitimes possesseurs menacés du pillage par une avide populace…

 

Qui donc sont ces « légitimes possesseurs » ? Qui sont les « voleurs » ? Les « légitimes possesseurs », ce sont les privilégiés qui vivent grassement de la sueur du prolétaire … ; ce sont deux ou trois cent mille oisifs qui dévorent paisiblement les milliards payés par les voleurs. [Et les « voleurs » ?] Trente millions de Français qui paient au fisc un milliard et demi, et une somme à peu près égale aux privilégiés.

En effet, poursuivait Blanqui, le gouvernement actuel n’a point d’autre base que cette inique répartition des charges et des bénéfices,d’autre but que l’exploitation du pauvre par le riche. L’État est une pompe aspirante et foulante qui foule la matière appelée peuple pour en aspirer des milliards incessamment versés dans les coffres de quelques oisifs… Tous les moyens légaux qui protègent les intérêts, qui permettent d’agir sur l’opinion publique, sont entre les mains des privilégiés. Le peuple n’en a aucun.

Les lois sont faites par cent mille électeurs, appliquées par cent mille jurés, exécutées par cent mille gardes nationaux… Or, ces électeurs, ces jurés, ces gardes nationaux, ce sont les mêmes individus, lesquels cumulent les fonctions les plus opposées et se trouvent tout à la fois législateurs, juges et soldats.

Trente millions de prolétaires restent en dehors de ce système que font-ils ?

Ils paient… [Mais comment] des hommes de cœur et d’intelligence… pourraient-ils demeurer indifférents… aux souffrances des prolétaires… ? Leur devoir est d’appeler les masses à briser un joug de misère… à prendre les affaires politiques entre leurs mains. Le peuple veut faire et il fera les lois qui doivent le régir ; alors ces lois ne seront plus faites contre lui ; elles seront faites pour lui, parce qu’elles le seront par lui.

La conclusion à laquelle Blanqui conduit ses auditeurs est claire : pour supprimer les maux de la société, il est indispensable de créer une démocratie politique. Au cours de sa déclaration, il ne fait pas de proposition de caractère socialiste ; mais la tendance socialiste est indiscutable. Il considère comme but de la lutte l’établissement de l’égalité sociale ; mais, comme mesure concrète pour améliorer le sort des opprimés, il n’indique que la réforme des impôts. Ceci est assurément dû au fait que Blanqui considère naïvement le système fiscal comme le mécanisme essentiel qui permet aux riches de piller les pauvres. Ces impôts « pillards » doivent être supprimés et remplacés par un impôt qui « devra s’emparer du superflu des oisifs », pour le répartir par « un système de banques nationales » (idée probablement inspirée par la propagande saint-simonienne) « entre cette masse de gens indigents que le manque d’argent condamne à l’inaction ».
Dans son discours du 2 février 1832, Blanqui a caractérisé de manière plus concrète les forces de classes en lutte dans la France de son époque.

Il ne faut pas se dissimuler qu’il y a guerre à mort entre les classes qui composent la nation… le parti vraiment national, celui auquel les patriotes doivent se rallier, c’est le parti des masses.

Dans la France de son temps, Blanqui constate l’existence de trois intérêts :

 

Celui de la classe dite très élevée, celui de la classe moyenne ou bourgeoise, enfin celui du peuple… En 1814 et 1815, la classe bourgeoise fatiguée de Napoléon, surtout parce que la guerre… nuisait à sa tranquillité et empêchait le commerce d’aller, reçut les soldats étrangers en libérateurs et les Bourbons comme les envoyés de Dieu.

Aussi les Bourbons récompensèrent-ils la bourgeoisie « par la Charte ». Par le moyen de la Charte, la haute société et les grands propriétaires, d’une part, la classe moyenne, d’autre part, se partageaient entre elles le pouvoir. « Le peuple fut mis de côté. » « Privé de chefs », démoralisé par la défaite, il se taisait. La bourgeoisie a prêté son appui aux Bourbons jusqu’en 1825. Mais, par la suite, Charles X, se croyant assez fort sans les bourgeois voulut procéder à leur exclusion, comme on avait fait pour le peuple en 1815. La bourgeoisie devint furieuse. Alors commença cette guerre de journaux et d’élections [menée par elle contre Charles X]. Mais les bourgeois combattaient au nom de la Charte, rien que pour la Charte… [Le peuple] restait spectateur silencieux de la querelle ; et chacun sait bien que ses intérêts ne comptaient pas dans les débats survenus entre ses oppresseurs… en voyant ses maîtres se disputer, il épiait en silence le moment de s’élancer sur le champ de bataille et de mettre les parties d’accord.

Lorsque, dans cette lutte entre la bourgeoisie et le gouvernement, la victoire commença à pencher vers la première, Charles X résolut de faire un coup d’État. Il décréta la dissolution de la Chambre des députés et menaça de se servir de la force armée. Les royalistes se montraient sûrs d’eux, et la bourgeoisie était prise de panique. Ni l’une, ni l’autre partie ne s’attendait à l’intervention du peuple.

Lorsque le peuple se dressa, réveillé d’un sommeil qui avait duré quinze ans, une frayeur plus grande encore saisit les bourgeois. Au travers des débris, des flammes et de la fumée, sur le cadavre de la royauté, le peuple leur apparaît debout, debout comme un géant, le drapeau tricolore à la main ; ils demeurent frappés de stupeur… D’abord, ils avaient redouté la victoire de Charles X et ils avaient tremblé devant ses conséquences. Ensuite, quand le peuple triompha, contre toute attente, les bourgeois furent stupéfaits. Pendant ces jours où le peuple fut si grand, les bourgeois ont été ballottés entre deux peurs, celle de Charles X d’abord et celle des ouvriers ensuite. Mais comment se fait-il qu’une révélation si soudaine et si redoutable de la force des masses soit demeurée stérile ?…

[Cette révolution] devait marquer la fin du régime exclusif de la bourgeoisie, ainsi que l’avènement des intérêts de la puissance populaire.

Comment « n’a-t-elle eu d’autre résultat que d’établir le despotisme de la classe moyenne » ? C’est que « le peuple n’a pas su profiter de sa victoire ». Le combat fut si court que ses chefs naturels, ceux qui auraient donné cours à sa victoire, n’eurent pas le temps de sortir de la foule ! [Le peuple accordait sa confiance à ceux] qui avaient figuré en tête de la bourgeoisie dans la lutte parlementaire contre les Bourbons. La victoire une fois remportée, le peuple rentra « dans ses ateliers » ; la bourgeoisie entra dans l’arène. N’osant, par crainte du peuple, rétablir Charles X, elle proclama roi un autre Bourbon. La classe moyenne qui s’est cachée pendant le combat et qui l’a désapprouvé… a escamoté le fruit de la victoire remportée malgré elle. Le peuple, qui a tout fait, reste zéro comme devant. [Mais il est entré malgré tout sur la scène] il n’en a pas moins fait acte de maître… C’est désormais entre la classe moyenne et lui que va se livrer une guerre acharnée. Ce n’est plus entre les hautes classes et les bourgeois ; ceux-ci auront même besoin d’appeler à leur aide leurs anciens ennemis pour mieux lui résister, pour résister à l’offensive menaçante des prolétaires.

La peur du peuple, le désir de trouver un soutien dans l’aristocratie déterminent toute la politique du gouvernement de Louis-Philippe ; réactionnaire en toutes ses manifestations, ce gouvernement « copie la Restauration ».

 

Légitimité et souveraineté du peuple

« Deux principes divisent la France, le principe de la légitimité et celui de la souveraineté du peuple », déclare Blanqui, en conclusion de son aperçu historique. « Il n’y a pas de troisième drapeau, de terme moyen. » Tous ceux qui dénoncent « l’anarchie » et qui soutiennent « la vieille organisation du passé » se groupent autour du drapeau de la légitimité. Le principe de la souveraineté du peuple rallie tous les hommes d’avenir, les masses qui, fatiguées d’être exploitées, cherchent à briser ces cadres clans lesquels elles se sentent étouffer.

Comme nous le voyons, dans ce discours aussi, les groupes sociaux sont assez mal définis ; et on n’y rencontre pas non plus un exposé des mesures concrètes qui permettraient aux masses de se libérer de l’exploitation. À défaut, l’attention de Blanqui se concentre sur le but politique de la lutte : l’établissement de la souveraineté du peuple. Mais les tendances égalitaires, communes à presque tous les démocrates de cette époque, étaient aussi celles de Blanqui ; il est très probable que, dès 1832, il avait une certaine sympathie pour le socialisme. Il n’est pas douteux qu’il ait connu, avant même la Révolution de 1830, les œuvres des saint-simoniens et le livre de Buonarroti : La Conspiration pour l’Égalité. En tout cas, au début de 1834, ses convictions socialistes avaient déjà pris forme. Dans un article écrit cette même année, et qu’il avait destiné au journal Le Libérateur, Blanqui se prononce non seulement contre l’inégalité, mais aussi contre les grossières recettes de l’égalitarisme pour lutter contre le mal social ; il leur oppose le principe de l’association.

Il existe deux sources de la richesse :

l’intelligence et le travail, l’âme et la vie de l’humanité, écrit-il. Mais ces deux forces ne peuvent agir qu’à l’aide d’un élément passif, le sol, qu’elles mettent en œuvre par leurs efforts combinés… Cet instrument indispensable devrait appartenir à tous les hommes. Il n’en est rien.

La terre est devenue propriété particulière.

Des individus se sont emparés par ruse ou par violence de la terre commune, et, s’en déclarant les possesseurs, ils ont établi par des lois qu’elle serait à jamais leur propriété… Ce droit de propriété s’est étendu… du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail désignés par le nom générique de capitaux. L’établissement de la propriété a engendré un conflit entre « les droits humains même celui de vivre » et « le privilège du petit nombre … » Comme les capitaux stériles d’eux-mêmes ne fructifient que par la main-d’œuvre et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première œuvrée par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés, au profit de la minorité possédante… La conséquence logique d’une telle organisation, c’est l’esclavage.

Cependant, le principe d’égalité, gravé au fond des cœurs et qui conspire, avec les siècles, à détruire sous toutes ses formes l’exploitation de l’homme par l’homme, porta le premier coup au droit sacrilège de propriété, en brisant l’esclavage domestique. Les esclaves, propriété « à titre de meuble », ont été transformés en serfs, « propriété immeuble annexe et inséparable de l’immeuble territorial ». Mais l’esclavage existe encore de nos jours. La servitude, en effet, ne consiste pas seulement à être la chose de l’homme, ou le serf de la glèbe. Celui-là n’est pas libre qui, privé des instruments de travail, demeure à la merci des privilégiés qui en sont détenteurs… « La transmission héréditaire du sol et des capitaux place les citoyens sous le joug des propriétaires. »

La condition de l’ouvrier est pire que celle des nègres esclaves dans les plantations.

 

Car l’ouvrier n’est pas un capital à ménager comme l’esclave ; sa mort n’est pas une perte, il y a toujours concurrence pour le remplacer. Le pauvre, poursuit Blanqui, ne connaît pas la source de ses maux. L’ignorance, fille de l’asservissement, fait de lui un instrument docile des privilégiés… Si à Lyon il [le prolétariat] s’est levé comme un seul homme, c’est que l’antagonisme flagrant des intérêts ne permettait plus l’illusion à l’aveuglement même le plus obstiné.

La situation est grosse de révoltes. Le sentant bien, les défenseurs de l’ordre s’évertuent à prêcher
la communauté des intérêts et, par suite, la solidarité entre le capitaliste et le travailleur… Ces homélies trouvent encore des dupes, mais peu. Chaque jour fait plus vive la lumière sur cette prétendue association du parasite et de sa victime. Les faits ont leur éloquence ; ils prouvent le duel, le duel à mort entre le revenu et le salaire.

Blanqui est convaincu que, au bout de cette lutte, la victoire restera non aux oisifs, mais aux travailleurs. Oui, ajoute-t-il, le droit de propriété décline… Il disparaîtra un jour avec les derniers privilèges qui lui servent de refuge et de réduit… L’humanité n’est jamais stationnaire. Elle avance ou recule. La marche rétrograde remonterait jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de propriété. La marche progressive la conduit à l’égalité. Disons tout de suite, explique Blanqui en conclusion de cet article, que l’égalité n’est pas le partage agraire. Le morcellement infini du sol ne changerait rien, dans le fond, au droit de propriété… La richesse provenant de la possession des instruments de travail plutôt que du travail lui-même, le génie de l’exploitation resté debout saurait bientôt, par la reconstruction des grandes fortunes, restaurer l’inégalité sociale. L’association, substituée à la propriété individuelle, fondera seule le règne de la justice par l’égalité .

 

On distingue, dans cet article, une certaine influence de la théorie saint-simonienne sur Blanqui.

 

Principalement, l’idée que le progrès consiste dans la substitution des formes d’exploitation. Il est possible que la notion de la société future présentée sous l’aspect de l’association relève aussi de cette influence, bien que la propagande de Fourier et de ses disciples ait joué un rôle important dans la diffusion de l’idée d’association. Tout en notant les influences des écoles utopiques du début du XIXe siècle qui ont pu s’exercer sur Blanqui, il est indispensable d’indiquer immédiatement qu’il est toujours resté étranger à l’utopisme pacifique, à la teinte religieuse de ces théories. En assimilant telle ou telle idée de Saint-Simon ou de Fourier, il les reliait aux traditions révolutionnaires du babouvisme.

 

Dans ce même article de 1834, il est encore un trait qui mérite d’être souligné : c’est la façon de présenter le travailleur salarié dans le régime capitaliste. La caractéristique est évidemment très abstraite. Nous pouvons en trouver de semblables, dès le XVIIIe siècle (par exemple, chez Linguet). Toutefois, Blanqui fait un certain pas en avant. Il en vient à préciser la notion de « prolétaire » ; il tend à comprendre le rôle de la véritable force sociale qui porte en elle la société future.

Comme nous l’avons remarqué, Blanqui n’est jamais parvenu à la pleine clarté sur cette question. Nul doute que ce pas en avant dans le développement de ses opinions sociales, il l’effectua sous la pression de la réalité environnante, sous l’impulsion qu’il reçut du développement de la lutte de classe du prolétariat français, de la lutte des ouvriers lyonnais dont il parle dans son article.

L’année 1834 peut être considérée comme l’année tournante de la France révolutionnaire sous la monarchie de Juillet. En 1834, après l’écrasement des insurrections lyonnaise et parisienne, sous l’oppression accrue de l’État, les représentants de la bourgeoisie et des intellectuels bourgeois, qui avaient joué un rôle important dans les sociétés secrètes de la période précédente, s’écartèrent des organisations révolutionnaires.
Les sociétés secrètes qui se reforment alors recrutent leurs membres, presque exclusivement, dans les milieux ouvriers et de la petite bourgeoisie, les plus proches du prolétariat. Dans ces nouvelles sociétés secrètes, les Familles, les Saisons, Blanqui est porté aux postes dirigeants. Nous ne pouvons connaître les opinions professées par Blanqui que par les formulaires d’initiation de ces sociétés. Sans doute, il n’était pas le seul à participer à leur rédaction, mais il en acceptait assurément les idées fondamentales.

Ces documents exposent d’abord que le gouvernement cristant « fonctionne dans l’intérêt d’un petit nombre de privilégiés ». Avant 1830, c’était l’aristocratie de naissance ; lorsque celle-ci fut renversée en 1830, ce fut l’aristocratie des riches qui prit sa place :

Hommes d’argent, banquiers, fournisseurs, monopoleurs… en un mot les exploiteurs qui s’engraissaient aux dépens du peuple.

… Le peuple, c’est-à-dire l’ensemble de ceux qui travaillent, comment est-il traité par les lois ? Il est traité en esclave… Le sort du prolétaire est semblable à celui du serf et du nègre ; sa vie n’est qu’un long tissu de misères, de fatigues et de souffrances.

Renverser le gouvernement en place doit être le but final de l’organisation.

 

Faut-il faire une révolution politique ou une révolution sociale ? Il faut faire une révolution sociale. Faut-il se contenter de renverser la royauté ? Il faut détruire les aristocraties quelconques, les privilèges quelconques ; autrement ce ne serait rien faire. Que devons-nous mettre à sa place ? Le gouvernement du peuple par lui-même, c’est-à-dire la république. Mais le peuple ne peut prendre le pouvoir en main immédiatement après la révolution. L’état social étant gangrené, pour passer à un état sain, il faut des remèdes héroïques ; le peuple aura besoin, pendant quelque temps, d’un pouvoir révolutionnaire .

Les documents que nous venons de présenter, tout comme la déclaration de Blanqui en 1832, ne nous apportent pas de réponse claire concernant les buts sociaux de la révolution, bien qu’elle soit définie comme une révolution sociale. Sous ce rapport, on se limite seulement à des formules générales : l’égalité doit être la base de la société ; l’existence de chaque membre de la société doit être assurée, à condition qu’il soit un travailleur ; tous les membres de la société ont des droits égaux, et les mêmes devoirs. La contradiction entre l’aristocratie de la richesse et « le peuple », considéré comme l’ensemble des travailleurs, apparaît comme l’opposition fondamentale de la société. L’exigence d’une dictature révolutionnaire que Blanqui a reçue du babouvisme, et qui est au cœur de sa conception du processus révolutionnaire, est la particularité importante du document. On doit cependant remarquer que cette dictature, dans son idée, est la dictature d’une organisation révolutionnaire et non pas la dictature de laclasse révolutionnaire.
Le 12 mai 1839, la Société des Saisons, dont Blanqui était l’un des chefs, essaya de provoquer un soulèvement à Paris. Cette tentative avait un caractère de conjuration. Le manifeste des insurgés appelait à fonder le règne de l’égalité et à abolir l’exploitation.

Périsse enfin l’exploitation et que l’égalité s’asseye triomphante sur les débris confondus de la royauté et de l’aristocratie. Or la classe ouvrière, seule, pouvait se soulever au nom de tels principes. Mais la classe ouvrière française, en 1839, n’était pas encore en état de faire triompher une révolution sociale.

La tactique de conjuration qu’avait adoptée la Société des Saisons étant erronée, la tentative révolutionnaire de 1839 n’eut pas le succès qu’elle aurait pu espérer dans les conditions du début de la monarchie de Juillet.
Élevés à l’école de la conjuration, liés par la stricte discipline qui lui est propre, ils partaient de cette idée qu’un nombre relativement petit d’hommes résolus et bien organisés était capable, le moment venu, non seulement de s’emparer du pouvoir, mais aussi, en déployant une grande énergie et de l’audace, de s’y maintenir assez longtemps pour réussir à entraîner la masse du peuple dans la Révolution ,a dit Engels en parlant des blanquistes.

Les caractères de conjuration, indiqués par Engels, correspondaient à l’immaturité de la conscience de classe du prolétariat ; ils se manifestèrent avec une grande évidence dans le mouvement de 1839. Tout en appréciant justement la valeur de la discipline et de l’organisation, les révolutionnaires de 1839 (et Blanqui avec eux) ne comprenaient pas que ces magnifiques qualités ne sauraient assurer le succès que lorsque l’organisme qui les possède est étroitement lié aux masses de la classe ouvrière et lorsqu’il se présente comme le représentant et le chef naturel des masses ouvrières. La Société des Saisons n’avait pas cette liaison ; elle ne l’avait pas même avec les ouvriers parisiens, pour ne pas parler de l’ensemble du prolétariat français. Les masses ne sortirent pas dans la rue le 12 mai 1839 et le coup de force des groupes isolés de conjurés fut facilement réprimé.

 

L’arrestation de Blanqui s’ensuivit (14 octobre 1839), après six mois de vaines recherches policières ; elle arracha Blanqui des rangs des révolutionnaires jusqu’à la révolution de 1848. Ces années d’emprisonnement ne furent pas, pour lui, des années infécondes. Il rentra dans l’action en lutteur incomparablement plus mûr sur le terrain politique, capable de saisir souvent les solutions pratiques qui correspondaient le mieux aux intérêts des travailleurs. Mais il demeurait comme auparavant impropre à créer une théorie socialiste éclairant scientifiquement la voie vers le triomphe du communisme.

 

Dès les premiers jours de la révolution en apparence victorieuse, Blanqui montra le danger qui menaçait la jeune République. Il constatait l’existence de deux tendances dans le processus de la lutte, l’une « pour la république égalitaire », l’autre « pour le constitutionnalisme bourgeois ». Toute son activité, toutes ses déclarations étaient dirigées vers un seul but : lutter contre la réaction bourgeoise qui menaçait de détruire les résultats de la victoire populaire de Février. Blanqui formula nettement le but final de la lutte, dans le discours qu’il prononça le 31 mars à la Société Républicaine Centrale, qu’il avait organisée :

La République pour nous, déclare Blanqui en précisant le contenu de cette « République égalitaire », c’est l’émancipation complète des travailleurs. C’est l’avènement d’un ordre nouveau qui fera disparaître la dernière forme de l’esclavage, le Prolétariat. La tyrannie du Capital est plus impitoyable que celle du sabre et de l’encensoir. La révolution de Février a eu pour but de la briser. Ce but est aussi celui de la Société Républicaine Centrale et chacun de ses membres s’engage à le poursuivre jusqu’à ce qu’il soit atteint .

Blanqui considérait en premier lieu les ouvriers parisiens comme la force principale capable de mener la lutte pour la « République égalitaire ».

La première intervention contre le gouvernement provisoire concerne la question du drapeau de la République. Au fond, il s’agissait pour lui d’un choix à faire entre la voie « égalitaire »et la voie « bourgeoise » de la révolution.

Le drapeau tricolore n’est pas le drapeau de la République ; il est celui de Louis-Philippe et de la monarchie… Il s’est baigné vingt fois dans le sang des ouvriers. Le peuple a arboré les couleurs rouges sur les barricades de 48, comme il les avait arborées sur celles de juin 1832, d’avril 1834, de mai 1839. Elles ont reçu la double consécration de la défaite et de la victoire. Ce sont désormais les siennes… Leur chute est un outrage au peuple, une profanation de ses morts… Déjà, conclut Blanqui, la réaction se déchaîne… Ouvriers ! c’est votre drapeau qui tombe. Écoutez-le bien ! La République ne tardera pas à le suivre .

Quelques jours après, le 2 mars, à son club, Blanqui fit présenter une adresse au gouvernement provisoire. L’adresse énumérait les mesures que celui-ci devait prendre pour assurer la liberté de la presse, le droit d’association et de réunion. Il s’y trouve aussi deux paragraphes touchant directement les intérêts des ouvriers et leur place dans la révolution.

Le paragraphe 8 réclame l’organisation immédiate en garde nationale de tous les ouvriers… sans exception, avec indemnité de deux francs par jour pour chaque jour de service actif.

Le paragraphe 9 demande l’abrogation des articles 415 et 416 du Code pénal, ces articles interdisant les coalitions ouvrières . La campagne que mena Blanqui pour l’ajournement des élections à l’Assemblée Constituante présente un grand intérêt.

La contre-révolution, écrit-il dans sa pétition du 17 mars, a seule la parole depuis cinquante ans… Le peuple ne sait pas, il faut qu’il sache…

Pour connaître la vérité, un jour, un mois sont insuffisants.

Il faut que la lumière se fasse presque dans les moindres hameaux… Et ne dites pas que nos craintes sont chimériques. Les élections, si elles s’accomplissent, seront réactionnaires… Le parti royaliste, le seul organisé grâce à sa longue domination, va les maîtriser par l’intrigue, la corruption, les influences sociales ; il sortira triomphant de l’urne ! [Mais] ce triomphe, ce serait la guerre civile, car Paris, le cœur et le cerveau de la France, Paris ne reculera pas devant le retour offensif du passé.

Réfléchissez, poursuit Blanqui, aux sinistres conséquences d’un conflit entre la population parisienne et une assemblée qui croirait représenter la nation et qui ne la représenterait pas ; car le vote de demain sera une surprise et un mensonge. Ainsi Blanqui exigeait l’ajournement des élections, comme condition indispensable à la rééducation politique des masses paysannes. En partant de la même compréhension du rapport des forces sociales, il a montré avec une grande perspicacité l’importance politique de l’impôt des quarante-cinq centimes décrété par le gouvernement provisoire ; cette mesure qui éloignait les masses paysannes de la révolution, il la considère comme « la sentence de mort de la République ».

Blanqui comprenait que la bourgeoisie, effrayée par la Révolution, était la principale force réactionnaire. Mais il dénonçait avec une violence particulière ceux qui, se donnant pour des démocrates, trahissaient les intérêts du peuple et servaient la cause de la réaction bourgeoise. En intervenant avec une fermeté de plus en plus marquée contre le gouvernement provisoire, Blanqui condamnait sévèrement son aile gauche, la Montagne de 1848. Ces « Montagnards », il les distinguait des Montagnards de 1793 par le fait qu’ils étaient absolument détachés des masses parisiennes. Il devinait aussi le sens de la création de la Commission du Luxembourg : c’était une manœuvre de diversion destinée à détourner les ouvriers de l’action révolutionnaire. En 1851, faisant le bilan de l’expérience révolutionnaire, Blanqui écrivait :

Quel écueil menace la révolution de demain ?

 

L’écueil où s’est brisée celle d’hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont de l’Eure, Flocon, Albert, Arago, Marrast…. Liste funèbre ! Noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l’Europe démocratique. C’est le gouvernement provisoire qui a tué la Révolution. C’est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes. La réaction n’a fait que son métier en égorgeant la démocratie. Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui l’ont livré à la réaction.

La haine que ressentaient pour Blanqui non seulement les réactionnaires déclarés, mais aussi les hommes qui couvraient de phrases libérales, démocratiques et même socialistes, leur servilité envers la réaction est donc parfaitement naturelle. « Toute la contre-révolution devient pâle au seul nom de Blanqui », écrivait Proudhon. Dans sa lutte contre l’ennemi le plus dangereux pour elle, contre l’homme le plus capable de grouper autour de lui les masses parisiennes, la réaction ne recula devant aucune ignominie. Le 31 mars, à Paris, fut publié un document qui prétendait apporter la preuve que Blanqui aurait fait devant le juge d’instruction de Louis-Philippe un témoignage compromettant sur ses camarades de l’insurrection de 1839. Barbès, l’ancien camarade de Blanqui à la Société des Saisons, apporta son adhésion, à cette campagne de mensonges. Blanqui démentit cette calomnie, mais elle jeta un certain trouble dans les rangs de ses partisans. Le 26 mai, Blanqui fut arrêté pour avoir participé à la manifestation du 15 mai ; pendant les journées de juin, les ouvriers parisiens furent privés de leur guide le plus fidèle, et du chef qui avait le plus d’autorité. Blanqui fut, à nouveau et pour de nombreuses années, écarté de la lutte directe pour la cause de la Révolution.

Son action révolutionnaire de 1848 a été hautement appréciée par Marx et Engels. Ils appelaient Blanqui un « révolutionnaire prolétarien » . Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx a écrit au sujet de la manifestation du 15 mai :

Le 15 mai n’eut d’autre résultat que d’éloigner de la scène publique Blanqui et ses partisans, les communistes révolutionnaires, c’est-à-dire les véritables chefs du parti prolétarien . Dans la seconde adresse du Comité central de la Ligue des Communistes, il était indiqué : Parmi les révolutionnaires français, le parti véritablement prolétarien dont Blanqui est le chef s’est réuni à nous .

 

Dans l’une de ses lettres, Marx écrivait

 

qu’il considérait Blanqui « comme la tête et le cœur du parti prolétaire en France ». En mars-avril 1850, Marx et Engels eurent des entrevues avec deux envoyés de Blanqui à Londres ; ils conclurent avec eux un accord sur la base duquel étaient reconnues, comme but commun, l’exclusion des classes privilégiées du pouvoir politique et la soumission de ces classes à la dictature du prolétariat jusqu’à la réalisation du communisme. Après l’échec de la révolution de 1848, dans sa prison, jusqu’à l’amnistie de 1859, Blanqui continuait, malgré tout, à œuvrer pour la Révolution, en cherchant à maintenir la liaison avec les amis laissés en liberté, en leur adressant des lettres pour diriger leurs activités, et des notes de caractère politique. Le 14 août 1870, Blanqui prit part à la tentative malheureuse qui visait à renverser le gouvernement de Napoléon III, compromis par les défaites subies dans la guerre franco-prussienne. Après la chute de Napoléon, Blanqui publia le journal La Patrie en danger, où il fit une ardente propagande en faveur de la défense de la France, foyer de la révolution opposé au prussianisme réactionnaire.

Dans les premiers jours de la République, Blanqui commit une grave erreur politique, en appelant les masses à soutenir sans condition le gouvernement provisoire bourgeois, au nom de la « défense de la Patrie ». Il ne sut pas comprendre que ce gouvernement, contre-révolutionnaire dans son essence même, redoutait plus les ouvriers français armés qu’il ne craignait l’occupation prussienne ; et que, pour cette raison, il était tout à fait incapable d’organiser la défense, et qu’il était, comme le disait Marx, non « un gouvernement de défense nationale, mais un gouvernement de défection nationale ». La suite des événements obligea Blanqui à abandonner cette position erronée et à se prononcer énergiquement contre les politiciens bourgeois qui, par peur du mouvement révolutionnaire des masses, étaient prêts à trahir leur pays, en faisant alliance avec Guillaume et Bismarck. Le 17 mars 1871, à la veille de la proclamation de la Commune, Blanqui fut arrêté pour avoir participé à une tentative de soulèvement contre le gouvernement provisoire, le 31 octobre 1870. Élu membre de la Commune, il ne put prendre part à son activité. Après sa libération en 1879, Blanqui, malgré ses soixante-quatorze ans, reprit la lutte politique, à laquelle seule sa mort mit un terme, le 1er janvier 1881.
Blanqui n’a pas laissé d’exposé systématique de ses idées politiques, sociales et philosophiques. Son héritage littéraire consiste en articles de journaux sur diverses questions de philosophie et de politique, en un très grand nombre de manuscrits disparates et qui restent encore, pour la plupart, inédits. Toutefois, l’étude comparative de ces articles, notes et écrits permet de rétablir assez sûrement les positions théoriques qui inspiraient son activité révolutionnaire.

Les deux tendances principales du socialisme utopique français au début du XIXe siècle, le fouriérisme et le saint-simonisme par leurs principes philosophiques généraux, touchaient à l’idéalisme. Les aspirations religieuses étaient le propre de l’une et de l’autre école, bien que ces aspirations différassent du christianisme officiel. Certains communistes utopistes, à cette même époque, ne s’étaient pas libérés, non plus, de ces tendances religieuses. Buonarroti, le propagandiste du communisme révolutionnaire, à tradition babouviste, continuait Rousseau et Robespierre, défendait l’idée d’une religion civique et considérait que la croyance en l’Être suprême et en l’immortalité de l’âme étaient indispensables pour le progrès et l’affermissement de la société humaine.

L’idéalisme est étranger à la conception du monde de Blanqui ; il reste un adepte logique des matérialistes français du XVIIIe siècle, avec tous leurs côtés faibles et forts. Pour lui le spiritualisme n’est pas seulement « une erreur philosophique ; il est un crime politique et social ». En effet, le spiritualisme est « le père de toutes les religions » et les religions sont « la source de l’ignorance, de l’exploitation, de la misère… ». « Le spiritualisme est la pierre angulaire « de l’oppression, l’instrument par excellence de la tyrannie ». Or la religion est l’alliée naturelle du conservatisme, car son essence est « l’immobilisme », l’immutabilité. La religion interdit à ses adeptes l’aspiration vers le progrès. « Dieu » est un mot qui sert à masquer notre impuissance et notre ignorance. Ce mot « prétend tout expliquer, mais il n’explique rien et interdit toute explication ». La religion condamne l’esprit et la volonté à la stagnation. Sitôt que l’esprit humain cesse de comprendre, il dit : dieu. » Ce mot a toujours « tenu l’esprit humain à la chaîne et s’efforce encore de l’y retenir toujours ». Seule, la science, en renversant les obstacles qu’élève la foi, peut conduire l’humanité par les voies de la connaissance et de l’action qui assureront sa grandeur et sa liberté. La foi dit à l’homme : « À genoux ! impie, on ne passe pas. La science lui dit froidement : Lève-toi et passons et l’homme passe ». La connaissance signifie mouvement et vie.

Les peuples n’ont pas de plus cruel ennemi que la religion.

 

Le christianisme et l’opium sont deux poisons identiques par leurs effets, écrit Blanqui. En détournant la pensée et l’action humaines de problèmes sociaux, terrestres, en les dirigeant vers le ciel, la religion rend l’homme indifférent à tout, sauf à la vie future ; elle affaiblit sa lutte pour la justice. La lutte contre la religion occupe chez Blanqui une place aussi considérable que chez les philosophes des « lumières » au XVIIIe siècle. Il considère que la première tâche de la révolution doit être de réduire à néant le monothéisme.
Si Blanqui dénonce le rôle social des religions historiques, il n’en est pas moins sévère à l’égard des faux messies du XIXe siècle. Leurs tentatives, dit-il, sont rétrogrades par nature, bien qu’elles se dissimulent sous une fausse apparence de progrès.  Les masses n’ont pas besoin de ces caricatures du passé. Le trait commun de ces nouvelles religions, saint-simonisme, fouriérisme, positivisme, est leur attitude négative vis-à-vis de la révolution. Toutes, elles la « traitent en ennemie » ; elles prétendent la remplacer. Mais, en se séparant de la révolution, elles quittent inéluctablement « la route de l’avenir » ; elles en viennent « à s’allier aux gouvernements du passé » ; elles cherchent à obtenir leur soutien, et elles « achètent ce triste secours par leurs outrages à la révolution et à ses défenseurs ».

Saint-Simoniens, fouriéristes, positivistes se sont montrés identiquement craintifs, flagorneurs, diplomates, mendiants vis-à-vis des pouvoirs contre-révolutionnaires… On peut en retrouver les débris au Sénat, dans les conseils ou dans les auxiliaires du gouvernement impérial (celui de Napoléon III).

À toutes les fantaisies religieuses et idéalistes, Blanqui oppose le matérialisme et l’athéisme. L’affirmation qui va prendre possession du monde est l’athéisme, l’univers incréé, éternel, vivant par lui-même, de sa propre force. Cette affirmation a pour base la science, et la science moderne est venue apporter et apporte chaque jour de nouveaux arguments à l’appui de cette conclusion…[Les religions, sont] maîtresses encore aujourd’hui en apparence… [Mais déjà] les dogmes sont morts pour toujours. Le monde est en marche, la science à sa tête. L’écroulement des religions est inéluctable.

Tout comme ses maîtres en philosophie, Helvétius et d’Holbach, Blanqui n’était pas en mesure de s’élever à la compréhension matérialiste dialectique du développement de la société. Les lois des phénomènes de la vie sociale lui paraissaient sans liaison avec les progrès de la société humaine, avec le perfectionnement des rapports sociaux, comme résultats de l’activité consciente des hommes. Le mot « loi », écrivait-il, n’a de sens que par rapport à la nature ; ce qu’on nomme « loi », règle immuable, est incompatible avec la raison et la volonté. Là où l’homme agit, il n’y a point place pour la loi.

Dans ce domaine Blanqui est en retard sur Saint-Simon et Fourier.

Blanqui considérait le processus historique comme un mouvement progressif. Mais ce sont la raison et la volonté, la pensée et l’expérience de l’homme qui lui confèrent ce caractère progressif. Rien ne s’est improvisé dans l’histoire des hommes… L’humanité n’a franchi que par des transitions insensibles les étapes sans nombre qui séparent son berceau de son âge viril… Les révolutions elles-mêmes, avec leurs apparences si brusques, ne sont que la délivrance d’une chrysalide. Elles avaient grandi lentement sous l’enveloppe rompue. Elles sont « bien différentes de la conquête, invasion brutale d’une force extérieure »… L’évolution intérieure d’une race, d’une peuplade n’offre rien de pareil ; elle s’accomplit par degrés, sans trouble sensible comme le développement d’une plante… Chaque siècle a son organisme et son existence propres, faisant partie de la vie générale de l’humanité .

Blanqui ne laisse pas de comprendre l’importance des rapports économiques dans le développement de la société. Il souligne fréquemment que les luttes qui se produisent dans la société sont déterminées par des intérêts matériels, que les idées et principes expriment ces intérêts. Mais dans la complexité des forces qui agissent dans l’histoire des hommes, il attribue au développement des connaissances, à l’instruction, au perfectionnement de la raison humaine le rôle de moteur principal dans le progrès de l’humanité. La philosophie, déclare-t-il, dirige le monde : c’est son axiome.

Le contenu fondamental de l’histoire des sociétés est pour Blanqui la marche vers le communisme :
L’humanité a commencé par l’individualisme absolu, et, à travers une longue série de perfectionnements, elle doit aboutir à la communauté. Il rejette de façon décisive l’idée du communisme primitif, du communisme « des premiers âges de l’humanité ». Il est faux que le communisme ait jamais été l’enfance d’une société quelconque. Ces assertions sont diamétralement le contraire de la vérité.

« Le non-partage des terres » n’est pas le communisme.

 

À quoi bon partager ce qu’on ne cultive pas ? C’est comme si on disait les peuples actuels communistes parce qu’ils ne divisent pas la mer en lots particuliers. Ce n’est pas le communisme, mais l’individualisme qui est « la première force de la société. Son règne est celui de l’ignorance, de la sauvagerie ». Les sauvages sont extrêmement individualistes. Le communisme est incompatible avec l’ignorance ; il est le dernier mot de la science sociale, « le terme final de l’association. Chaque pas dans cette voie est la conséquence d’un progrès dans l’instruction », du travail de la raison humaine. Les arrêts dans cette voie sont provoqués par les retards dans le développement de la raison. Ainsi le progrès a été retardé, interrompu par le christianisme. Le communisme se réalisera par le triomphe absolu des lumières. Il en sera la suite inéluctable, l’expression sociale et politique.

Nous avons parlé d’une influence possible du saint-simonisme sur la pensée de Blanqui relativement à l’histoire. Manifestement, cette influence ne fut pas très profonde. En tout cas, la périodisation historique de Blanqui diffère grandement de celle des saints simoniens. Chez Blanqui, l’apparition de la division du travail sépare nettement deux périodes différentes de l’histoire des sociétés humaines . Avant la division du travail, l’individualisme conserve ses traits fondamentaux -isolement économique de chaque famille ; les hommes ne connaissent pas l’échange ; chaque famille produit elle-même tout ce qui est nécessaire. Mais, au cours de cette époque d’économie par groupes isolés, l’humanité traverse trois phases de développement : Première phase – l’âge de la pierre. L’homme, isolé de ses semblables, ne connaît pas d’autre lien social que la famille. Deuxième phase : suite de l’âge de la pierre et commencement de l’âge du bronze ; rapprochement des hommes par tribus. Ils vivent de l’élevage et de la chasse ; la terre reste commune. Point de culture encore, ni d’appropriation du sol. Ébauche de gouvernement, une hiérarchie, un ou plusieurs chefs. La troisième phase : âge du bronze, âge du fer. Les hommes passent au travail de la terre qui suit l’appropriation du sol. Du point de vue historique, selon Blanqui, ce pas apparent vers l’individualisme est au contraire un progrès sensible de l’association parmi les hommes et un acheminement vers la communauté.

Dans cette période apparaissent le pouvoir politique et social de la monarchie et de l’aristocratie, les castes, les rapports de vassalité. Mais il n’y a « ni échange, ni monnaie, ni par conséquent exploitation capitaliste », conclut-il. La division du travail introduit une importante nouveauté dans la vie de l’humanité ; elle élève le rendement, améliore la qualité de la production. Elle détruit l’isolement des individus et établit un nouveau principe : « chacun travaillera pour tous, tous pour chacun ». Mais ce progrès indiscutable est payé du «sacrifice de l’indépendance individuelle », de « l’esclavage réciproque sous l’apparence de solidarité ». L’abandon de l’indépendance personnelle n’est ni spontané, ni conscient. « Personne ne l’aurait consenti. » Pas un homme n’aurait accepté d’échanger le sentiment de la liberté personnelle… contre le collier doré de la civilisation ».

Le régime de la division du travail n’a dû remplacer l’isolement individuel que par une série de transformations réparties sur une période immense. Chaque pas dans cette voie était applaudi comme une victoire attendue, désirée, et le changement s’est ainsi opéré peu à peu, à travers une longue suite de générations sans froissement de mœurs, d’habitudes, ni même de préjugés. Avec la consolidation du principe de la division du travail, La société repose sur l’échange… Or, si le troc en nature suffisait aux temps primitifs, alors que la consommation portait sur un très petit nombre d’objets, tous de nécessité absolue, il devenait radicalement impossible entre les milliers de produits d’une industrie perfectionnée. Un intermédiaire était donc indispensable. Les qualités spéciales des métaux précieux ont dû les désigner de bonne heure à l’attention publique. Car l’origine de la monnaie remonte à des époques inconnues. Ce qui nous touche c’est l’expérience acquise que les services rendus par le numéraire ont été payés bien cher.

[Car] la condition fondamentale de l’échange, c’est l’équivalence des objets échangés ; [c’est la loi même de l’échange]. Si cette loi avait été observée, l’usage de la monnaie eût été fécond en bienfaits.
[Au contraire, cet usage] a enfanté un cruel abus… Il a créé l’usure, l’exploitation capitaliste et ses fines sinistres, l’inégalité, la misère.

Quand naquit la monnaie, déclare Blanqui, deux procédés s’offraient aux hommes pour l’emploi de ce moyen d’échange : la fraternité, l’égoïsme. La droiture eût conduit rapidement à l’association intégrale… Bientôt les exigences d’une industrie plus avancée auraient déterminé la coopération des activités particulières.
Mais les égoïstes, les hommes de rapine ont rapidement compris la puissance de l’argent ; ils ont saisi l’importance que pouvait avoir la possession « de cette lampe merveilleuse ». Le « vampirisme » de ces hommes a conduit la société sur la voie de l’égoïsme.
L’accumulation du capital s’est opérée non par l’association, mais par l’accaparement individuel, aux dépens de la masse, au profit du petit nombre.
Quelques-uns se trouvèrent possesseurs des instruments de travail et le plus grand nombre fut obligé de travailler pour eux. Pouvait-il en être autrement, « dans les âges de ténèbres et de sauvagerie » ? alors que les hommes « ne connaissaient d’autre droit que la force, d’autre morale que le succès ». C’est ainsi que s’est établi, comme le dit Blanqui, le pouvoir de l’Empereur Écu et que « l’usure est devenue la plaie universelle » .
Nous ne rencontrons pas, chez Blanqui, une analyse fouillée du capitalisme. Dans sa conception du capital et de l’exploitation capitaliste, il reste au niveau des utopistes petits-bourgeois de la première moitié du XIXe siècle. Pour lui, le capital est synonyme d’usure ; il voit la source du profit capitaliste dans la non-équivalence de l’échange. Sa critique du capitalisme repose principalement sur un jugement de caractère moral et rationnel. L’ordre existant ne répond pas aux exigences de la justice, de la logique, du bon sens. Or « la justice, déclare-t-il, est le seul critérium vrai applicable aux choses humaines ». Son application conduit inévitablement au socialisme. L’économie politique bourgeoise est indifférente à la morale, et « son indifférence morale lui ôte toute puissance de critique, son scepticisme la frappe d’impuissance » . Blanqui accuse l’économie politique bourgeoise de violer le principe de
l’équivalence des objets échangés, axiome qu’elle-même a posé, reconnu et proclamé, en justifiant le prêt à intérêt.
Il est naturel que Blanqui se plaçant sur des positions petites-bourgeoises, au sujet de la nature de l’exploitation capitaliste, ne soit pas en mesure de comprendre la structure de classe de la société capitaliste. Il n’est pas douteux que sa conception petite-bourgeoise de l’exploitation capitaliste est liée à ce fait qu’il assimile le prolétariat à tout l’ensemble des groupes sociaux vivant de leur travail sans exploiter le travail d’autrui.
Cette même théorie, profondément erronée, concernant l’exploitation capitaliste le conduit à déformer la perspective historique et à mêler, dans son esprit, les formes diverses de l’exploitation. Pour lui, le pouvoir despotique de l’Empereur Écu a commencé dès les temps les plus reculés :
avant même que le rideau de l’histoire se lève, sa majesté l’Empereur Écu gouverne en despote l’Europe, l’Asie et l’Afrique. [Le capital règne] sur l’Égypte, la Phénicie, la Grèce, Carthage. Il trône dans Rome républicaine. Les patriciens … sont des usuriers, maîtres à la fois par le glaive et par le sesterce…. Tous les grands hommes classiques [de la République romaine] Scipion, Pompée, Lucullus, Caton, Brutus, Cassius, etc., [étaient] prêteurs sur gages, pressureurs impitoyables… Cinq cents années durant, Patriciat et Prolétariat sont aux prises sur la question politique et sociale.
Et, déclare Blanqui : « L’histoire romaine n’est qu’un long récit de la lutte entre le Capital et le Travail. » Bien que dans cette lutte la défaite ait réduit les créanciers insolvables à la condition d’esclaves, la situation du prolétariat à Rome est au fond analogue, suppose Blanqui, « à la situation du travailleur européen » ; mais, dans la République romaine, les trois instruments de tyrannie, le sacerdoce, la monnaie et le sabre, sont réunis dans les mêmes mains…
Des trois jougs que le plébéien subit, le plus lourd est celui du capital. Les deux autres lui servent de gendarmes.
Le triomphe de César sur la République a été rendu possible par le fait que les masses se sont mises du côté de César. Le césarisme dut son succès à la haine générale contre la tyrannie des usuriers. Mais les masses n’ont rien gagné à cette révolution.
« Le sabre n’était plus aux mains des usuriers », mais l’usure dirigeait Rome, comme auparavant. « À ces deux fléaux, s’en était joint un troisième, le Christianisme … ! » « Tous ensemble, ils engloutirent le vieux monde. »
Le christianisme engendré par la civilisation antique l’a détruite. Entre Rome et le monde contemporain se place le règne véritable du christianisme ; le moyen âge, époque de barbarie .
Dans la société féodale, qui s’est élevée sur les ruines de Rome,
la noblesse et le clergé se partagent la puissance. L’homme d’argent est la proie de l’homme de guerre… [Mais le monde] a remonté peu à peu les pentes de la civilisation. Aujourd’hui, le revirement est complet.
Le capitalisme domine la société, obsédé par la cupidité, la chasse au profit.
Il a saisi la portée de l’association et ce magnifique instrument de progrès est devenu entre ses mains… [une arme) pour exterminer la petite et moyenne industrie, le moyen et le petit commerce.
… Sur les ruines du bourgeois modeste s’élève, plus savante et plus terrible que le vieux patriciat, cette triple féodalité financière, industrielle et commerciale qui tient sous ses pieds, la société entière .
La société marche à l’abîme, comme saisie d’une furie aveugle… En vain le cri presque universel réclame l’égalité. Chaque jour, la tranchée se creuse plus profonde entre deux castes uniques, l’opulence et la misère. Les situations intermédiaires disparaissent. Toutes les conquêtes de la science deviennent une arme terrible entre les mains du Capital contre le Travail et la Pensée .
Résumant ses considérations sur l’histoire, Blanqui en arrive à la généralisation suivante :
Les procédés de la tyrannie sont immuables. On les retrouve partout et toujours, debout sur les mêmes assises, l’ignorance et la crédulité… Ainsi se passent les choses depuis les temps historiques.
Mais il est convaincu que ce régime basé sur l’exploitation ne peut être le destin du genre humain. « Le genre humain est-il voué à l’exploitation perpétuelle ? » Nous savons que, pour Blanqui, la lutte contre le « Capital » est le trait essentiel de l’histoire de la société et cela dès l’histoire de la République romaine. Tout comme ses maîtres, les babouvistes, il est enclin à penser que « la lutte des pauvres contre les riches » est le propre de toute société où règne l’inégalité. Mais, d’autre part, il explique non sans quelque contradiction avec cette conception, que « l’Empereur Écu… aujourd’hui pour la première fois, se heurte à la révolte de ses victimes . »
Une lutte acharnée existe dans la société entre deux classes la bourgeoisie et le prolétariat. Les prolétaires
ne peuvent se passer vingt-quatre heures des instruments de travail qui sont au pouvoir des privilégiés ; mais conclure qu’il y a entre ces deux classes communauté d’intérêt, c’est un étrange raisonnement… Ce n’est pas là une communauté, mais une opposition d’intérêts ; il n’existe d’autre rapport que celui de la lutte.
La domination des oppresseurs chancelle. Leur classe « est avec César son dernier espoir », tandis que « le peuple est avec la République ». Les oppresseurs cherchent un soutien dans l’Église catholique :
Les industriels d’Elbeuf se rangent sous la bannière de Loyola ; ils vont à la messe tous les dimanches, afin de prier pour la conservation de leurs privilèges sociaux et de leurs écus.
« D’un côté, la violence, l’iniquité, les ténèbres ; de l’autre la justice, la fraternité, les lumières ». L’issue de la lutte, selon Blanqui, ne fait aucun doute .
Bien qu’il y ait des gens appartenant par leur naissance à la bourgeoisie qui se soient placés dans les rangs du prolétariat, bien qu’il y ait des prolétaires qui combattent dans les rangs de la bourgeoisie, la lutte se déroule entre le Profit et le Salaire, entre le Capital et le Travail. Il est naturel, dit Blanqui, que les chefs du mouvement révolutionnaire sortent de la bourgeoisie. Dans les rangs de la bourgeoisie se trouve une certaine minorité d’élite, cœur et cerveau de la Révolution. Les bourgeois déclassés activent la fermentation des masses, les conduisent au combat contre la bourgeoisie dans l’intérêt du prolétariat. Mais Blanqui raille de façon acerbe les gens qui se proclament « démocrates » et déclarent qu’ils n’appartiennent ni au camp de la bourgeoisie ni à celui du prolétariat. Seuls, ceux qui cherchent à tromper le peuple peuvent se cacher sous des phrases aussi creuses ; ceux à qui sont véritablement chers les intérêts du peuple doivent, sans réserve et sans hésitation, rejoindre son camp et porter ouvertement sa cocarde. Blanqui évoque les hommes d’action de la Montagne de 1793 ; il les idéalise pour les donner en exemple aux démocrates de son temps.
Depuis le 10 août, chute de la Monarchie, jusqu’au 1er prairial, dernière convulsion des faubourgs, le Peuple et la Montagne marchent comme un seul homme, déclare-t-il, inséparables dans la victoire et dans la défaite .
Blanqui ne croit pas à la possibilité de changer les conditions de vie des masses opprimées par les moyens que proposent les différentes écoles du socialisme utopique. Il reconnaît qu’en posant la question de la transformation sociale elles ont été d’une certaine utilité, car elles ont montré les défauts de l’ordre existant et ont inspiré aux masses l’espoir dans un avenir meilleur, dans le socialisme. Mais aucune de ces écoles socialistes ne peut prétendre avoir donné une recette qui sauverait l’humanité de tous les maux sociaux. Il appelle les raisonnements des utopistes sur l’avenir de la société, « une scolastique révolutionnaire ». Les discussions de ces doctrines n’aboutiraient qu’à un lamentable avortement si le peuple se laissait entraîner par les utopistes, s’il « négligeait le seul élément pratique de succès : la force ».
La société future ne saurait être la création de l’esprit de tel ou tel penseur.
Le communisme [de l’avenir] n’est pas une utopie. Il est le développement normal de tout un processus historique et n’a aucune parenté avec les trois ou quatre systèmes sortis tout équipés de cervelles fantaisistes… Le communisme est une résultante générale, et non point un œuf pondu et couvé dans un coin de l’espèce humaine par un oiseau à deux pieds, sans plumes ni ailes .
Les rêveries utopiques sur l’édification d’une société nouvelle, sans renverser l’ancien régime, paraissent à Blanqui absolument irréalisables. Dès que les gouvernements remarquent le danger, ils brisent sans difficulté toutes les tentatives faites pour la réalisation de ces plans utopiques. Blanqui considère aussi que tous les essais pour améliorer la condition des travailleurs par la « coopération » n’ont aucune valeur sérieuse.
Le mouvement coopératif, c’est, dit-il, un « piège pour les prolétaires », un moyen de les attirer insensiblement dans le camp de l’ennemi .
Les organisations coopératives, accessibles seulement à la couche supérieure du prolétariat, introduisent une stratification dans la classe ouvrière. Elles détournent des masses les hommes qui seraient les plus aptes à devenir leurs chefs ; elles font de ceux-ci une caste semi-bourgeoise conservatrice. Au mouvement coopératif, Blanqui oppose le mouvement gréviste, instrument naturel et par surcroît instrument de masse dans la lutte du Travail contre le Capital .
La grève, malgré les inconvénients, est le moyen naturel à la portée de tous, auquel tous participent… La seule arme vraiment populaire dans la lutte contre le Capital.
Mais elle n’est qu’un moyen temporaire de défense contre l’oppression.
Appuyés provisoirement sur la grève comme moyen défensif contre l’oppression du Capital, les masses populaires doivent concentrer tous leurs efforts vers les changements politiques, reconnus seuls capables d’opérer une transformation sociale …
L’État, dit Blanqui, est le gendarme des riches contre les pauvres. Il faut donc fabriquer un autre État qui soit la gendarmerie des pauvres contre les riches. Ne vous y trompez pas : le socialisme, c’est la Révolution …
La révolution que prévoit Blanqui, et vers laquelle il s’oriente, aura pour tâche immédiate le renversement du pouvoir du Capital et, pour but final, l’instauration du régime communiste, l’élimination complète de toute exploitation. Mais les conceptions de Blanqui sur les forces motrices de la révolution et sur les voies d’édification du communisme demeurent entièrement utopiques. Son imprécise compréhension de la structure de classe de la société ne peut pas ne pas se refléter négativement sur cette partie de ses opinions. En considérant le prolétariat comme dissous dans la masse générale du peuple, dans l’ensemble des « pauvres », il n’a pu déterminer correctement la place historique de la lutte de classe du prolétariat dans le processus qui prépare la révolution sociale, et dans le mouvement même de la révolution.
Le blanquisme, a écrit Lénine, attend la libération de l’humanité de l’esclavage salarié non pas par la lutte de classe du prolétariat, mais par la conjuration d’une petite minorité d’intellectuels .
Nous savons déjà que Blanqui se représentait la révolution comme une insurrection armée, réalisée par des conspirateurs bien organisés. Organisation, ordre, discipline, voilà le principal, voilà ce qui est nécessaire, d’après lui, pour le succès de l’insurrection. Il accordait une grande attention à la préparation technique de l’insurrection, et il a rédigé à ce sujet une instruction particulièrement minutieuse. Il supposait que la révolution à venir serait une insurrection déclenchée dans l’intérêt du prolétariat, et qu’elle parachèverait la lutte séculaire des pauvres et des riches, du « Travail et du Capital ». Il comptait sur les ouvriers parisiens pour entreprendre l’insurrection. Pendant la révolution de 1848, l’organisation qu’il dirigeait défendit énergiquement la cause du prolétariat et, en ce sens, elle fut « un parti prolétaire ».
Mais l’activité révolutionnaire de Blanqui, qui atteignit son apogée en 1848, n’était pas éclairée par une théorie révolutionnaire. Il n’a pas su apprécier l’importance de ce facteur révolutionnaire : la conscience de classe grandissante du prolétariat, la croissance de sa capacité d’organisation. Il n’a pas su comprendre que, pour réaliser la révolution sociale, il faut « un parti ouvrier s’appuyant sur le mouvement ouvrier, un parti de classe » .
C’est pourquoi il se représentait mal la liaison entre le groupe discipliné des révolutionnaires et les masses. Il ne comprenait pas la nécessité d’un lien direct et vivant entre l’organisation révolutionnaire et la lutte concrète de classe menée par le prolétariat. Il n’accordait pas une attention à la lutte pour les besoins matériels des masses.
Blanqui prend une attitude critique à l’égard de l’idée traditionnelle et fortement enracinée : après la victoire de la révolution, élection d’une assemblée constituante. Il accable de sarcasmes le parlementarisme bourgeois ; il démasque la cupidité, la vénalité, l’indifférence pour les intérêts du peuple qui caractérisent les soi-disant « représentants du peuple », dans les parlements bourgeois. Il n’accorde pas non plus une grande importance au suffrage universel comme sauvegarde des intérêts du peuple. En effet, le degré de conscience du peuple étant insuffisant, le peuple lui-même souffrant d’un manque d’organisation, la présence et la puissance des moyens d’action spirituels et matériels placés entre les mains de la classe dirigeante font que les résultats du suffrage universel ne sauraient être que très douteux. Pendant des dizaines d’années, le peuple n’a entendu qu’un son de cloche ; pour juger sainement, il faut qu’il ait le temps d’entendre l’autre.
C’est un tribunal aveugle qui a écouté soixante-dix ans une seule des deux parties. Il se doit à lui-même d’écouter soixante-dix ans la partie adverse .
Pour assurer le triomphe de la révolution, pour accomplir les transformations indispensables, ce ne sont ni des élections, ni une assemblée constituante qui paraissent nécessaires ; mais c’est, pense Blanqui, une dictature révolutionnaire. Comme nous l’avons dit, la dictature, dans son idée, n’est pas une dictature de classe. Pour la définir, il parle de « dictature parisienne ». Le gouvernement de Paris, affirme-t-il, est le gouvernement du pays par le pays… c’est une véritable représentation nationale .
Paris est le cerveau de la France ; le caractère révolutionnaire de la capitale indique sa capacité de diriger la France. Cependant, il est évident que Blanqui, lorsqu’il parle de « dictature parisienne », a en vue la dictature de l’organisation révolutionnaire appuyée sur une partie déterminée de la population parisienne. La première tâche du gouvernement révolutionnaire, et dont l’accomplissement s’impose pour assurer les résultats de la révolution, pour garantir les intérêts du peuple, c’est
le désarmement des gardes bourgeoises, et l’armement et l’organisation des milices nationales de tous les ouvriers (Blanqui dit parfois : les ouvriers et les populations républicaines)…
Ainsi la garde nationale bourgeoise doit être licenciée et, à sa place, doit être créée une milice nationale formée d’ouvriers. En premier lieu, Blanqui pense aux ouvriers parisiens, comme à la partie la plus éduquée des travailleurs. Mais, plus tard, il rêvera de la « parisiennisation » de toute la France, qui assurera définitivement le triomphe de la révolution.
L’armement, l’organisation, déclare-t-il, voilà les instruments décisifs de progrès, le moyen sérieux d’en finir avec l’oppression et la misère. Qui a du fer a du pain. La France hérissée de travailleurs en armes, c’est l’avènement du socialisme. Devant les prolétaires appuyés sur leurs fusils, obstacles, résistance, impossibilité, tout s’évanouit .
Le pouvoir révolutionnaire doit porter des coups décisifs au système actuel du gouvernement et de la justice, au système qui sert à renforcer et à défendre le pouvoir des riches sur les pauvres. L’armée existante doit être dissoute et, à sa place, on procédera à la « formation d’une armée nationale sédentaire ». Le pouvoir judiciaire actuel doit être supprimé ; les magistrats seront révoqués. Les fonctions judiciaires seront assumées par des « arbitres au civil, par des jurés au criminel ». Des mesures doivent être également prises contre l’Église, qui sanctifie l’ordre existant par le dogme et l’autorité spirituelle. Toute « l’armée noire » (mâle et femelle) sera « expulsée ». Seront également chassés les aristocrates ; « les vrais ennemis de la République » doivent être déférés aux tribunaux. Enfin, d’une manière générale, aucune liberté ne sera laissée aux ennemis de la République .
Cet exposé sur les moyens de réaliser les principes communistes est la partie la plus utopique des conceptions de Blanqui sur la révolution sociale. Il n’envisage pas que le communisme puisse s’établir rapidement. « La disposition présente des esprits » ne l’engage pas à l’optimisme mais à la prudence.
Il importe au salut de la révolution qu’elle sache unir la prudence à l’énergie. L’attaque contre le principe de la propriété serait aussi inutile que dangereuse .
Nous savons que le principal soutien du système social injuste réside, selon la conception idéaliste de Blanqui, dans l’ignorance. Au-contraire, le communisme est incompatible avec l’ignorance.
Ignorance et communauté sont incompatibles. Généralité de l’instruction sans communisme, et communisme sans généralité de l’instruction, constituent deux impossibilités égales… Entre ces deux choses, instruction et communisme, le lien est si étroit que l’une ne saurait faire sans l’autre, ni un pas en avant, ni un pas en arrière. Elles ont constamment marché de conserve et de front dans l’humanité et ne se distanceront jamais d’une ligne jusqu’à la fin de leur commun voyage .
Ainsi le communisme ne peut entrer dans la vie sans sa compagne indispensable, la culture la plus largement répandue.
Il y a de nombreux obstacles sur la route qui mène au communisme.
L’armée, la magistrature, le christianisme, l’organisation politique, simples haies. L’ignorance, bastion formidable. Un jour pour la haie ; pour le bastion, vingt ans .
… La communauté ne peut être établie que sur l’emplacement du bastion détruit ; [pour cette raison], il n’y faut pas compter pour le lendemain. La communauté s’avancera pas à pas, parallèlement à l’instruction, sa compagne et son guide. Elle sera complète le jour où, grâce à l’universalité des lumières, pas un seul homme ne pourra être la dupe d’un autre. Le communisme naîtra fatalement de l’instruction généralisée et ne peut naître que de là .
Blanqui esquisse un programme de mesures économiques à prendre immédiatement par le gouvernement révolutionnaire, au lendemain de la victoire. L’État confisquera les biens de l’Église et des aristocrates chassés.
Réunion au domaine de l’État de tous les biens meubles et immeubles des églises, communautés et congrégations des deux sexes, ainsi que de leurs prête-noms.
L’État établira son contrôle sur les grandes entreprises commerciales et industrielles. Des accords seront passés avec les chefs des entreprises industrielles et commerciales, accords qui obligeront ceux-ci à maintenir provisoirement le statu quo : en conservant leur personnel et sans changer les salaires. Les chefs d’industrie qui repousseraient ces accords seraient « expulsés » du territoire et on substituerait une « régie à tout patron expulsé pour cause de refus ».
Il s’agit évidemment là, en premier lieu, d’une mesure de défense contre les réactions possibles de la bourgeoisie (« le coup de Jarnac du Capital » dans le domaine économique). Toutefois cette mesure peut contribuer à faire passer ultérieurement les grandes entreprises privées dans le domaine de l’État.
Pour toutes les autres questions économiques, y compris les questions des associations ouvrières et du crédit, Blanqui se borne à indiquer la nécessité de « convoquer des assemblées compétentes qui en discuteront ». Mais, pour que les principes de l’association puissent véritablement entrer dans la vie, il est indispensable que les bienfaits de l’association soient compréhensibles aux larges masses. Par leur politique, les gouvernements, jusqu’à notre époque, ont fait obstacle à cela ; car ils cherchent à maintenir le peuple dans l’ignorance.
Néanmoins, les bienfaits manifestes de l’association ne tarderont pas à éclater aux yeux de tout le prolétariat de l’industrie, dès que le pouvoir travaillera à la diffusion des lumières ; et le ralliement peut s’accomplir avec une extrême rapidité .
Notons que Blanqui fait ici des ouvriers de l’industrie une catégorie spéciale, plus réceptive aux idées d’association. Il considère qu’il sera plus difficile d’attirer à l’association la paysannerie qui est beaucoup plus ignorante et qui est fortement attachée à son lopin de terre. Il recommande de considérer avec circonspection, avec une grande prudence, les intérêts et les dispositions de la paysannerie, que les mots de « partage » et de « communauté » effrayent encore. Il comprend l’importance de la paysannerie pour le succès de la cause de la révolution. Il faut expliquer aux paysans que la révolution ne portera pas atteinte à la propriété petite et moyenne, que les arrêts du pouvoir révolutionnaire
respecteront les petits et moyens propriétaires, et il faut déclarer nettement que nul ne pourra être forcé de s’adjoindre avec son champ à une association quelconque, et que, s’il y entre, ce sera toujours de sa pleine et libre volonté .
Dans l’ensemble, les conceptions de Blanqui sur la période transitoire conduisant du régime actuel au communisme ou à « l’association intégrale » restent très naïves et très vagues. On découvre chez lui des positions qui témoignent de sa capacité d’apprécier sainement les rapports réels de forces, pendant la période de lutte directe pour l’édification du communisme (sabotage possible des chefs d’entreprise, dispositions d’esprit de la paysannerie). Mais ces positions se noient dans des considérations sur l’instruction, considérée comme la condition préalable essentielle à la transformation sociale, tenue pour la force qui conduit automatiquement au triomphe du communisme. Engels a très justement indiqué que, chez Blanqui, il n’y avait pas au fond « de propositions pratiques déterminées de réorganisation sociale ».
Il considère que toutes les tentatives pour représenter l’avenir du régime communiste sont incertaines et inutiles. Il se moque des adversaires du communisme qui exigent aussitôt qu’on leur dise qui, en régime communiste, « videra le pot de chambre » ?
Il expose ainsi ses vues :
Occupons-nous d’aujourd’hui. Demain ne nous appartient pas, ne nous regarde pas. Notre seul devoir est de lui préparer de bons matériaux pour son travail d’organisation. Le reste n’est plus de notre compétence .
Il essaie de fonder en théorie son refus de discuter les problèmes de la société future. Il affirme que l’ordre existant est comme une barrière qui nous cache l’avenir, que son influence couvre l’avenir d’une brume impénétrable. Tant que le moment de la mort et de la renaissance de la société n’est pas venu, les vues que l’on peut avoir sur l’avenir ne sont que des obscurités.
À peine des pressentiments, des échappées de vue, un coup d’œil fugitif et vague sont-ils possibles au plus clairvoyant. La Révolution seule, en déblayant le terrain, éclaircira l’horizon, lèvera peu à peu les voiles, ouvrira les routes ou plutôt les sentiers multiples qui conduisent vers l’ordre nouveau .
Seule la mort du vieux monde libérera les éléments dont la combinaison devra organiser l’ordre nouveau. Aucun effort de pensée ne pourrait anticiper sur cette libération qui ne peut se réaliser qu’à un moment déterminé. Pour cette raison, selon Blanqui, la question sociale ne pourra faire l’objet d’un examen sérieux, qu’à partir du moment où la question politique aura été pleinement résolue.
Blanqui garde une attitude ironique à l’égard des discussions entre les diverses écoles socialistes sur l’avenir de la société. Elles
se disputent avec acharnement au bord d’un fleuve pour décider si l’autre rive est un champ de mais ou un champ de blé. Elles s’entêtent à résoudre la question avant de franchir l’obstacle. Eh ! passons d’abord ! Nous verrons là-bas !
Ne possédant pas la théorie scientifique du socialisme, Blanqui, au cours de sa longue vie politique, a commis certaines erreurs théoriques et pratiques. Ses défauts et ses erreurs ont été conditionnés, en premier lieu, par les rapports sociaux de l’époque où se sont formées ses opinions : le niveau relativement bas de l’industrie, le degré relativement faible de la conscience de classe du prolétariat français au cours de la monarchie de Juillet. Il convient évidemment de ne pas l’oublier. Mais, d’autre part, on ne doit pas oublier que la fidélité de Blanqui à la cause du communisme et son ardent tempérament révolutionnaire lui ont permis, sous beaucoup de rapports, de s’élever bien plus haut que ne l’ont fait les autres théoriciens et hommes d’action de son époque. C’est précisément autour de son drapeau que se réunissaient les éléments d’avant-garde de la classe ouvrière française, au nom de la lutte pour le communisme. Marx, en 1848, a appelé son parti « le parti du prolétariat révolutionnaire ». Et, de nombreuses années après, Engels l’a considéré comme « le seul homme capable d’être à la tête du mouvement révolutionnaire en France ».
Louis-Auguste Blanqui naquit le 1er février 1805 dans la petite ville de Puget-Théniers (Alpes-Maritimes), à une cinquantaine de kilomètres de Nice. Son père, Dominique Blanqui, avait été membre de la Convention et Girondin. Il approuva le coup d’État de Bonaparte et en 1800 fut nommé sous-préfet à Puget-Théniers. La mère de Louis-Auguste, Sophie Brionville, originaire de Picardie, se distinguait par sa grande beauté et par ses hautes qualités morales. Blanqui tint d’elle son caractère résolu et intransigeant. Jusqu’à sa mort, la mère de Blanqui témoigna d’un grand amour pour son fils. À soixante ans, elle contribua activement à préparer l’évasion de Blanqui et de ses camarades de la prison du mont Saint-Michel ; à soixante-quinze ans encore, elle l’aidait une nouvelle fois à organiser sa fuite et celle de son ami Cazavan du pénitencier de Belle-Île. Le frère aîné d’Auguste, l’économiste bien connu, Adolphe Blanqui, fut très lié avec lui pendant sa jeunesse ; il partageait alors ses idées politiques. Mais il ne tarda pas à se détacher de lui.
Blanqui resta au contraire en excellents termes avec ses sœurs, Mmes Antoine et Barrellier, qui jouèrent un rôle important dans sa vie. Toutes les deux voyaient avec sympathie son activité révolutionnaire, se montraient pleines d’attention pour lui au long de ses tribulations, prenaient soin de lui quand il était en prison, l’aidaient moralement et matériellement, le cachaient, lorsqu’il vivait à Paris.
À l’âge de treize ans, Blanqui partit pour Paris où il devait rejoindre son frère aîné Adolphe qui était à cette époque professeur à l’institution Massin . Pendant six ans – de 1818 à 1824 – le jeune Blanqui fit ses études, d’abord à l’institution Massin, puis au lycée Charlemagne. Il s’adonnait au travail avec passion et avec une assiduité extraordinaire et surprenait son entourage par ses aptitudes. Son frère Adolphe écrit dans une lettre à son père : « Cet enfant étonnera le monde ! ».
Blanqui termina brillamment ses études au lycée à dix-neuf ans. Il devint alors répétiteur, d’abord dans la famille du général Compans, puis au bout de deux ans à l’institution Massin. En 1824, il entra dans la société secrète des Carbonari. En 1827, il prit part à toutes les manifestations d’étudiants et fut blessé trois fois, deux fois par des coups de sabre, puis le 19 novembre par une balle sur la barricade de la rue aux Ours.
Il passa l’année 1828 et une partie de l’année 1829 à voyager dans le Midi. Il visita l’Italie, l’Espagne, et en août 1829, regagna Paris. Il y travailla quelques mois comme sténographe au journal Le Globe. Au cours de cette période, il se familiarisa avec les doctrines de Saint-Simon et de Fourier.
En juillet 1830, quand s’élevèrent les premières protestations contre les ordonnances de Charles X, Blanqui quitta la rédaction du Globe et se hâta, selon ses propres termes, de « prendre le fusil et d’arborer la cocarde tricolore ». Au cours des journées révolutionnaires, il se rangea aux côtés du peuple parisien contre les troupes de Charles X. Enivré par la lutte, il était persuadé que le peuple serait victorieux et que c’en était fini à tout jamais de la monarchie et du joug qu’elle faisait peser. Il fut déçu par l’issue de la révolution : la monarchie ressuscita sous une nouvelle forme Charles X fut remplacé sur le trône par le « roi-bourgeois » Louis-Philippe.
Aussitôt après la Révolution, Blanqui donna son adhésion à la Société des Amis du peuple, dirigée par Godefroy Cavaignac. Cette société propageait activement les idées républicaines. Blanqui prit souvent la parole à ses réunions. Par hasard, Henri Heine entendit son discours du 2 février 1832 qu’il qualifie de « discours plein de sève, de droiture et de colère » à l’égard de la bourgeoisie. Ce discours fut prononcé en présence de mille cinq cents personnes, dans une atmosphère qui rappelait celle de 1793.
Au début de 1831, Blanqui, qui prenait une part active aux manifestations d’étudiants, fut arrêté par la police et enfermé à la Force, d’où il sortit au bout de trois semaines. La Force fut la première des nombreuses prisons dans lesquelles Blanqui passa la moitié de sa vie.
En 1832, Casimir Périer, ministre de l’Intérieur du gouvernement de Louis-Philippe, qui voulait dissoudre la Société des Amis du peuple et arrêter ses dirigeants, obtint la mise en jugement de la société sous l’inculpation de violation des lois sur la presse et de complot contre la sûreté de l’État. En janvier 1832, Blanqui, Raspail, Thouret, Huber et d’autres furent arrêtés. Ce fut le fameux Procès des Quinze qui eut lieu du 10 au 12 janvier devant la Cour d’assises de la Seine. La cour d’assises acquitta les accusés, mais la défense que prononça Blanqui lui valut d’être inculpé par le procureur d’atteinte à la tranquillité publique. Blanqui fut condamné à un an de prison et 200 francs d’amende. Il subit sa peine d’abord à la prison de Versailles, puis à celle de Sainte-Pélagie à Paris.
Cependant les épreuves subies ne firent que fortifier Blanqui. À sa sortie de prison, il se mit avec une énergie accrue à répandre les idées révolutionnaires. Parallèlement, il élargissait et approfondissait ses connaissances en matière sociale et politique. Au cours de cette période, Blanqui subit l’influence de Buonarroti, l’ami de Babeuf, qui transmettait et diffusait la tradition glorieuse des « Égaux ». Blanqui fut également influencé dans une certaine mesure par Raspail, savant et révolutionnaire. Les premières années de la monarchie de Juillet étaient pleines de mouvements importants. Les troubles parisiens en septembre 1831, le soulèvement des ouvriers lyonnais en novembre 1831, l’insurrection républicaine de Paris en juin 1832, la deuxième insurrection des ouvriers lyonnais en avril 1834 et ses répercussions sur les autres villes françaises (les journées du 13 et du 14 avril à Paris et leur fin tragique, les massacres de la rue Transnonain), cette suite d’événements historiques ne put que renforcer Blanqui dans ses convictions révolutionnaires.
En 1832, Blanqui s’était marié avec Suzanne-Amélie Serre. Mais une vie familiale heureuse ne le détourna pas de l’activité sociale. En 1835 fut fondée avec son concours la clandestine Société des Familles, dont le programme définissait non seulement des objectifs politiques, mais aussi des objectifs sociaux.
Les membres de la Société se préparaient à l’insurrection et faisaient fabriquer de la poudre au no 113 de la rue de Lourcine. En mars 1836, à la suite d’une dénonciation, la police découvrit l’existence de la Société des Familles et arrêta 24 de ses membres, dont Blanqui. Pour sa part de conspiration dans ce qu’on appelle l’affaire des poudres, il fut condamné à deux ans de réclusion et à 2 000 francs d’amende. Il fut conduit à la prison de Fontevrault (Maine-et-Loire).
Le 8 mai 1837, une amnistie fut décrétée à l’occasion du mariage du duc d’Orléans. Blanqui fut libéré, mais sa réclusion fit place à la résidence surveillée dans la région de Pontoise. Avec sa famille, il s’établit dans le village de Jancy, sur les rives pittoresques de l’Oise. La période de Jancy fut la plus calme de la vie personnelle de Blanqui. Cependant il réfléchissait sans cesse aux événements contemporains et aux moyens d’instaurer le pouvoir populaire. Il était persuadé que le facteur essentiel du succès était l’organisation d’un noyau de conspirateurs solidement unis et disciplinés. Pour remplacer la Société des Familles, il fonda en 1837 une nouvelle organisation, la Société des Saisons, dont les dirigeants étaient Blanqui, Barbès et Martin-Bernard.
En 1839, Blanqui jugea la conjoncture favorable à l’insurrection. La crise économique parvenait à sa phase aiguë ; elle provoquait la misère croissante des classes populaires et le chômage. Elle se doublait d’une crise politique : la Chambre des députés était dissoute ; le président du Conseil des ministres, Molé, avait donné sa démission. Louis-Philippe ne réussissait pas à former un nouveau cabinet. Le peuple de Paris s’agitait.
Au début de l’année, Blanqui regagna Paris. Les conspirateurs estimaient que l’heure de l’insurrection armée, de la chute de la monarchie et de la constitution d’un gouvernement révolutionnaire était arrivée. Les armes manquaient, mais on pensait se les procurer dans les arsenaux pendant l’insurrection. Le jour fixé, le 12 mai, les courses hippiques devaient retenir l’attention de la police urbaine et d’une partie de la bourgeoisie, et l’Hôtel de Ville serait mal défendu. À l’heure dite, plus de 500 révolutionnaires en armes, concentrés dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, à un signal de Blanqui, marchèrent sur l’Hôtel de Ville et l’occupèrent. Mais ils furent cernés par les troupes royales. Une lutte inégale, livrée pendant plus de deux jours, se solda par l’écrasement de l’insurrection. Barbès, blessé, fut pris ; Blanqui réussit à s’échapper. Mais le 14 octobre, comme il s’apprêtait à prendre la diligence qui devait le mener en Suisse, il fut arrêté. Au procès qui se déroula au mois de janvier 1840, Blanqui se refusa à toute déclaration. Il fut condamné à la peine de mort, commuée, comme celle de Barbès, en réclusion à vie. Il fut envoyé au mont Saint-Michel, une des plus sombres prisons de France, immense construction de pierre qui fait corps avec le roc sur lequel elle s’élève, Cet ancien monastère servait alors de prison depuis la fin du XVIIe siècle.
Sept mois plus tôt, Barbès, Martin-Bernard, Delsade et autres avaient été conduits au mont Saint-Michel. Le régime pénitentiaire du mont Saint-Michel était affreux : chaînes, coups, supplices, railleries des gardiens, saleté, vermine ; toutes ces causes de souffrance accumulées conduisaient les uns au suicide, d’autres à la folie. Blanqui ne tarda pas à songer à l’évasion.
Dès avant son départ pour le mont Saint-Michel, il était entendu que sa femme viendrait s’établir non loin de la prison, mais une longue maladie avait empêché celle-ci de réaliser ce projet. Pendant toute une année, Blanqui attendit sa guérison. Mais, le 31 janvier 1841, Suzanne-Amélie mourait à l’âge de vingt-six ans. Blanqui supporta très mal le choc. Selon ses propres aveux, l’image de sa femme le hanta pendant des années. Le fils de Blanqui reçut une éducation religieuse dans sa famille maternelle, qui le dressait contre son père.
Après une longue préparation à laquelle prit part la mère de Blanqui, celui-ci et Barbès, Martin-Bernard et Huber tentèrent de s’évader. Cette tentative échoua et le régime de la prison se durcit encore.
Les détestables conditions de la vie de prison menacèrent la santé de Blanqui qui n’était pas solide. En 1844, au bout de quatre années de réclusion au mont Saint-Michel, Blanqui fut transporté à la prison de Tours, puis placé sous surveillance à l’hôpital, tandis que ses complices de l’insurrection étaient transférés dans d’autres prisons. Quand une maladie incurable fut diagnostiquée, Louis-Philippe le gracia par arrêt du 6 décembre 1844. Mais Blanqui refusa catégoriquement d’accepter sa grâce des mains du roi. Il le déclara ouvertement le 26 décembre, dans une lettre violente adressée au maire de Tours. Il resta à l’hôpital et dut garder le lit pendant vingt mois. Il ne put se lever et reprendre peu à peu son activité qu’en octobre 1845. À l’hôpital de Tours, il recevait des visites d’ouvriers et d’hommes politiques. Il reprit des contacts avec les milieux révolutionnaires. Lorsque, en 1846, éclatèrent à Tours des troubles provoqués par la crise économique, on accusa la société communiste locale de les avoir fomentés à l’instigation de Blanqui. Il, fut reconduit en prison. Au procès, qui eut lieu du 26 au 29 avril à Blois, Blanqui fut acquitté, faute de preuves, et regagna l’hôpital de Tours.
La révolution de février 1848 le libéra.
Le 25 février il arrivait à Paris. Des membres des sociétés secrètes, des partisans, anciens et nouveaux, les jeunes révolutionnaires, pour qui le nom de Blanqui était le symbole de la lutte révolutionnaire, se pressèrent en nombre autour de lui.
Le jour même, Blanqui apprenait que le gouvernement provisoire avait refusé de planter le drapeau rouge à l’Hôtel de Ville, malgré les réclamations des masses populaires. À cette nouvelle, les membres des sociétés secrètes, indignés, se réunirent à la salle Prado pour décider des moyens de faire pression sur le gouvernement. Ils étaient là, quelques milliers d’hommes armés, prêts à marcher sur le gouvernement provisoire. Mais Blanqui, par un discours plein de rigueur et de sang-froid, persuada les assistants de n’en rien faire. Il préférait attendre les actes ultérieurs du gouvernement provisoire et éviter le risque d’une contre-révolution.
Le même soir fut fondé un club qui prit le nom de Société républicaine centrale. La Société avait pour dirigeants Blanqui et Dézamy. C’est en son sein que, dès lors, Blanqui exerça son activité. Chaque jour il prenait la parole dans la salle du Conservatoire, rue Bergère, où elle se réunissait. Il expliquait aux membres de la société l’évolution de la situation politique, montrait les nouvelles perspectives, appelait à l’action.
Pendant les premiers jours de la révolution, l’activité de Blanqui ne se relâcha pas. Partout, dans les faubourgs ouvriers et au sein du club, il recrutait des partisans, il rassemblait des hommes fidèles à la révolution. Il ne tarda pas à être déçu par la politique du gouvernement provisoire : dès le 2 mars, il réclamait de lui des actes décisifs.
Blanqui voyait que le peuple n’était pas suffisamment préparé politiquement pour élire une Assemblée constituante et que, si les élections avaient lieu, le pouvoir passerait inévitablement aux mains des réactionnaires. Les 7 et 14 mars, il prenait la parole à la Société républicaine centrale pour demander l’ajournement des élections fixées au 9 avril ; le 17 mars, il organisait une manifestation pacifique, mais impressionnante, dans le même sens.
La lutte des classes en France s’aggravait de jour en jour. Blanqui était l’un des ennemis les plus dangereux de la bourgeoisie, qui s’en rendait parfaitement compte. La contre-révolution ne recula devant rien pour détacher les masses ouvrières de lui. Elle déclencha une campagne, dont la manifestation la plus odieuse fut le document Taschereau, pamphlet diffamatoire fabriqué par la police. Voici en bref ce dont il s’agissait. Taschereau, journaliste dénué de principes, qui avait servi les régimes les plus divers avec un dévouement égal, publia, sous l’inspiration du gouvernement, dans le numéro du 31 mars 1848 de La Revue rétrospective, un document intitulé « Déclarations faites par xxx devant le ministre de l’Intérieur sur l’affaire du 12 mai 1839 ». D’après ce document, ces dépositions avaient été faites les 22, 23 et 24 octobre 1839 au moment où Blanqui avait été arrêté à la suite de l’affaire du 12 mai. Le contenu et l’aspect de ces dépositions laissaient supposer que Blanqui avait trahi le secret de la Société des Familles et de la Société des Saisons, et qu’il en avait livré les principaux chefs. Enfin, il était fait mention des événements qui avaient précédé la manifestation du 12 mai. Le document n’était pas signé et portait toutes les marques du faux fabriqué d’après les dépositions de policiers qui avaient pénétré dans les sociétés secrètes. La publication de ce document avait pour but manifeste de ruiner, à coups de calomnies, l’autorité et l’influence de Blanqui. Le 14 avril, Blanqui fit paraître la « Réponse du citoyen Auguste Blanqui » contresignée par 50 de ses amis. Dans cette réponse, Blanqui flétrissait la turpitude des auteurs du document et démontrait que ces calomnies étaient absurdes.
Et c’est moi, triste débris, qui traîne par les rues un corps meurtri sous des habits râpés, c’est moi qu’on foudroie du nom de vendu ! tandis que les valets de Louis-Philippe, métamorphosés en brillants papillons républicains, voltigent sur les tapis de l’Hôtel de Ville… Réacteurs de l’Hôtel de Ville, vous êtes des lâches !
Plus de 400 anciens prisonniers politiques signèrent une protestation contre l’accusation dont Blanqui était victime. Cette protestation fut publiée dans La Gazette des tribunaux du 14 avril et dans Le National du 15 avril. Parmi ceux qui avaient pris position pour Blanqui, il y avait Dézamy. Mais un de ses anciens camarades de combat, Armand Barbès, s’était rangé aux côtés des calomniateurs.
Le coup fut douloureux, et cependant Blanqui ne suspendit pas un seul jour son activité révolutionnaire.
Le 16 avril, il se rendit au Champ-de-Mars où des ouvriers s’étaient rassemblés pour élire les officiers d’état-major de la Garde nationale. De là, ils se dirigèrent vers l’Hôtel de Ville pour remettre au gouvernement une pétition demandant l’« organisation du travail et l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme ». Mais ils se heurtèrent à la résistance des gardes nationaux, mobilisés sous le prétexte de faire échec à la « conspiration communiste ».
Les résultats des élections à l’Assemblée constituante firent honneur à la perspicacité et à la clairvoyance de Blanqui qui avait réclamé leur ajournement. Dans plusieurs villes, des barricades s’élevèrent le jour des élections. Le choc entre la bourgeoisie et les ouvriers fut particulièrement rude à Rouen, les 27 et 28 avril, où les ouvriers furent véritablement massacrés ; ce fut une nouvelle « Saint-Barthélemy ». Dans une proclamation consacrée à cet événement, Blanqui dénonçait la responsabilité du gouvernement : « Est-ce trahison ou lâcheté ? » demandait-il. « Le sang du peuple répandu ne doit, ne peut rester sans vengeance. »
L’Assemblée constituante se réunit pour la première fois le 4 mai. Elle légitima la république bourgeoise en France. Il n’y eut pas de place au sein du nouveau gouvernement pour les représentants ouvriers. Les masses populaires parisiennes étaient profondément déçues. Leur mécontentement à l’égard des premières mesures gouvernementales se manifesta par la démonstration du 15 mai. Les ouvriers, voulant faire pression sur le gouvernement provisoire, envahirent la salle où se trouvait l’Assemblée constituante. Ils demandaient que l’on porte secours immédiatement aux Polonais insurgés. Blanqui prit la parole à l’Assemblée ; mais il n’avait pas été l’instigateur de la manifestation ; bien au contraire, pensant qu’elle échouerait, il avait essayé d’en détourner les membres de son club. À l’Assemblée, Blanqui réclame une assistance prompte aux Polonais, une enquête sur les événements de Rouen et le jugement des coupables, du travail pour tous les chômeurs et l’amélioration de la condition des classes populaires.
L’Assemblée constituante déclarée dissoute, les manifestants marchèrent sur l’Hôtel de Ville où un nouveau gouvernement fut constitué, composé de Barbès, Raspail, Albert, Ledru-Rollin, Louis Blanc etc. Blanqui n’en fit pas partie. Mais, très vite, l’Hôtel de Ville fut occupé par l’armée. Elle dispersa le peuple, arrêta Barbès et Albert. Blanqui réussit à se cacher pendant onze jours, mais il fut arrêté le 26 mai et enfermé au château de Vincennes.
Les nouvelles des journées de juin, baignées dans le sang du peuple parisien, parvenaient à Blanqui qui souffrait de son impuissance et de son inaction. Ce ne fut que le 7 mars 1849, neuf mois après l’arrestation de Blanqui, que la Haute Cour délibéra sur l’affaire du 15 mai.
Le procès eut lieu à Bourges. À cette époque, Blanqui avait quarante-quatre ans. Pâle, épuisé, les cheveux tout blancs, il avait l’air d’un vieillard. Mais ni les prisons ni les privations n’avaient ébranlé sa force d’esprit. Comme en 1832, au procès des Quinze, Blanqui fut son propre défenseur. Il disait :
Debout sur la brèche pour défendre la cause du peuple, les coups que j’ai reçus ne m’ont jamais atteint en face… Le temps a trop prouvé que les traits lancés contre moi, de n’importe quelle main, sont tous allés au travers de mon corps frapper la Révolution. C’est ma justification et mon honneur.
À la dernière séance de la Cour eut lieu une scène pénible : la confrontation de Blanqui et de Barbès qui parla de nouveau du document Taschereau. Dans sa réponse, Blanqui dit :
L’antiquité avait attribué à Hercule tous les faits des temps héroïques : la réaction personnifie en moi tous les crimes et toutes les atrocités .
On accusa Blanqui d’avoir voulu dissoudre de force l’Assemblée constituante. Blanqui répondit malicieusement qu’avec son expérience de conspirateur et d’organisateur d’insurrections il aurait agi tout autrement que les manifestants du 15 mai. Et il développa avec feu le plan possible d’une dissolution de l’Assemblée.
Le 2 avril 1849, Blanqui fut condamné à dix ans de prison. Il fut conduit à la prison de Doullens (Somme).
Blanqui resta dix-neuf mois à Doullens. À son habitude, il y lut et écrivit beaucoup. Le 20 octobre 1850, il fut emmené avec d’autres prisonniers politiques à Belle-Île-en-Mer.
Il y avait alors près de 250 prisonniers politiques à Belle-Île. Le régime pénitentiaire n’était pas très rigoureux. Les prisonniers pouvaient se rencontrer à certaines heures de la journée, converser, prendre leur repas ensemble, etc. Les discussions politiques et philosophiques devenaient facilement passionnées. Presque aussitôt deux partis se formèrent, opposant les partisans de Blanqui à ceux de Barbès. Au début, les blanquistes étaient rares. Barbès, par contre, était entouré de gens qui étaient hostiles à Blanqui et le persécutaient. Il y eut même un moment où Blanqui craignit pour sa vie. Il proposa à Barbès un arbitrage, mais en vain. Peu à peu, Blanqui s’attacha une grande partie des prisonniers, surtout les ouvriers. Plusieurs d’entre eux venaient écouter ses cours d’économie politique.
En février 1851, à l’occasion du troisième anniversaire de la révolution de Février, Blanqui écrivit le célèbre toast, adressé aux émigrés de Londres sous le titre d’ « Avis au peuple ». Blanqui dénonçait la trahison de Louis Blanc, de Ledru-Rollin et des autres « socialistes » de 48. Marx, qui à cette époque vivait à Londres, envoya la traduction de ce texte aux communistes allemands. Pour lui, l’ « Avis au peuple », faisait le bilan de la lutte de classes qui venait de se livrer.
À Belle-Île, Blanqui lisait beaucoup, approfondissait ses connaissances en philosophie, en économie politique, en sciences naturelles et particulièrement en géographie, pour laquelle il avait une prédilection. Sa mère et ses sœurs lui faisaient parvenir des livres et des atlas. Blanqui écrivait des articles et des comptes rendus de livres nouveaux, correspondait avec ses amis. Il était au courant de ce qui se passait au-delà des murs de la prison. Au mois de novembre 1851, dans une lettre à Rouget, un ancien prisonnier de Belle-Île, il prédisait un prochain coup d’État en France et celui-ci se produisit, en effet, le 2 décembre 1851. Dès 1853 la guerre de Crimée était, selon lui, inévitable.
Blanqui, qui passa la moitié de sa vie en prison, avait une capacité de résistance extraordinaire. On s’étonne que cet homme, chétif et de santé chancelante, ait pu supporter tant d’épreuves. Grâce à une force d’âme extraordinaire, il savait se détacher des détails de la vie quotidienne et se retrancher dans son propre monde intérieur. Il avait mis au point un mode de vie et une hygiène qu’il observait scrupuleusement. Il faisait de la culture physique, suivait un régime spécial qui excluait le vin, comportait peu de viande et beaucoup de laitages, de légumes et de fruits. À Belle-Île, il passait beaucoup de temps à cultiver un jardin potager qui se trouvait sous sa fenêtre et où il faisait pousser des fraises et des légumes.
À la fin de 1852, Blanqui pensa à s’évader. C’est alors que la mère et le fils de Blanqui, qui avait quinze ans, arrivèrent à Belle-Île. La mère se procura tout ce qui était nécessaire à l’évasion. Mais le ministère en eut connaissance par l’interception d’une lettre qui se trouvait dans un panier de pêcheur à fond double. Blanqui fut mis au cachot et sa garde fut renforcée.
Et cependant en 1853 Blanqui et Cazavant, son voisin de cellule, recommencèrent à préparer leur évasion. Ils avaient l’intention de fuir en Angleterre. Ils imaginèrent un plan audacieux dont l’exécution demandait beaucoup de temps. Blanqui et Cazavant laisseraient dans leur cellule des poupées, habillées de leurs vêtements de prison et assises comme ils avaient coutume de le faire. Mais pour que la fuite ne soit pas découverte immédiatement, pendant un certain temps, Blanqui et Cazavant ne répondirent plus aux questions que leur posaient les gardiens ni à l’appel de leur nom. Et les surveillants cessèrent bientôt d’y prêter attention. Le 5 avril, Blanqui et Cazavant s’évadèrent sous une pluie torrentielle. Parvenus à un puits, ils descendirent avec des cordes jusqu’au niveau de l’eau, ne bougèrent pas jusqu’à la fin de la ronde, après quoi ils sortirent et franchirent la clôture ; ils errèrent toute la nuit à travers l’île et enfin, épuisés, atteignirent la case d’un pêcheur, point désigné à l’avance où ils se dissimulèrent au grenier jusqu’au matin. Mais le pêcheur, qui avait reçu de Blanqui et de Cazavant une forte somme pour les transporter sur le continent, les trahit : il dénonça leur fuite aux autorités de la prison. Blanqui fut jeté au cachot du château Fouquet à Belle-Île, d’où il fut bientôt transféré de nouveau au département des prisonniers politiques, mais sous une surveillance plus sévère.
En automne 1854, Barbès fut libéré et les rapports entre les partis rivaux à l’intérieur de la prison s’améliorèrent. En 1857, Blanqui, avec 31 camarades, fut transféré en Corse, à Corte, où la population rassemblée les accueillit chaleureusement.
Blanqui resta dans sa prison corse, humide et mal aérée, jusqu’au 2 avril 1859. Ensuite, en raison de la loi dite de sécurité publique de 1858, il fut transféré en Afrique, à Mascara. Le 16 août 1859, après l’amnistie générale, Blanqui reçut le droit de rentrer à Paris. Mais à Toulon, sur le chemin du retour, il fut de nouveau arrêté ; on menaçait de l’exiler à Cayenne. Enfin Mme Antoine, la sœur de Blanqui, réussit à obtenir pour lui la permission de gagner Paris. Il y rencontra son fils, qui avait alors vingt-quatre ans. Au cours de ses séjours en prison, Blanqui n’avait pu voir son fils que cinq ou six fois. C’était un homme borné et superficiel, n’ayant rien de commun avec son père. Il le connaissait si peu et si mal qu’il lui proposa de renoncer à la vie politique et de partager sa vie bourgeoise. À Paris, Blanqui eut une autre déconvenue ; il apprit que ses manuscrits, fruits d’un long travail, avaient été brûlés en exécution des dernières volontés de sa mère, morte en 1858. Cette nouvelle plongea Blanqui dans le désespoir.
Peu après son retour à Paris, Blanqui se rendit à Londres. De nombreux émigrés politiques y vivaient, parmi lesquels ses amis : Lacambre et Barthélemy. À son retour à Paris, Blanqui s’adonna de nouveau à l’activité révolutionnaire. Il se cachait habilement de la police, mais celle-ci était constamment à ses trousses et réussit à la longue à l’arrêter. Au mois de juin 1861, il fut accusé d’avoir pris part à l’organisation d’une société secrète et condamné à quatre ans de prison. Cette condamnation suscita l’indignation des milieux révolutionnaires. Marx et Engels, qui avaient beaucoup d’estime pour Blanqui en qui ils voyaient le représentant du « parti révolutionnaire de la France », aidèrent son ami Denonville à publier un pamphlet contre l’ignoble procès de Blanqui.
De nouveau, Blanqui fut conduit à la prison de Sainte-Pélagie qu’il avait déjà connue en 1832 après son discours au procès des Quinze et en 1835 après le procès de la Société des Familles. La prison de Sainte-Pélagie avait enfermé entre ses murs de nombreuses personnalités politiques françaises. En 1793 : M-O Rolland et certains Girondins ; et par la suite Béranger, Paul-Louis Courier, Marrast, Godefroy Cavaignac, Daumier, Lamennais, Félix Pyat, les révolutionnaires de 1848.
Silencieux et peu sociable, méfiant à l’égard des inconnus, Blanqui était cependant un pôle d’attraction pour les détenus dont certains devinrent ses amis ou ses disciples fidèles. Ses connaissances, sa forte personnalité, son sort d’ « enfermé »perpétuel, son dévouement exceptionnel à la cause de la révolution, son attitude évidemment critique à l’égard du parti républicain parlementaire lui conféraient une autorité grandissante.
Blanqui se lia surtout avec Gustave Tridon et les étudiants en médecine Villeneuve, Clemenceau, etc. Il connut intimement Arthur Ranc qui lui dédia son Complot romantique. Ranc devint pour quelque temps un blanquiste acharné. C’est à la prison de Sainte-Pélagie que prit naissance le parti blanquiste.
En 1864, Blanqui tomba malade. On le transporta à l’hôpital Necker où on le mit dans une salle particulière, sous la surveillance d’un policier. Des amis venaient le voir. C’est là qu’il fit la connaissance de Charles Longuet.
Au début de 1865, Blanqui participa à la publication du journal Candide, dont le rédacteur en chef était Gustave Tridon, élève préféré de Blanqui. Sous le pseudonyme de Suzamel (Suzanne-Amélie, le prénom de sa femme), Blanqui publia dans ce journal quelques articles sur des sujets philosophiques et scientifiques. Mais, après la parution du no 8, le journal fut suspendu et ses rédacteurs arrêtés.
Blanqui chercha à s’évader de l’hôpital. De nouveau, il habitua les surveillants à son absence au repas du soir et à l’appel. En compagnie de ses amis, Cazavant, Lamblin et les frères Levraud tous étudiants, Blanqui, coiffé d’une perruque claire et d’un chapeau à larges bords, passa devant le policier de garde et prit le train pour Bruxelles.
Le lendemain de son départ Blanqui envoya aux journaux parisiens une lettre ouverte ; il y disait que, condamné à quatre ans de prison, il avait été détenu pendant quatre ans et six mois et que le devoir l’obligeait à refuser le cadeau de cent jours supplémentaires de son existence. Il s’était évadé de crainte d’être transporté à Cayenne au terme de sa réclusion.
À Bruxelles, il vécut chez son ami le Dr Watteau. Il y fit de nouvelles connaissances, revit son ami Charles Longuet qui éditait à Bruxelles le journal La Rive gauche. Au congrès de Liège , en 1865, Blanqui rencontra Tridon, Paul Lafargue et Granger qui devint par la suite son meilleur ami. Au cours de ces années, Blanqui écrivit beaucoup. Quelques essais de cette époque, consacrés aux questions d’économie politique, de philosophie et de socialisme, furent publiés après sa mort en deux volumes, sous le titre : La Critique sociale.
En même temps, Blanqui continuait à correspondre avec ses amis parisiens. C’est alors que se constitua en France le groupe de combat blanquiste dont les membres étaient recrutés après une sélection sévère. En 1870, ils atteignirent l’effectif de 2 500. Blanqui venait souvent à Paris, en secret et pour un temps très court. Puis, quand l’activité de l’organisation prit de larges proportions, Blanqui resta à Paris plusieurs mois d’affilée.
En 1867-1868, Blanqui écrivit une « Instruction pour une prise d’armes » où il exposait en détail les mesures à prendre après la révolution pour établir une dictature parisienne. Il développait son plan de combat, indiquait les rues où l’on devait élever des barricades, donnait des modèles d’appels au peuple, à l’armée, etc. Les amis de Blanqui le pressaient de passer à la lutte ouverte contre l’Empire ; ils pensaient que le climat général du pays et le mécontentement à l’égard du régime étaient favorables à l’insurrection. Mais la crainte de nouveaux échecs rendait Blanqui prudent. Il y eut tout de même une tentative d’insurrection, le jour des funérailles de Victor Noir, jeune journaliste tué par un membre de la famille Bonaparte. Mais cette tentative ne réussit pas ; il n’y eut pas de collision entre la foule et les troupes, malgré une très large agitation à la Chambre et parmi le peuple.
Pendant la guerre de 1870, l’armée française connut, dès le début, une série de défaites. Les masses populaires furent indignées. Le peuple, qui se rassemblait sur la place de la Concorde, proclamait hautement sa colère et son indignation. Les blanquistes jugèrent que le moment était venu de renverser sans difficulté l’Empire et lancèrent un appel pressant à Blanqui qui se trouvait à Bruxelles. Il arriva à Paris le 12 août. L’insurrection devait avoir lieu le 14, au centre des quartiers ouvriers, boulevard de La Villette. On pensait occuper la caserne des pompiers du boulevard de La Villette pour s’approvisionner en armes, puis proclamer la république. Mais une fois encore la tentative échoua. La plupart de ses auteurs furent arrêtés, quelques-uns condamnés à mort, mais le verdict ne fut pas mis à exécution. Après la capitulation de Napoléon, survenue le 2 septembre à Sedan, l’Empire touchait à sa fin. Le 4 septembre, la République française fut proclamée, et le gouvernement de la défense nationale, dont faisaient partie Arago, Crémieux, Favre, Gambetta, Garnier-Pagès, Rochefort, Jules Simon et le général Trochu, fut constitué à Paris.
Aussitôt après la révolution du 4 septembre, Blanqui fonda le club et le journal La Patrie en danger. Dans son premier numéro daté du 7 septembre, Blanqui appelait les masses à accorder leur appui au gouvernement ; toutes les divisions devaient disparaître devant l’ennemi commun. Il ne comprenait pas qu’un gouvernement bourgeois, contre-révolutionnaire dans son essence, ne pouvait assurer la défense du pays, car il était guidé non pas par des intérêts nationaux, mais par des intérêts de classe.
Les collaborateurs du journal les plus proches de Blanqui : Tridon, les frères Levraud, Regnard, Granger et Verlet, faisaient également appel à l’union pour la défense de la patrie. Du 7 septembre au 9 décembre parurent 89 numéros, et dans chaque numéro Blanqui publiait des articles, des appels, des proclamations, dans lesquels il indiquait comment il fallait mener la défense de Paris, quelles mesures il fallait prendre pour le préserver. Dans ces conseils, il faisait preuve d’une profonde intelligence, de perspicacité et d’une grande connaissance de la tactique militaire.
Le soir, dans les clubs, Blanqui exposait les fautes et les crimes du gouvernement et indiquait les mesures à prendre pour constituer une armée nationale.
Au mois de septembre, à une réunion de gardes nationaux, Blanqui, après avoir prononcé un discours, fut élu commandant du 169e bataillon. Poste qu’il n’occupa pas longtemps, car, le 19 octobre, le général Trochu fit dissoudre le bataillon. Dans un des numéros de La Patrie en danger, Blanqui écrivait : « Le premier acte de la défense doit être la révocation de ceux qui rendent la défense impossible. » Le gouvernement de la défense nationale et le général Trochu, qui était à la tête des forces armées parisiennes, montrèrent au peuple français leur vrai visage, le visage de la trahison nationale. À la nouvelle de la capitulation de Metz, connue à Paris le 31 octobre, les masses populaires manifestèrent leur émotion. La capitulation menaçait Paris ; il fallait à tout prix sauver la capitale. Le 31 octobre, les masses populaires et les bataillons de la garde nationale, après avoir occupé l’Hôtel de Ville et mis en état d’arrestation les membres du gouvernement, créèrent un comité provisoire, chargé d’assurer la sécurité générale et de fixer les élections municipales. Blanqui et ses partisans prirent la tête du mouvement du 31 octobre et la candidature de Blanqui fut posée au nouveau gouvernement. Mais le mouvement du 31 octobre échoua comme les précédents ; le gouvernement de la défense nationale conserva le pouvoir, en promettant de ne pas poursuivre ceux qui avaient participé à l’insurrection. Blanqui resta à Paris. Dans le journal qu’il continuait d’éditer, il lançait des appels en faveur de l’armement de tous les citoyens pour défendre la capitale et s’indignait de l’inaction du gouvernement :
Les pouvoirs légitimes sont aux mains de qui résiste. Le bulletin de vote, aujourd’hui, c’est la cartouche.
Blanqui et son groupe jouèrent un rôle actif dans la manifestation du 22 janvier 1871, qui avait pour but de renverser le gouvernement de la défense nationale. Mais cette manifestation populaire, aussi peu préparée que les autres, échoua.
Même après la capitulation de Paris et l’amnistie du 28 janvier, Blanqui espérait encore que la France serait sauvée. Le 8 février 1871 devaient avoir lieu les élections à l’Assemblée nationale. Le nom de Blanqui ne se trouvait pas sur la liste des 43 candidats présentés par les clubs, les comités et les rédactions des journaux. Après les élections, où il recueillit néanmoins 52 839 voix, Blanqui se décida à partir pour Bordeaux. En quittant Paris le 12 février, il fit apposer une affiche, intitulée Un dernier mot, dans laquelle il résumait tout ce qu’il avait écrit dans La Patrie en danger. Il y était question de la conduite du gouvernement pendant le siège de Paris, des mesures qu’on aurait dû prendre pour sa défense, de la nécessité d’évacuer en province un million de femmes et d’enfants et de les remplacer par autant de jeunes provinciaux en état de porter les armes, du ravitaillement de Paris, de son armement à prélever sur les arsenaux de province, etc. Un dernier mot se terminait par une mise en accusation du gouvernement traître.
De Bordeaux, Blanqui se rendit à Loulié (Lot), chez sa nièce, pour se reposer des événements parisiens. Mais ce repos fut de courte durée, car il tomba malade. C’est alors que, le 9 mars, il fut mis en jugement pour sa participation à la journée du 31 octobre. Le gouvernement violait son engagement de ne pas poursuivre les auteurs de ce soulèvement. Par décision du ministère de la justice, Blanqui fut arrêté à Loulié le 17 mars et conduit, tout malade qu’il était, à l’hôpital de Figeac le 18 mars, le jour même où la classe ouvrière prenait le pouvoir et proclamait la Commune à Paris. Lorsqu’on l’avisa de l’arrestation de Blanqui, Thiers, le bourreau de la Commune, s’écria : « Nous le tenons enfin, ce scélérat ! »
Le 20 mars, Blanqui fut transféré à la prison de Cahors, où il fut incarcéré avec des prisonniers de droit commun, jusqu’à ce qu’on le mette au secret.
Le 26 mars, il fut élu membre de la Commune de Paris avec d’autres blanquistes : Tridon, Eudes, Flourens, Édouard Vaillant, Rigault, etc., qui avaient joué un rôle actif dans la révolution du 18 mars.
Aux premières séances de la Commune, Blanqui fut élu président d’honneur. Ses amis eurent l’idée de proposer au gouvernement de Thiers de l’échanger contre certains otages de la Commune, parmi lesquels l’archevêque Darboy. Les pourparlers engagés entre un homme de confiance de l’archevêque et Thiers durèrent plus d’un mois, mais ne menèrent à rien. Thiers ne voulait pas libérer Blanqui, même contre 74 otages, et déclarait que « rendre Blanqui à l’insurrection équivalait à lui envoyer un régiment ».
Après cet échec, la Commune vota un crédit de 50 000 francs pour préparer l’évasion de Blanqui de la prison de Cahors. Mais Granger, ami intime de Blanqui, à qui on avait confié cette mission, ne parvint pas à l’accomplir.
Le 22 mai, Blanqui fut conduit au fort du Taureau, dans la baie de Morlaix, où il arriva deux jours plus tard. Il avait alors soixante-six ans et sa santé était compromise. Cependant le régime du fort du Taureau était très rigoureux. La cellule de Blanqui, située au sous-sol, était froide, sombre et humide. La surveillance était extrêmement sévère. Le commandant avait reçu l’ordre de tirer à la moindre tentative de fuite ; pendant la promenade, Blanqui était toujours accompagné de gardiens armés ; on interdisait aux bateaux d’accoster, etc. En outre le bruit incessant de la prison empêchait Blanqui de travailler et de se reposer, et la nourriture était très mauvaise. Livré à lui-même, il s’adonnait à la méditation. Pendant la promenade, il étudiait le ciel et la mer, suivait le mouvement des planètes. Les conclusions de ses observations se retrouvent dans L’Éternité par les astres et dans l’exposé sur les causes de la lumière zodiacale qui, plus tard, le 8 janvier 1872, fut lu à l’Académie des Sciences et publié le 27 janvier dans La République française. La même année, L’Éternité par les astres fut éditée en volume à Paris.
Le 12 novembre 1871, Blanqui fut subitement transféré à la prison de Versailles. Pendant deux jours (le 15 et le 16 février 1872), après presque un an de détention préventive, le IVe Conseil de guerre de Versailles eut à se prononcer sur sa participation aux événements du 31 octobre et à d’autres manifestations ainsi que sur sa responsabilité « morale » dans l’existence de la Commune. Blanqui, alors âgé de soixante-sept ans, était un vieillard pâle et grêle d’aspect. Mais aucune prison n’avait pu le briser moralement. Il réfuta tous les arguments de l’accusation et termina par cette fière déclaration.
Je ne suis pas ici pour le 31 octobre. C’est le moindre de mes forfaits. Je représente ici la République traînée à la barre de votre tribunal par la monarchie. M. le commissaire du gouvernement a condamné tour à tour la révolution de 1789, celle de 1830, celle de 1848, celle du 4 septembre. C’est au nom des idées monarchiques, c’est au nom du droit ancien en opposition au droit nouveau, comme il dit, que je suis jugé et que, sous la République, je vais être condamné.
Blanqui fut reconnu coupable et condamné à la déportation et à la privation des droits civiques. La cour de cassation annula le jugement. Mais le 29 avril, le VIe Conseil de guerre le condamna à nouveau. On se proposait de l’exiler en Nouvelle-Calédonie, lieu de déportation des membres de la Commune, mais la commission médicale reconnut qu’il n’était pas en état de supporter un aussi long voyage. Le condamné à vie fut conduit à la prison centrale de Clairvaux (Aube).
Clairvaux, vieille abbaye, avait été convertie en prison en 1789. À son arrivée, Blanqui y trouva 140 détenus politiques, condamnés comme anciens Communards. Il fut mis dans une cellule isolée, longue de 2m et large de 1m50, avec une fente étroite qui tenait lieu de fenêtre ; il était séparé des autres détenus et on ne lui donnait que rarement la permission de recevoir des visites familiales. Dans la prison humide de Clairvaux, la santé de Blanqui fut définitivement compromise ; pendant de longs mois, il ne quitta pas le lit. Plus tard, on lui donna une cellule plus large, mais toujours isolée, où il se sentait « enterré vivant », comme il l’écrivait à sa sœur.
En janvier 1878, le journal socialiste L’Égalité fit campagne pour sa libération. On présenta sa candidature aux élections. En avril 1879, il fut élu député de Bordeaux au second tour de scrutin par 6 801 voix contre 5 330 au républicain bourgeois Lavertujon, ami de Gambetta. Mais la Chambre invalida l’élection de Blanqui. L’active campagne en faveur de la candidature et de la libération de l’« Enfermé » contraignit enfin le gouvernement à gracier Blanqui le 10 juin 1879. Il était resté à Clairvaux huit ans et trois mois. Ce fut sa dernière prison. Au total, il avait été détenu pendant trente sept ans. Le lendemain du jour où il fut libéré, Blanqui, âgé de soixante-quatorze ans, revint à Paris avec sa sœur. Le 25 juin, il partit pour Bordeaux pour remercier ses électeurs et pour se présenter devant eux à nouveau. Les habitants de Bordeaux accueillirent Blanqui avec enthousiasme. Cependant, au cours de la campagne électorale, ses ennemis exhumèrent le document Taschereau, et, bien qu’il n’y eût aucune preuve de sa culpabilité, il recueillit 158 voix de moins que son adversaire.
Mais ce revers ne diminua pas son énergie, il entreprit un voyage à travers la France et prit la parole dans de nombreuses réunions ouvrières. Les milieux populaires l’accueillaient avec enthousiasme, et à Bordeaux, Marseille, Toulon, Lyon, Nice, etc., on fit des banquets en son honneur.
Dans l’été 1880, la candidature de Blanqui fut posée à Lyon, mais il n’obtint pas la majorité. En juin, les droits civiques lui furent rendus. Au début du mois de novembre suivant, il fit partie des délégués des comités républicains envoyés en Italie pour assister aux fêtes organisées en l’honneur de Garibaldi.
À la fin du mois de novembre, Blanqui et ses amis, Granger, Eudes, Vaillant et d’autres fondèrent le quotidien Ni Dieu, ni maître, dont Blanqui fut le rédacteur en chef. Le manque de ressources le força à transformer ce journal, à partir du 25e numéro, en hebdomadaire. Dans le même temps, il écrivait une brochure, L’armée esclave et opprimée, et, le 21 novembre, accompagné de Granger, il avait fait une conférence à Lille devant 6 000 personnes qui l’avaient acclamé avec enthousiasme.
Jusqu’à sa mort, Blanqui, comme s’il voulait rattraper le temps perdu en prison, multiplia ses discours dans les réunions ouvrières de Paris. Le 27 décembre 1880 il assista à la réunion de la salle Ragache, rue Lecourbe, où il prononça en faveur du drapeau rouge son dernier discours. À son retour à une heure tardive, il fut subitement terrassé par une attaque d’apoplexie. Le 1er janvier 1881, après avoir lutté cinq jours, il mourait à l’âge de soixante-seize ans.
Ses funérailles eurent lieu le 5 janvier. La nouvelle de sa mort bouleversa tous les révolutionnaires français. Près de 200 000 hommes accompagnèrent sa dépouille. Des délégués et des couronnes, envoyés par les organisations d’avant-garde de la France entière, affluèrent à Paris.
Il fut enterré au Père-Lachaise. Le 9 août 1885, les ouvriers parisiens firent édifier un monument sur sa tombe, avec sa statue en bronze, chef-d’œuvre du sculpteur Jules Dalou.
Le texte précédent est de V. P. Volguine
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TEXTES DE BLANQUI
« QUI FAIT LA SOUPE DOIT LA MANGER
(1834)
La richesse naît de l’intelligence et du travail, l’âme et la vie de l’humanité. Mais ces deux forces ne peuvent agir qu’à l’aide d’un élément passif, le sol, qu’elles mettent en œuvre par leurs efforts combinés. Il semble donc que cet instrument indispensable devrait appartenir à tous les hommes. Il n’en est rien.
Des individus se sont emparés par ruse ou par violence de la terre commune, et, s’en déclarant les possesseurs, ils ont établi par des lois qu’elle serait à jamais leur propriété, et que ce droit de propriété deviendrait la base de la constitution sociale, c’est-à-dire qu’il primerait et au besoin pourrait absorber tous les droits humains, même celui de vivre, s’il avait le malheur de se trouver en conflit avec le privilège du petit nombre.
Ce droit de propriété s’est étendu, par déduction logique, du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail, désignés par le nom générique de capitaux. Or, comme les capitaux, stériles d’eux-mêmes, ne fructifient que par la main-d’œuvre, et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première ouvrée par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés, au profit de la minorité possédante. Les instruments ni les fruits du travail n’appartiennent pas aux travailleurs, mais aux oisifs. Les branches gourmandes absorbent la sève de l’arbre, au détriment des rameaux fertiles. Les frelons dévorent le miel créé par les abeilles.
Tel est notre ordre social, fondé par la conquête, qui a divisé les populations en vainqueurs et en vaincus. La conséquence logique d’une telle organisation, c’est l’esclavage. Il ne s’est pas fait attendre. En effet, le sol ne tirant sa valeur que de la culture, les privilégiés ont conclu, du droit de posséder le sol, celui de posséder aussi le bétail humain qui le féconde. Ils l’ont considéré d’abord comme le complément de leur domaine, puis, en dernière analyse, comme une propriété personnelle, indépendante du sol.
Cependant le principe d’égalité, gravé au fond du cœur, et qui conspire, avec les siècles, à détruire, sous toutes ses formes, l’exploitation de l’homme par l’homme, porta le premier coup au droit sacrilège de propriété, en brisant l’esclavage domestique. Le privilège dut se réduire à posséder les hommes, non plus à titre de meuble, mais d’immeuble annexe et inséparable de l’immeuble territorial.
Au XVIe siècle, une recrudescence meurtrière de l’oppression amène l’esclavage des noirs, et aujourd’hui encore les habitants d’une terre réputée française possèdent des hommes au même titre que des habits et des chevaux. Il y a du reste moins de différence qu’il ne paraît d’abord entre l’état social des colonies et le nôtre. Ce n’est pas après dix-huit siècles de guerre entre le privilège et l’égalité que le pays, théâtre et champion principal de cette lutte, pourrait supporter l’esclavage dans sa nudité brutale. Mais le fait existe sans le nom, et le droit de propriété, pour être plus hypocrite à Paris qu’à la Martinique, n’y est ni moins intraitable, ni moins oppresseur.
La servitude, en effet, ne consiste pas seulement à être la chose de l’homme ou le serf de la glèbe. Celui-là n’est pas libre qui, privé des instruments de travail, demeure à la merci des privilégiés qui en sont détenteurs. C’est cet accaparement et non telle ou telle constitution politique qui fait les masses serves. La transmission héréditaire du sol et des capitaux place les citoyens sous le joug des propriétaires. Ils n’ont d’autre liberté que celle de choisir leur maître.
De là sans doute cette locution railleuse : « Les riches font travailler les pauvres. » À peu près, en effet, comme les planteurs font travailler leurs nègres, mais avec un peu plus d’indifférence pour la vie humaine. Car l’ouvrier n’est pas un capital à ménager comme l’esclave ; sa mort n’est pas une perte ; il y a toujours concurrence pour le remplacer. Le salaire, quoique suffisant à peine pour empêcher de mourir, a la vertu de faire pulluler la chair exploitée ; il perpétue la lignée des pauvres pour le service des riches, continuant ainsi, de génération en génération, ce double héritage parallèle d’opulence et de misère, de jouissances et de douleurs, qui constitue les éléments de notre société. Quand le prolétaire a suffisamment souffert et laissé des successeurs pour souffrir après lui, il va, dans un hôpital, fournir son cadavre à la science, comme moyen d’études, pour guérir ses maîtres.
Voilà les fruits de l’appropriation des instruments de travail ! Pour les masses, des labeurs incessants, à peine l’obole de la journée, jamais de lendemain sûr, et la famine, si un caprice de colère ou de peur retire ces instruments ! Pour les privilégiés, l’autocratie absolue, le droit de vie et de mort ! car ils ont les mains pleines, ils peuvent attendre. Avant que l’épuisement de leur réserve les contraigne à capituler, le dernier plébéien serait mort.
Qui ne se rappelle les misères de 1831, quand le capital s’est caché par crainte ou par vengeance ? Du fond de leur fromage de Hollande les barons du coffre-fort contemplaient froidement les angoisses de ce peuple décimé par la faim, en récompense de son sang versé au service de leurs vanités bourgeoises. Les représailles de la grève sont impossibles.
Les ouvriers de Lyon viennent de les tenter . Mais à quel prix ! Soixante mille hommes ont dû fléchir devant quelques douzaines de fabricants et demander grâce. La faim a dompté la révolte. Et n’est-ce pas un miracle même que cette velléité de résistance ? Que de souffrances n’a-t-il pas fallu pour lasser la patience de ce peuple et le raidir enfin contre l’oppression !
Le pauvre ne connaît pas la source de ses maux. L’ignorance, fille de l’asservissement, fait de lui un instrument docile des privilégiés. Écrasé de labeur, étranger à la vie intellectuelle, que peut-il savoir de ces phénomènes sociaux où il joue le rôle de bête de somme ? Il accepte comme un bienfait ce qu’on daigne lui laisser du fruit de ses sueurs, et ne voit dans la main qui l’exploite que la main qui le nourrit, toujours prêt, sur un signe du maître, à déchirer le téméraire qui essaie de lui montrer une destinée meilleure.
Hélas ! l’humanité marche avec un bandeau sur les yeux, et ne le soulève qu’à de longs intervalles pour entrevoir sa route. Chacun de ses pas dans la voie du progrès écrase le guide qui le lui fait faire. Toujours ses héros ont commencé par être ses victimes. Les Gracques sont mis en pièces par une tourbe ameutée à la voix des patriciens. Le Christ expire sur la croix, aux hurlements de joie de la populace juive excitée par les Pharisiens et les prêtres et, naguère, les défenseurs de l’égalité sont morts sur l’échafaud de la Révolution par l’ingratitude et la stupidité du peuple, qui a laissé la calomnie vouer leur mémoire à l’exécration. Aujourd’hui encore, les stipendiés du privilège enseignent chaque matin aux Français à cracher sur la tombe de ces martyrs.
Qu’il est difficile au prolétariat d’ouvrir les yeux sur ses oppresseurs ! Si à Lyon il s’est levé comme un seul homme, c’est que l’antagonisme flagrant des intérêts ne permettait plus l’illusion à l’aveuglement même le plus obstiné. Alors se sont révélés les trésors de haine et de férocité que recèlent les âmes de ces marchands ! Au milieu des menaces de, carnage, de toutes parts accouraient pour l’extermination canons, caissons, chevaux, soldats. Rentrer dans le devoir ou périr sous la mitraille, telle est l’alternative posée aux rebelles. Le devoir du travailleur lyonnais, l’homme-machine, c’est de pleurer la faim, en créant jour et nuit, pour les plaisirs du riche, des tissus d’or, de soie et de larmes.
Mais une si dure tyrannie a ses dangers : le ressentiment, la révolte. Pour conjurer le péril, on essaie de réconcilier Caïn avec Abel. De la nécessité du capital comme instrument de travail, on s’évertue à conclure la communauté d’intérêts, et par la suite la solidarité entre le capitaliste et le travailleur. Que de phrases artistement brodées sur ce canevas fraternel ! La brebis n’est tondue que pour le bien de sa santé. Elle redoit des remerciements. Nos Esculapes savent dorer la pilule.
Ces homélies trouvent encore des dupes, mais peu. Chaque jour fait plus vive la lumière sur cette prétendue association du parasite et de sa victime. Les faits ont leur éloquence ; ils prouvent le duel, le duel à mort entre le revenu et le salaire. Qui succombera ? Question de justice et de bon sens. Examinons.
Point de société sans travail ! partant point d’oisifs qui n’aient besoin des travailleurs. Mais quel besoin les travailleurs ont-ils des oisifs ? Le capital n’est-il productif entre leurs mains, qu’à la condition de ne pas leur appartenir ? Je suppose que le prolétariat, désertant en masse, aille porter ses pénates et ses labeurs dans quelque lointain parage. Mourrait-il par hasard de l’absence de ses maîtres ? La société nouvelle ne pourrait-elle se constituer qu’en créant des seigneurs du sol et du capital, en livrant à une caste d’oisifs la possession de tous les instruments de travail ? N’y a-t-il de mécanisme social possible que cette division de propriétaires et de salariés ?
En revanche, combien serait curieuse à voir la mine de nos fiers suzerains, abandonnés par leurs esclaves ! Que faire de leurs palais, de leurs ateliers, de leurs champs déserts ? Mourir de faim au milieu de ces richesses, ou mettre habit bas, prendre la pioche et suer humblement à leur tour sur quelque lopin de terre. Combien en cultiveraient-ils à eux tous ? J’imagine que ces messieurs seraient au large dans une sous-préfecture.
Mais un peuple de trente-deux millions d’âmes ne se retire plus sur le Mont Aventin. Prenons donc l’hypothèse inverse, plus réalisable. Un beau matin, les oisifs, nouveaux Bias, évacuent le sol de France, qui reste aux mains laborieuses. Jour de bonheur et de triomphe ! Quel immense soulagement pour tant de millions de poitrines, débarrassées du poids qui les écrase ! Comme cette multitude respire à plein poumon ! Citoyens, entonnez en chœur le cantique de la délivrance !
Axiome : la nation s’appauvrit de la perte d’un travailleur ; elle s’enrichit de celle d’un oisif . La mort d’un riche est un bienfait.
Oui ! le droit de propriété décline. Les esprits généreux prophétisent et appellent sa chute. Le principe essénien de l’égalité le mine lentement depuis dix-huit siècles par l’abolition successive des servitudes qui formaient les assises de sa puissance. Il disparaîtra un jour avec les derniers privilèges qui lui servent de refuge et de réduit. Le présent et le passé nous garantissent ce dénouement. Car l’humanité n’est jamais stationnaire. Elle avance ou recule. Sa marche progressive la conduit à l’égalité. Sa marche rétrograde remonte, par tous les degrés du privilège. Jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de la propriété. Avant d’en retourner là, certes, la civilisation européenne aurait péri. Mais par quel cataclysme ? Une invasion russe ? C’est le Nord, au contraire, qui sera lui-même envahi par le principe d’égalité que les Français mènent à la conquête des nations. L’avenir n’est pas douteux.
Disons tout de suite que l’égalité n’est pas le partage agraire. Le morcellement infini du sol ne changerait rien, dans le fond, au droit de propriété. La richesse provenant de la possession des instruments de travail plutôt que du travail lui-même, le génie de l’exploitation, resté debout, saurait bientôt, par la reconstruction des grandes fortunes, restaurer l’inégalité sociale.
L’association, substituée à la propriété individuelle, fondera seule le règne de la justice par l’égalité. De là cette ardeur croissante des hommes d’avenir à dégager et mettre en lumière les éléments de l’association. Peut-être apporterons-nous aussi notre contingent à l’œuvre commune. »
AVIS AU PEUPLE
(TOAST DU 25 FEVRIER 1851)
Quel écueil menace la révolution de demain ? L’écueil où s’est brisée celle d’hier, la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns.
Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Marie, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont (de l’Eure), Flocon, Albert, Arago, Marrast !
Liste funèbre ! noms sinistres écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l’Europe démocratique.
C’est le gouvernement provisoire qui a tué la révolution ! C’est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes.
La réaction n’a fait que son métier en égorgeant la démocratie. Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui ont livré le peuple à la réaction.
Misérable gouvernement ! Malgré les cris, les prières, il lance l’impôt de quarante-cinq centimes qui soulève les campagnes désespérées .
Il maintient les états-majors royalistes, la magistrature royaliste, les lois royalistes. Trahison !
Il court sus aux ouvriers de Paris le 16 avril, il emprisonne ceux de Limoges, il mitraille ceux de Rouen le 27 ; il déchaîne tous leurs bourreaux, il berne et traque tous les sincères républicains. Trahison ! trahison ! À lui, à lui seul le fardeau terrible de toutes les calamités qui ont presque anéanti la révolution !
Oh ! ce sont là de grands coupables, et entre tous, les plus coupables ceux en qui le peuple, trompé par des phrases de tribun, voyait son épée et son bouclier, ceux qu’il proclamait avec enthousiasme arbitres de son avenir.
Malheur à nous si, au jour du prochain triomphe populaire, l’indulgence oublieuse des masses laissait remonter au pouvoir un de ces hommes qui ont forfait à leur mandat ! une seconde fois c’en serait fait de la révolution !
Que les travailleurs aient sans cesse devant les yeux cette liste de noms mandats, et si un seul, oui, un seul, apparaissait jamais dans un gouvernement sorti de l’insurrection, qu’ils crient tout d’une voix : Trahison !
Discours, sermons, programmes ne seraient encore que piperies et mensonges ; les mêmes jongleurs ne reviendraient que pour exécuter le même tour avec la même gibecière ; ils formeraient le premier anneau d’une chaîne nouvelle de réactions plus furieuses. Sur eux, anathème et vengeance, s’ils osaient reparaître ! Honte et pitié sur la foule imbécile qui retomberait dans leurs filets !
Ce n’est pas assez que les escamoteurs de Février soient à jamais repoussés de l’Hôtel-de-Ville, il faut se prémunir contre de nouveaux traîtres.
Traîtres seraient les gouvernants qui, élevés sur le pavois prolétaire, ne feraient pas opérer à l’instant même : 1° le désarmement général des gardes bourgeoises ; 2° l’armement et l’organisation en milice nationale de tous les ouvriers.
Sans doute il est bien d’autres mesures indispensables ; mais elles sortiront naturellement de ce premier acte, qui est la garantie préalable, l’unique gage de sécurité pour le peuple.
Il ne doit pas rester un fusil aux mains de la bourgeoisie. Hors de là, point de salut !
Les doctrines diverses qui se disputent aujourd’hui les sympathies des masses pourront un jour réaliser leurs promesses d’amélioration et de bien-être, mais à la condition de ne pas abandonner la proie pour l’ombre.
Elles n’aboutiraient qu’à un lamentable avortement si le peuple, dans un engouement exclusif pour les théories, négligeait le seul élément pratique assuré, la force !
Les armes et l’organisation, voilà l’élément décisif du progrès, le moyen sérieux d’en finir avec la misère ! Qui a du fer, a du pain. On se prosterne devant les baïonnettes, on balaie les cohues désarmées. La France hérissée de travailleurs en armes, c’est l’avènement du socialisme.
En présence des prolétaires armés, obstacles, résistances, impossibilités, tout disparaîtra.
Mais pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de liberté, par des phrases sonores d’avocat, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin, de la mitraille, de la misère toujours !
QUE LE PEUPLE CHOISISSE.
Prison de Belle-Île-en-Mer, 10 février 1851.
LES IDEES POLITIQUES ET SOCIALES DE BLANQUI
Blanqui eut une longue vie : il a donné plus d’un demi-siècle à la cause de la révolution. Ses dernières activités politiques se situent en 1880, mais sa conception du monde, les idées politiques qui orientèrent son action révolutionnaire se sont formées sous le règne de Louis-Philippe et ont pris leur forme définitive au cours de la révolution de 1848. Ni le développement ultérieur de la lutte de classe du prolétariat, ni l’apparition du communisme scientifique n’ont apporté de modifications essentielles à ses idées révolutionnaires.
« Blanqui, écrit Engels en 1874, est un révolutionnaire de la génération passée . » Il s’est arrêté dans son développement idéologique au niveau qu’il avait atteint en 1848. Il n’a su ni comprendre, ni assimiler la théorie du communisme scientifique, bien qu’il ait connu l’activité de Marx et quelques-uns de ses travaux. Toutefois, en tant que représentant du communisme utopique prémarxiste, il mérite que les historiens de la pensée sociale lui accordent une grande attention.
La période 1830-1848 est marquée en France par le développement de la grande industrie capitaliste et par l’essor du mouvement ouvrier ; ce mouvement s’est manifesté par les soulèvements des canuts lyonnais de 1831, de 1834, et par de nombreuses grèves. (En 1832-1833, il y eut des moments où la grève englobait presque toutes les industries parisiennes ; en 1840, les grèves s’étendirent à l’ensemble du pays.) En même temps que croissaient l’industrie capitaliste et le mouvement ouvrier, la conscience de classe du prolétariat se développait aussi. Dans la classe ouvrière s’éveillaient la conscience de ses propres tâches politiques et l’idée que, pour l’accomplissement de celles-ci, elle devait parvenir à constituer sa propre organisation. Mais le prolétariat a cherché en tâtonnant les voies qui lui permettraient de forger cette organisation ; ses erreurs lui servirent de leçons.
À mesure que s’affirmait concrètement la lutte de classe du prolétariat, les systèmes utopiques du socialisme perdaient leur sens progressif. Les « écoles » du socialisme utopique dégénéraient en « sectes » ; chacune d’elles proposait ses procédés pour éliminer le mal social et pour concilier les contradictions de classes. Les idées du socialisme utopique devenaient de plus en plus le bien de la petite bourgeoisie.
Les traits bourgeois et petits-bourgeois, propres à chaque système utopique, à des degrés divers, se sont ainsi pleinement révélés à cette époque. Ceux qui se considéraient comme les héritiers des grands utopistes inclinaient à chercher de l’aide du côté des classes instruites. La classe ouvrière, au contraire, inclinait de plus en plus vers le communisme.
Le socialisme, a dit Engels en caractérisant les rapports de cette époque, signifiait en 1847 un mouvement bourgeois ; le communisme, un mouvement ouvrier .
Mais la classe ouvrière n’était pas en mesure de se libérer d’un seul coup, et complètement, des influences étrangères à ses intérêts de classe. Les ouvriers français étaient encore très étroitement liés aux milieux petits-bourgeois d’où ils étaient issus pour la plupart et qui, malgré l’essor de la grande industrie, constituaient encore la majorité écrasante de la population laborieuse en France. Il existait encore beaucoup de survivances petites-bourgeoises dans la psychologie des ouvriers. Dans ces conditions, les théoriciens qui cherchaient à poser les bases du communisme ont été impuissants à créer une théorie scientifique du communisme. Dans le meilleur des cas, c’était le matérialisme mécaniste du XVIIIe siècle qui demeurait la base philosophique de leur système. Aussi ne pouvaient-ils pas dépasser la théorie rationaliste de la société caractéristique du XVIIIe siècle (la théorie de l’« ordre naturel et raisonnable » des rapports sociaux), ni fonder historiquement le communisme. Dans toutes leurs tentatives pour tracer une voie de réalisation au communisme, ils ne dépassaient pas la tradition babouviste. Leur communisme restait un communisme utopique, malgré leur élan révolutionnaire et leur désir de lier le communisme à la lutte ouvrière. Parmi tous ces communistes utopistes, Blanqui, par sa fidélité illimitée à la cause de la transformation révolutionnaire de la société, occupait indiscutablement la première place aux yeux de ses contemporains.
Le prolétariat, a écrit Marx dans « Les luttes des classes en France », se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui .
I
L’ardente activité révolutionnaire qui a rempli toute la vie consciente de Blanqui a commencé sous la Restauration.
En 1824, le jeune Blanqui participa à l’organisation conspiratrice des Carbonari. En 1827, il fut blessé dans des combats de rues contre la police et la troupe et pour la première fois arrêté. En juillet 1830, il prit une part active à la lutte révolutionnaire et fut profondément déçu par son résultat : l’établissement de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe.
Entré dans l’association républicaine Les Amis du Peuple, Blanqui se plaça à l’aile gauche de celle-ci. Pour les premières années de la monarchie de juillet, deux documents témoignent de ses idées. Le premier est sa déclaration au procès des « Amis du Peuple », en janvier 1832 (Procès des Quinze). Le second est un discours prononcé à une réunion organisée par cette Société, le 2 février de la même année. Le premier de ces documents a été imprimé, à l’époque même, par l’association des « Amis du Peuple » ; le second nous est parvenu à l’état de manuscrit.
Devant le tribunal, Blanqui posait nettement le problème de la division de la société en classes ; il liait la lutte que mènent les « Amis du peuple » pour les droits politiques aux besoins matériels, aux intérêts et aux souffrances des es populaires. Mais ses idées concernant les classes sociales de son temps n’avaient pas un suffisant degré de précision et son programme social était encore très indéterminé.
Au président du tribunal qui lui demandait sa profession, Blanqui répondit : Prolétaire. Mais la suite de ses explications indique que, pour lui, le mot « prolétaire » désignait le travailleur en général :
C’est la profession de trente millions de Français qui vivent de leur travail et qui sont privés de leurs droits politiques.
Il est clair que Blanqui donnait à la notion de prolétaire Le même sens que les démocrates donnaient à la notion de « peuple ». C’est l’opposition entre « l’aristocratie de la richesse et le peuple » ou bien entre « la bourgeoisie et le peuple », qui caractérise la pensée sociale de cette période. L’imprécision dans les termes de cette opposition reflétait le niveau insuffisant du développement capitaliste en France, le non-achèvement de l’évolution industrielle. Comme nous le verrons plus loin, Blanqui confond « prolétaire » et « pauvres ».
Je suis accusé, poursuit Blanqui dans la même déclaration, d’avoir dit aux 30 millions de Français, prolétaires comme moi, qu’ils avaient le droit de vivre…
En formulant une telle accusation,
le ministère public ne s’est point adressé à votre équité et à votre raison, mais à vos passions et à vos intérêts, dit Blanqui aux juges. Le ministère public vous a dit : vous voyez, c’est la guerre des pauvres contre les riches : tous ceux qui possèdent sont intéressés à repousser l’invasion. Nous vous amenons vos ennemis ; frappez-les avant qu’ils ne deviennent plus redoutables. Oui, Messieurs, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres ; les riches… sont les agresseurs, seulement ils trouvent mauvais que les pauvres fassent résistance… On ne cesse de dénoncer les pauvres comme des voleurs prêts à se jeter sur les propriétés. [Les riches, ce sont] de légitimes possesseurs menacés du pillage par une avide populace…
Qui donc sont ces « légitimes possesseurs » ? Qui sont les « voleurs » ? Les « légitimes possesseurs », ce sont les
privilégiés qui vivent grassement de la sueur du prolétaire … ; ce sont deux ou trois cent mille oisifs qui dévorent paisiblement les milliards payés par les voleurs. [Et les « voleurs » ?] Trente millions de Français qui paient au fisc un milliard et demi, et une somme à peu près égale aux privilégiés.
En effet, poursuivait Blanqui, le gouvernement actuel n’a point d’autre base que cette inique répartition des charges et des bénéfices,
d’autre but que l’exploitation du pauvre par le riche. L’État est une
pompe aspirante et foulante qui foule la matière appelée peuple pour en aspirer des milliards incessamment versés dans les coffres de quelques oisifs…
Tous les moyens légaux qui protègent les intérêts, qui permettent d’agir sur l’opinion publique, sont entre les mains des privilégiés. Le peuple n’en a aucun.
Les lois sont faites par cent mille électeurs, appliquées par cent mille jurés, exécutées par cent mille gardes nationaux… Or, ces électeurs, ces jurés, ces gardes nationaux, ce sont les mêmes individus, lesquels cumulent les fonctions les plus opposées et se trouvent tout à la fois législateurs, juges et soldats.
Trente millions de prolétaires restent en dehors de ce système que font-ils ?
Ils paient… [Mais comment] des hommes de cœur et d’intelligence… pourraient-ils demeurer indifférents… aux souffrances des prolétaires… ? Leur devoir est d’appeler les masses à briser un joug de misère…
à prendre les affaires politiques entre leurs mains. Le peuple veut faire et il fera les lois qui doivent le régir ; alors ces lois ne seront plus faites contre lui ; elles seront faites pour lui, parce qu’elles le seront par lui.
La conclusion à laquelle Blanqui conduit ses auditeurs est claire : pour supprimer les maux de la société, il est indispensable de créer une démocratie politique. Au cours de sa déclaration, il ne fait pas de proposition de caractère socialiste ; mais la tendance socialiste est indiscutable. Il considère comme but de la lutte l’établissement de l’égalité sociale ; mais, comme mesure concrète pour améliorer le sort des opprimés, il n’indique que la réforme des impôts. Ceci est assurément dû au fait que Blanqui considère naïvement le système fiscal comme le mécanisme essentiel qui permet aux riches de piller les pauvres. Ces impôts « pillards » doivent être supprimés et remplacés par un impôt qui « devra s’emparer du superflu des oisifs », pour le répartir par « un système de banques nationales » (idée probablement inspirée par la propagande saint-simonienne) « entre cette masse de gens indigents que le manque d’argent condamne à l’inaction ».
Dans son discours du 2 février 1832, Blanqui a caractérisé de manière plus concrète les forces de classes en lutte dans la France de son époque.
Il ne faut pas se dissimuler qu’il y a guerre à mort entre les classes qui composent la nation… le parti vraiment national, celui auquel les patriotes doivent se rallier, c’est le parti des masses.
Dans la France de son temps, Blanqui constate l’existence de trois intérêts :
Celui de la classe dite très élevée, celui de la classe moyenne ou bourgeoise, enfin celui du peuple… En 1814 et 1815, la classe bourgeoise fatiguée de Napoléon, surtout parce que la guerre… nuisait à sa tranquillité et empêchait le commerce d’aller, reçut les soldats étrangers en libérateurs et les Bourbons comme les envoyés de Dieu.
Aussi les Bourbons récompensèrent-ils la bourgeoisie « par la Charte ». Par le moyen de la Charte, la haute société et les grands propriétaires, d’une part, la classe moyenne, d’autre part, se partageaient entre elles le pouvoir. « Le peuple fut mis de côté. » « Privé de chefs », démoralisé par la défaite, il se taisait. La bourgeoisie a prêté son appui aux Bourbons jusqu’en 1825. Mais, par la suite, Charles X,
se croyant assez fort sans les bourgeois voulut procéder à leur exclusion, comme on avait fait pour le peuple en 1815
La bourgeoisie devint furieuse.
Alors commença cette guerre de journaux et d’élections [menée par elle contre Charles X]. Mais les bourgeois combattaient au nom de la Charte, rien que pour la Charte… [Le peuple] restait spectateur silencieux de la querelle ; et chacun sait bien que ses intérêts ne comptaient pas dans les débats survenus entre ses oppresseurs… en voyant ses maîtres se disputer, il épiait en silence le moment de s’élancer sur le champ de bataille et de mettre les parties d’accord.
Lorsque, dans cette lutte entre la bourgeoisie et le gouvernement, la victoire commença à pencher vers la première, Charles X résolut de faire un coup d’État. Il décréta la dissolution de la Chambre des députés et menaça de se servir de la force armée. Les royalistes se montraient sûrs d’eux, et la bourgeoisie était prise de panique. Ni l’une, ni l’autre partie ne s’attendait à l’intervention du peuple.
Lorsque le peuple se dressa, réveillé d’un sommeil qui avait duré quinze ans, une frayeur plus grande encore saisit les bourgeois.
Au travers des débris, des flammes et de la fumée, sur le cadavre de la royauté, le peuple leur apparaît debout, debout comme un géant, le drapeau tricolore à la main ; ils demeurent frappés de stupeur…
D’abord, ils avaient redouté la victoire de Charles X et ils avaient tremblé devant ses conséquences. Ensuite, quand le peuple triompha, contre toute attente, les bourgeois furent stupéfaits.
Pendant ces jours où le peuple fut si grand, les bourgeois ont été ballottés entre deux peurs, celle de Charles X d’abord et celle des ouvriers ensuite.
Mais comment se fait-il qu’une révélation si soudaine et si redoutable de la force des masses soit demeurée stérile ?…
[Cette révolution] devait marquer la fin du régime exclusif de la bourgeoisie, ainsi que l’avènement des intérêts de la puissance populaire.
Comment « n’a-t-elle eu d’autre résultat que d’établir le despotisme de la classe moyenne » ? C’est que « le peuple n’a pas su profiter de sa victoire ».
Le combat fut si court que ses chefs naturels, ceux qui auraient donné cours à sa victoire, n’eurent pas le temps de sortir de la foule ! [Le peuple accordait sa confiance à ceux] qui avaient figuré en tête de la bourgeoisie dans la lutte parlementaire contre les Bourbons.
La victoire une fois remportée, le peuple rentra « dans ses ateliers » ; la bourgeoisie entra dans l’arène. N’osant, par crainte du peuple, rétablir Charles X, elle proclama roi un autre Bourbon.
La classe moyenne qui s’est cachée pendant le combat et qui l’a désapprouvé… a escamoté le fruit de la victoire remportée malgré elle. Le peuple, qui a tout fait, reste zéro comme devant. [Mais il est entré malgré tout sur la scène] il n’en a pas moins fait acte de maître… C’est désormais entre la classe moyenne et lui que va se livrer une guerre acharnée. Ce n’est plus entre les hautes classes et les bourgeois ; ceux-ci auront même besoin d’appeler à leur aide leurs anciens ennemis pour mieux lui résister, pour résister à l’offensive menaçante des prolétaires.
La peur du peuple, le désir de trouver un soutien dans l’aristocratie déterminent toute la politique du gouvernement de Louis-Philippe ; réactionnaire en toutes ses manifestations, ce gouvernement « copie la Restauration ».
« Deux principes divisent la France, le principe de la légitimité et celui de la souveraineté du peuple », déclare Blanqui, en conclusion de son aperçu historique. « Il n’y a pas de troisième drapeau, de terme moyen. » Tous ceux qui dénoncent « l’anarchie » et qui soutiennent « la vieille organisation du passé » se groupent autour du drapeau de la légitimité.
Le principe de la souveraineté du peuple rallie tous les hommes d’avenir, les masses qui, fatiguées d’être exploitées, cherchent à briser ces cadres clans lesquels elles se sentent étouffer .
Comme nous le voyons, dans ce discours aussi, les groupes sociaux sont assez mal définis ; et on n’y rencontre pas non plus un exposé des mesures concrètes qui permettraient aux masses de se libérer de l’exploitation. À défaut, l’attention de Blanqui se concentre sur le but politique de la lutte : l’établissement de la souveraineté du peuple. Mais les tendances égalitaires, communes à presque tous les démocrates de cette époque, étaient aussi celles de Blanqui ; il est très probable que, dès 1832, il avait une certaine sympathie pour le socialisme. Il n’est pas douteux qu’il ait connu, avant même la Révolution de 1830, les œuvres des saint-simoniens et le livre de Buonarroti : La Conspiration pour l’Égalité. En tout cas, au début de 1834, ses convictions socialistes avaient déjà pris forme. Dans un article écrit cette même année, et qu’il avait destiné au journal Le Libérateur, Blanqui se prononce non seulement contre l’inégalité, mais aussi contre les grossières recettes de l’égalitarisme pour lutter contre le mal social ; il leur oppose le principe de l’association.
Il existe deux sources de la richesse :
l’intelligence et le travail, l’âme et la vie de l’humanité, écrit-il. Mais ces deux forces ne peuvent agir qu’à l’aide d’un élément passif, le sol, qu’elles mettent en œuvre par leurs efforts combinés… Cet instrument indispensable devrait appartenir à tous les hommes. Il n’en est rien.
La terre est devenue propriété particulière.
Des individus se sont emparés par ruse ou par violence de la terre commune, et, s’en déclarant les possesseurs, ils ont établi par des lois qu’elle serait à jamais leur propriété… Ce droit de propriété s’est étendu… du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail désignés par le nom générique de capitaux.
L’établissement de la propriété a engendré un conflit entre « les droits humains même celui de vivre » et « le privilège du petit nombre … »
Comme les capitaux stériles d’eux-mêmes ne fructifient que par la main-d’œuvre et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première œuvrée par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés, au profit de la minorité possédante… La conséquence logique d’une telle organisation, c’est l’esclavage.
Cependant, le principe d’égalité, gravé au fond des cœurs et qui conspire, avec les siècles, à détruire sous toutes ses formes l’exploitation de l’homme par l’homme, porta le premier coup au droit sacrilège de propriété, en brisant l’esclavage domestique.
Les esclaves, propriété « à titre de meuble », ont été transformés en serfs, « propriété immeuble annexe et inséparable de l’immeuble territorial ». Mais l’esclavage existe encore de nos jours.
La servitude, en effet, ne consiste pas seulement à être la chose de l’homme, ou le serf de la glèbe. Celui-là n’est pas libre qui, privé des instruments de travail, demeure à la merci des privilégiés qui en sont détenteurs… « La transmission héréditaire du sol et des capitaux place les citoyens sous le joug des propriétaires. »
La condition de l’ouvrier est pire que celle des nègres esclaves dans les plantations.
Car l’ouvrier n’est pas un capital à ménager comme l’esclave ; sa mort n’est pas une perte, il y a toujours concurrence pour le remplacer.
Le pauvre, poursuit Blanqui, ne connaît pas la source de ses maux. L’ignorance, fille de l’asservissement, fait de lui un instrument docile des privilégiés… Si à Lyon il [le prolétariat] s’est levé comme un seul homme, c’est que l’antagonisme flagrant des intérêts ne permettait plus l’illusion à l’aveuglement même le plus obstiné.
La situation est grosse de révoltes. Le sentant bien, les défenseurs de l’ordre s’évertuent à prêcher
la communauté des intérêts et, par suite, la solidarité entre le capitaliste et le travailleur… Ces homélies trouvent encore des dupes, mais peu. Chaque jour fait plus vive la lumière sur cette prétendue association du parasite et de sa victime. Les faits ont leur éloquence ; ils prouvent le duel, le duel à mort entre le revenu et le salaire.
Blanqui est convaincu que, au bout de cette lutte, la victoire restera non aux oisifs, mais aux travailleurs. Oui, ajoute-t-il, le droit de propriété décline… Il disparaîtra un jour avec les derniers privilèges qui lui servent de refuge et de réduit… L’humanité n’est jamais stationnaire. Elle avance ou recule.
La marche rétrograde remonterait jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de propriété. La marche progressive la conduit à l’égalité.
Disons tout de suite, explique Blanqui en conclusion de cet article, que l’égalité n’est pas le partage agraire. Le morcellement infini du sol ne changerait rien, dans le fond, au droit de propriété… La richesse provenant de la possession des instruments de travail plutôt que du travail lui-même, le génie de l’exploitation resté debout saurait bientôt, par la reconstruction des grandes fortunes, restaurer l’inégalité sociale. L’association, substituée à la propriété individuelle, fondera seule le règne de la justice par l’égalité .
On distingue, dans cet article, une certaine influence de la théorie saint-simonienne sur Blanqui. Principalement, l’idée que le progrès consiste dans la substitution des formes d’exploitation. Il est possible que la notion de la société future présentée sous l’aspect de l’association relève aussi de cette influence, bien que la propagande de Fourier et de ses disciples ait joué un rôle important dans la diffusion de l’idée d’association. Tout en notant les influences des écoles utopiques du début du XIXe siècle qui ont pu s’exercer sur Blanqui, il est indispensable d’indiquer immédiatement qu’il est toujours resté étranger à l’utopisme pacifique, à la teinte religieuse de ces théories. En assimilant telle ou telle idée de Saint-Simon ou de Fourier, il les reliait aux traditions révolutionnaires du babouvisme.
Dans ce même article de 1834, il est encore un trait qui mérite d’être souligné : c’est la façon de présenter le travailleur salarié dans le régime capitaliste. La caractéristique est évidemment très abstraite. Nous pouvons en trouver de semblables, dès le XVIIIe siècle (par exemple, chez Linguet). Toutefois, Blanqui fait un certain pas en avant. Il en vient à préciser la notion de « prolétaire » ; il tend à comprendre le rôle de la véritable force sociale qui porte en elle la société future.
Comme nous l’avons remarqué, Blanqui n’est jamais parvenu à la pleine clarté sur cette question. Nul doute que ce pas en avant dans le développement de ses opinions sociales, il l’effectua sous la pression de la réalité environnante, sous l’impulsion qu’il reçut du développement de la lutte de classe du prolétariat français, de la lutte des ouvriers lyonnais dont il parle dans son article.
L’année 1834 peut être considérée comme l’année tournante de la France révolutionnaire sous la monarchie de Juillet. En 1834, après l’écrasement des insurrections lyonnaise et parisienne, sous l’oppression accrue de l’État, les représentants de la bourgeoisie et des intellectuels bourgeois, qui avaient joué un rôle important dans les sociétés secrètes de la période précédente, s’écartèrent des organisations révolutionnaires.
Les sociétés secrètes qui se reforment alors recrutent leurs membres, presque exclusivement, dans les milieux ouvriers et de la petite bourgeoisie, les plus proches du prolétariat. Dans ces nouvelles sociétés secrètes, les Familles, les Saisons, Blanqui est porté aux postes dirigeants. Nous ne pouvons connaître les opinions professées par Blanqui que par les formulaires d’initiation de ces sociétés. Sans doute, il n’était pas le seul à participer à leur rédaction, mais il en acceptait assurément les idées fondamentales.
Ces documents exposent d’abord que le gouvernement cristant « fonctionne dans l’intérêt d’un petit nombre de privilégiés ». Avant 1830, c’était l’aristocratie de naissance ; lorsque celle-ci fut renversée en 1830, ce fut l’aristocratie des riches qui prit sa place :
Hommes d’argent, banquiers, fournisseurs, monopoleurs… en un mot les exploiteurs qui s’engraissaient aux dépens du peuple.
… Le peuple, c’est-à-dire l’ensemble de ceux qui travaillent,
comment est-il traité par les lois ? Il est traité en esclave… Le sort du prolétaire est semblable à celui du serf et du nègre ; sa vie n’est qu’un long tissu de misères, de fatigues et de souffrances.
Renverser le gouvernement en place doit être le but final de l’organisation.
Faut-il faire une révolution politique ou une révolution sociale ? Il faut faire une révolution sociale. Faut-il se contenter de renverser la royauté ? Il faut détruire les aristocraties quelconques, les privilèges quelconques ; autrement ce ne serait rien faire. Que devons-nous mettre à sa place ? Le gouvernement du peuple par lui-même, c’est-à-dire la république.
Mais le peuple ne peut prendre le pouvoir en main
immédiatement après la révolution. L’état social étant gangrené, pour passer à un état sain, il faut des remèdes héroïques ; le peuple aura besoin, pendant quelque temps, d’un pouvoir révolutionnaire .
Les documents que nous venons de présenter, tout comme la déclaration de Blanqui en 1832, ne nous apportent pas de réponse claire concernant les buts sociaux de la révolution, bien qu’elle soit définie comme une révolution sociale. Sous ce rapport, on se limite seulement à des formules générales : l’égalité doit être la base de la société ; l’existence de chaque membre de la société doit être assurée, à condition qu’il soit un travailleur ; tous les membres de la société ont des droits égaux, et les mêmes devoirs. La contradiction entre l’aristocratie de la richesse et « le peuple », considéré comme l’ensemble des travailleurs, apparaît comme l’opposition fondamentale de la société. L’exigence d’une dictature révolutionnaire que Blanqui a reçue du babouvisme, et qui est au cœur de sa conception du processus révolutionnaire, est la particularité importante du document. On doit cependant remarquer que cette dictature, dans son idée, est la dictature d’une organisation révolutionnaire et non pas la dictature de laclasse révolutionnaire.
Le 12 mai 1839, la Société des Saisons, dont Blanqui était l’un des chefs, essaya de provoquer un soulèvement à Paris. Cette tentative avait un caractère de conjuration. Le manifeste des insurgés appelait à fonder le règne de l’égalité et à abolir l’exploitation.
Périsse enfin l’exploitation et que l’égalité s’asseye triomphante sur les débris confondus de la royauté et de l’aristocratie.
Or la classe ouvrière, seule, pouvait se soulever au nom de tels principes. Mais la classe ouvrière française, en 1839, n’était pas encore en état de faire triompher une révolution sociale.
La tactique de conjuration qu’avait adoptée la Société des Saisons étant erronée, la tentative révolutionnaire de 1839 n’eut pas le succès qu’elle aurait pu espérer dans les conditions du début de la monarchie de Juillet.
Élevés à l’école de la conjuration, liés par la stricte discipline qui lui est propre, ils partaient de cette idée qu’un nombre relativement petit d’hommes résolus et bien organisés était capable, le moment venu, non seulement de s’emparer du pouvoir, mais aussi, en déployant une grande énergie et de l’audace, de s’y maintenir assez longtemps pour réussir à entraîner la masse du peuple dans la Révolution ,
a dit Engels en parlant des blanquistes.
Les caractères de conjuration, indiqués par Engels, correspondaient à l’immaturité de la conscience de classe du prolétariat ; ils se manifestèrent avec une grande évidence dans le mouvement de 1839. Tout en appréciant justement la valeur de la discipline et de l’organisation, les révolutionnaires de 1839 (et Blanqui avec eux) ne comprenaient pas que ces magnifiques qualités ne sauraient assurer le succès que lorsque l’organisme qui les possède est étroitement lié aux masses de la classe ouvrière et lorsqu’il se présente comme le représentant et le chef naturel des masses ouvrières. La Société des Saisons n’avait pas cette liaison ; elle ne l’avait pas même avec les ouvriers parisiens, pour ne pas parler de l’ensemble du prolétariat français. Les masses ne sortirent pas dans la rue le 12 mai 1839 et le coup de force des groupes isolés de conjurés fut facilement réprimé.
L’arrestation de Blanqui s’ensuivit (14 octobre 1839), après six mois de vaines recherches policières ; elle arracha Blanqui des rangs des révolutionnaires jusqu’à la révolution de 1848. Ces années d’emprisonnement ne furent pas, pour lui, des années infécondes. Il rentra dans l’action en lutteur incomparablement plus mûr sur le terrain politique, capable de saisir souvent les solutions pratiques qui correspondaient le mieux aux intérêts des travailleurs. Mais il demeurait comme auparavant impropre à créer une théorie socialiste éclairant scientifiquement la voie vers le triomphe du communisme.
Dès les premiers jours de la révolution en apparence victorieuse, Blanqui montra le danger qui menaçait la jeune République. Il constatait l’existence de deux tendances dans le processus de la lutte, l’une « pour la république égalitaire », l’autre « pour le constitutionnalisme bourgeois ». Toute son activité, toutes ses déclarations étaient dirigées vers un seul but : lutter contre la réaction bourgeoise qui menaçait de détruire les résultats de la victoire populaire de Février. Blanqui formula nettement le but final de la lutte, dans le discours qu’il prononça le 31 mars à la Société Républicaine Centrale, qu’il avait organisée :
La République pour nous, déclare Blanqui en précisant le contenu de cette « République égalitaire », c’est l’émancipation complète des travailleurs. C’est l’avènement d’un ordre nouveau qui fera disparaître la dernière forme de l’esclavage, le Prolétariat. La tyrannie du Capital est plus impitoyable que celle du sabre et de l’encensoir. La révolution de Février a eu pour but de la briser. Ce but est aussi celui de la Société Républicaine Centrale et chacun de ses membres s’engage à le poursuivre jusqu’à ce qu’il soit atteint .
Blanqui considérait en premier lieu les ouvriers parisiens comme la force principale capable de mener la lutte pour la « République égalitaire ».
La première intervention contre le gouvernement provisoire concerne la question du drapeau de la République. Au fond, il s’agissait pour lui d’un choix à faire entre la voie « égalitaire »et la voie « bourgeoise » de la révolution.
Le drapeau tricolore n’est pas le drapeau de la République ; il est celui de Louis-Philippe et de la monarchie… Il s’est baigné vingt fois dans le sang des ouvriers. Le peuple a arboré les couleurs rouges sur les barricades de 48, comme il les avait arborées sur celles de juin 1832, d’avril 1834, de mai 1839. Elles ont reçu la double consécration de la défaite et de la victoire. Ce sont désormais les siennes… Leur chute est un outrage au peuple, une profanation de ses morts… Déjà, conclut Blanqui, la réaction se déchaîne… Ouvriers ! c’est votre drapeau qui tombe. Écoutez-le bien ! La République ne tardera pas à le suivre .
Quelques jours après, le 2 mars, à son club, Blanqui fit présenter une adresse au gouvernement provisoire. L’adresse énumérait les mesures que celui-ci devait prendre pour assurer la liberté de la presse, le droit d’association et de réunion. Il s’y trouve aussi deux paragraphes touchant directement les intérêts des ouvriers et leur place dans la révolution.
Le paragraphe 8 réclame
l’organisation immédiate en garde nationale de tous les ouvriers… sans exception, avec indemnité de deux francs par jour pour chaque jour de service actif.
Le paragraphe 9 demande
l’abrogation des articles 415 et 416 du Code pénal, ces articles interdisant les coalitions ouvrières .
La campagne que mena Blanqui pour l’ajournement des élections à l’Assemblée Constituante présente un grand intérêt.
La contre-révolution, écrit-il dans sa pétition du 17 mars, a seule la parole depuis cinquante ans… Le peuple ne sait pas, il faut qu’il sache…
Pour connaître la vérité, un jour, un mois sont insuffisants.
Il faut que la lumière se fasse presque dans les moindres hameaux… Et ne dites pas que nos craintes sont chimériques. Les élections, si elles s’accomplissent, seront réactionnaires… Le parti royaliste, le seul organisé grâce à sa longue domination, va les maîtriser par l’intrigue, la corruption, les influences sociales ; il sortira triomphant de l’urne ! [Mais] ce triomphe, ce serait la guerre civile, car Paris, le cœur et le cerveau de la France, Paris ne reculera pas devant le retour offensif du passé.
Réfléchissez, poursuit Blanqui,
aux sinistres conséquences d’un conflit entre la population parisienne et une assemblée qui croirait représenter la nation et qui ne la représenterait pas ; car le vote de demain sera une surprise et un mensonge.
Ainsi Blanqui exigeait l’ajournement des élections, comme condition indispensable à la rééducation politique des masses paysannes. En partant de la même compréhension du rapport des forces sociales, il a montré avec une grande perspicacité l’importance politique de l’impôt des quarante-cinq centimes décrété par le gouvernement provisoire ; cette mesure qui éloignait les masses paysannes de la révolution, il la considère comme « la sentence de mort de la République ».
Blanqui comprenait que la bourgeoisie, effrayée par la Révolution, était la principale force réactionnaire. Mais il dénonçait avec une violence particulière ceux qui, se donnant pour des démocrates, trahissaient les intérêts du peuple et servaient la cause de la réaction bourgeoise. En intervenant avec une fermeté de plus en plus marquée contre le gouvernement provisoire, Blanqui condamnait sévèrement son aile gauche, la Montagne de 1848. Ces « Montagnards », il les distinguait des Montagnards de 1793 par le fait qu’ils étaient absolument détachés des masses parisiennes. Il devinait aussi le sens de la création de la Commission du Luxembourg : c’était une manœuvre de diversion destinée à détourner les ouvriers de l’action révolutionnaire. En 1851, faisant le bilan de l’expérience révolutionnaire, Blanqui écrivait :
Quel écueil menace la révolution de demain ? L’écueil où s’est brisée celle d’hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont de l’Eure, Flocon, Albert, Arago, Marrast…. Liste funèbre ! Noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l’Europe démocratique. C’est le gouvernement provisoire qui a tué la Révolution. C’est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes. La réaction n’a fait que son métier en égorgeant la démocratie. Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui l’ont livré à la réaction.
La haine que ressentaient pour Blanqui non seulement les réactionnaires déclarés, mais aussi les hommes qui couvraient de phrases libérales, démocratiques et même socialistes, leur servilité envers la réaction est donc parfaitement naturelle. « Toute la contre-révolution devient pâle au seul nom de Blanqui », écrivait Proudhon. Dans sa lutte contre l’ennemi le plus dangereux pour elle, contre l’homme le plus capable de grouper autour de lui les masses parisiennes, la réaction ne recula devant aucune ignominie. Le 31 mars, à Paris, fut publié un document qui prétendait apporter la preuve que Blanqui aurait fait devant le juge d’instruction de Louis-Philippe un témoignage compromettant sur ses camarades de l’insurrection de 1839. Barbès, l’ancien camarade de Blanqui à la Société des Saisons, apporta son adhésion, à cette campagne de mensonges. Blanqui démentit cette calomnie, mais elle jeta un certain trouble dans les rangs de ses partisans. Le 26 mai, Blanqui fut arrêté pour avoir participé à la manifestation du 15 mai ; pendant les journées de juin, les ouvriers parisiens furent privés de leur guide le plus fidèle, et du chef qui avait le plus d’autorité. Blanqui fut, à nouveau et pour de nombreuses années, écarté de la lutte directe pour la cause de la Révolution.
Son action révolutionnaire de 1848 a été hautement appréciée par Marx et Engels. Ils appelaient Blanqui un « révolutionnaire prolétarien » . Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx a écrit au sujet de la manifestation du 15 mai :
Le 15 mai n’eut d’autre résultat que d’éloigner de la scène publique Blanqui et ses partisans, les communistes révolutionnaires, c’est-à-dire les véritables chefs du parti prolétarien .
Dans la seconde adresse du Comité central de la Ligue des Communistes, il était indiqué :
Parmi les révolutionnaires français, le parti véritablement prolétarien dont Blanqui est le chef s’est réuni à nous .
Dans l’une de ses lettres, Marx écrivait qu’il considérait Blanqui « comme la tête et le cœur du parti prolétaire en France ». En mars-avril 1850, Marx et Engels eurent des entrevues avec deux envoyés de Blanqui à Londres ; ils conclurent avec eux un accord sur la base duquel étaient reconnues, comme but commun, l’exclusion des classes privilégiées du pouvoir politique et la soumission de ces classes à la dictature du prolétariat jusqu’à la réalisation du communisme.
Après l’échec de la révolution de 1848, dans sa prison, jusqu’à l’amnistie de 1859, Blanqui continuait, malgré tout, à œuvrer pour la Révolution, en cherchant à maintenir la liaison avec les amis laissés en liberté, en leur adressant des lettres pour diriger leurs activités, et des notes de caractère politique. Le 14 août 1870, Blanqui prit part à la tentative malheureuse qui visait à renverser le gouvernement de Napoléon III, compromis par les défaites subies dans la guerre franco-prussienne. Après la chute de Napoléon, Blanqui publia le journal La Patrie en danger, où il fit une ardente propagande en faveur de la défense de la France, foyer de la révolution opposé au prussianisme réactionnaire.
Dans les premiers jours de la République, Blanqui commit une grave erreur politique, en appelant les masses à soutenir sans condition le gouvernement provisoire bourgeois, au nom de la « défense de la Patrie ». Il ne sut pas comprendre que ce gouvernement, contre-révolutionnaire dans son essence même, redoutait plus les ouvriers français armés qu’il ne craignait l’occupation prussienne ; et que, pour cette raison, il était tout à fait incapable d’organiser la défense, et qu’il était, comme le disait Marx, non « un gouvernement de défense nationale, mais un gouvernement de défection nationale ». La suite des événements obligea Blanqui à abandonner cette position erronée et à se prononcer énergiquement contre les politiciens bourgeois qui, par peur du mouvement révolutionnaire des masses, étaient prêts à trahir leur pays, en faisant alliance avec Guillaume et Bismarck. Le 17 mars 1871, à la veille de la proclamation de la Commune, Blanqui fut arrêté pour avoir participé à une tentative de soulèvement contre le gouvernement provisoire, le 31 octobre 1870. Élu membre de la Commune, il ne put prendre part à son activité. Après sa libération en 1879, Blanqui, malgré ses soixante-quatorze ans, reprit la lutte politique, à laquelle seule sa mort mit un terme, le 1er janvier 1881.
II
Blanqui n’a pas laissé d’exposé systématique de ses idées politiques, sociales et philosophiques. Son héritage littéraire consiste en articles de journaux sur diverses questions de philosophie et de politique, en un très grand nombre de manuscrits disparates et qui restent encore, pour la plupart, inédits. Toutefois, l’étude comparative de ces articles, notes et écrits permet de rétablir assez sûrement les positions théoriques qui inspiraient son activité révolutionnaire.
Les deux tendances principales du socialisme utopique français au début du XIXe siècle, le fouriérisme et le saint-simonisme par leurs principes philosophiques généraux, touchaient à l’idéalisme. Les aspirations religieuses étaient le propre de l’une et de l’autre école, bien que ces aspirations différassent du christianisme officiel. Certains communistes utopistes, à cette même époque, ne s’étaient pas libérés, non plus, de ces tendances religieuses. Buonarroti, le propagandiste du communisme révolutionnaire, à tradition babouviste, continuait Rousseau et Robespierre, défendait l’idée d’une religion civique et considérait que la croyance en l’Être suprême et en l’immortalité de l’âme étaient indispensables pour le progrès et l’affermissement de la société humaine.
L’idéalisme est étranger à la conception du monde de Blanqui ; il reste un adepte logique des matérialistes français du XVIIIe siècle, avec tous leurs côtés faibles et forts. Pour lui le spiritualisme n’est pas seulement « une erreur philosophique ; il est un crime politique et social ». En effet, le spiritualisme est « le père de toutes les religions » et les religions sont « la source de l’ignorance, de l’exploitation, de la misère… ». « Le spiritualisme est la pierre angulaire « de l’oppression, l’instrument par excellence de la tyrannie ». Or la religion est l’alliée naturelle du conservatisme, car son essence est « l’immobilisme », l’immutabilité. La religion interdit à ses adeptes l’aspiration vers le progrès. « Dieu » est un mot qui sert à masquer notre impuissance et notre ignorance. Ce mot « prétend tout expliquer, mais il n’explique rien et interdit toute explication ». La religion condamne l’esprit et la volonté à la stagnation. Sitôt que l’esprit humain cesse de comprendre, il dit : dieu. » Ce mot a toujours « tenu l’esprit humain à la chaîne et s’efforce encore de l’y retenir toujours ». Seule, la science, en renversant les obstacles qu’élève la foi, peut conduire l’humanité par les voies de la connaissance et de l’action qui assureront sa grandeur et sa liberté. La foi dit à l’homme : « À genoux ! impie, on ne passe pas. La science lui dit froidement : Lève-toi et passons et l’homme passe ». La connaissance signifie mouvement et vie.
Les peuples n’ont pas de plus cruel ennemi que la religion. Le christianisme et l’opium sont deux poisons identiques par leurs effets,
écrit Blanqui. En détournant la pensée et l’action humaines de problèmes sociaux, terrestres, en les dirigeant vers le ciel, la religion rend l’homme indifférent à tout, sauf à la vie future ; elle affaiblit sa lutte pour la justice. La lutte contre la religion occupe chez Blanqui une place aussi considérable que chez les philosophes des « lumières » au XVIIIe siècle. Il considère que la première tâche de la révolution doit être de réduire à néant le monothéisme.
Si Blanqui dénonce le rôle social des religions historiques, il n’en est pas moins sévère à l’égard des faux messies du XIXe siècle.
Leurs tentatives, dit-il, sont rétrogrades par nature, bien qu’elles se dissimulent sous une fausse apparence de progrès.
Les masses n’ont pas besoin de ces caricatures du passé. Le trait commun de ces nouvelles religions, saint-simonisme, fouriérisme, positivisme, est leur attitude négative vis-à-vis de la révolution. Toutes, elles la « traitent en ennemie » ; elles prétendent la remplacer. Mais, en se séparant de la révolution, elles quittent inéluctablement « la route de l’avenir » ; elles en viennent « à s’allier aux gouvernements du passé » ; elles cherchent à obtenir leur soutien, et elles « achètent ce triste secours par leurs outrages à la révolution et à ses défenseurs ».
Saint-Simoniens, fouriéristes, positivistes se sont montrés identiquement craintifs, flagorneurs, diplomates, mendiants vis-à-vis des pouvoirs contre-révolutionnaires… On peut en retrouver les débris au Sénat, dans les conseils ou dans les auxiliaires du gouvernement impérial (celui de Napoléon III).
À toutes les fantaisies religieuses et idéalistes, Blanqui oppose le matérialisme et l’athéisme.
L’affirmation qui va prendre possession du monde est l’athéisme, l’univers incréé, éternel, vivant par lui-même, de sa propre force. Cette affirmation a pour base la science, et la science moderne est venue apporter et apporte chaque jour de nouveaux arguments à l’appui de cette conclusion…[Les religions, sont] maîtresses encore aujourd’hui en apparence… [Mais déjà] les dogmes sont morts pour toujours. Le monde est en marche, la science à sa tête. L’écroulement des religions est inéluctable.
Tout comme ses maîtres en philosophie, Helvétius et d’Holbach, Blanqui n’était pas en mesure de s’élever à la compréhension matérialiste dialectique du développement de la société. Les lois des phénomènes de la vie sociale lui paraissaient sans liaison avec les progrès de la société humaine, avec le perfectionnement des rapports sociaux, comme résultats de l’activité consciente des hommes. Le mot « loi », écrivait-il, n’a de sens que par rapport à la nature ; ce qu’on nomme « loi », règle immuable, est incompatible avec la raison et la volonté. Là où l’homme agit, il n’y a point place pour la loi.
Dans ce domaine Blanqui est en retard sur Saint-Simon et Fourier.
Blanqui considérait le processus historique comme un mouvement progressif. Mais ce sont la raison et la volonté, la pensée et l’expérience de l’homme qui lui confèrent ce caractère progressif.
Rien ne s’est improvisé dans l’histoire des hommes… L’humanité n’a franchi que par des transitions insensibles les étapes sans nombre qui séparent son berceau de son âge viril… Les révolutions elles-mêmes, avec leurs apparences si brusques, ne sont que la délivrance d’une chrysalide. Elles avaient grandi lentement sous l’enveloppe rompue.
Elles sont « bien différentes de la conquête, invasion brutale d’une force extérieure »… L’évolution intérieure d’une race, d’une peuplade n’offre rien de pareil ;
elle s’accomplit par degrés, sans trouble sensible comme le développement d’une plante… Chaque siècle a son organisme et son existence propres, faisant partie de la vie générale de l’humanité .
Blanqui ne laisse pas de comprendre l’importance des rapports économiques dans le développement de la société. Il souligne fréquemment que les luttes qui se produisent dans la société sont déterminées par des intérêts matériels, que les idées et principes expriment ces intérêts. Mais dans la complexité des forces qui agissent dans l’histoire des hommes, il attribue au développement des connaissances, à l’instruction, au perfectionnement de la raison humaine le rôle de moteur principal dans le progrès de l’humanité. La philosophie, déclare-t-il, dirige le monde : c’est son axiome.
Le contenu fondamental de l’histoire des sociétés est pour Blanqui la marche vers le communisme :
L’humanité a commencé par l’individualisme absolu, et, à travers une longue série de perfectionnements, elle doit aboutir à la communauté.
Il rejette de façon décisive l’idée du communisme primitif, du communisme « des premiers âges de l’humanité ».
Il est faux que le communisme ait jamais été l’enfance d’une société quelconque. Ces assertions sont diamétralement le contraire de la vérité.
« Le non-partage des terres » n’est pas le communisme.
À quoi bon partager ce qu’on ne cultive pas ? C’est comme si on disait les peuples actuels communistes parce qu’ils ne divisent pas la mer en lots particuliers.
Ce n’est pas le communisme, mais l’individualisme qui est « la première force de la société. Son règne est celui de l’ignorance, de la sauvagerie ». Les sauvages sont extrêmement individualistes. Le communisme est incompatible avec l’ignorance ; il est le dernier mot de la science sociale, « le terme final de l’association. Chaque pas dans cette voie est la conséquence d’un progrès dans l’instruction », du travail de la raison humaine. Les arrêts dans cette voie sont provoqués par les retards dans le développement de la raison. Ainsi le progrès a été retardé, interrompu par le christianisme. Le communisme se réalisera
par le triomphe absolu des lumières. Il en sera la suite inéluctable, l’expression sociale et politique .
Nous avons parlé d’une influence possible du saint-simonisme sur la pensée de Blanqui relativement à l’histoire. Manifestement, cette influence ne fut pas très profonde. En tout cas, la périodisation historique de Blanqui diffère grandement de celle des saints simoniens. Chez Blanqui, l’apparition de la division du travail sépare nettement deux périodes différentes de l’histoire des sociétés humaines . Avant la division du travail, l’individualisme conserve ses traits fondamentaux -isolement économique de chaque famille ; les hommes ne connaissent pas l’échange ; chaque famille produit elle-même tout ce qui est nécessaire. Mais, au cours de cette époque d’économie par groupes isolés, l’humanité traverse trois phases de développement : Première phase – l’âge de la pierre. L’homme, isolé de ses semblables, ne connaît pas d’autre lien social que la famille. Deuxième phase : suite de l’âge de la pierre et commencement de l’âge du bronze ; rapprochement des hommes par tribus. Ils vivent de l’élevage et de la chasse ; la terre reste commune. Point de culture encore, ni d’appropriation du sol. Ébauche de gouvernement, une hiérarchie, un ou plusieurs chefs. La troisième phase : âge du bronze, âge du fer. Les hommes passent au travail de la terre qui suit l’appropriation du sol. Du point de vue historique, selon Blanqui,
ce pas apparent vers l’individualisme est au contraire un progrès sensible de l’association parmi les hommes et un acheminement vers la communauté.
Dans cette période apparaissent le pouvoir politique et social de la monarchie et de l’aristocratie, les castes, les rapports de vassalité. Mais il n’y a « ni échange, ni monnaie, ni par conséquent exploitation capitaliste », conclut-il.
La division du travail introduit une importante nouveauté dans la vie de l’humanité ; elle élève le rendement, améliore la qualité de la production. Elle détruit l’isolement des individus et établit un nouveau principe : « chacun travaillera pour tous, tous pour chacun ». Mais ce progrès indiscutable est payé du « sacrifice de l’indépendance individuelle », de « l’esclavage réciproque sous l’apparence de solidarité ». L’abandon de l’indépendance personnelle n’est ni spontané, ni conscient. « Personne ne l’aurait consenti. » Pas un homme n’aurait accepté d’échanger le sentiment de la liberté personnelle… contre le collier doré de la civilisation » .
Le régime de la division du travail n’a dû remplacer l’isolement individuel que par une série de transformations réparties sur une période immense. Chaque pas dans cette voie était applaudi comme une victoire attendue, désirée, et le changement s’est ainsi opéré peu à peu, à travers une longue suite de générations sans froissement de mœurs, d’habitudes, ni même de préjugés.
Avec la consolidation du principe de la division du travail,
La société repose sur l’échange… Or, si le troc en nature suffisait aux temps primitifs, alors que la consommation portait sur un très petit nombre d’objets, tous de nécessité absolue, il devenait radicalement impossible entre les milliers de produits d’une industrie perfectionnée. Un intermédiaire était donc indispensable. Les qualités spéciales des métaux précieux ont dû les désigner de bonne heure à l’attention publique. Car l’origine de la monnaie remonte à des époques inconnues. Ce qui nous touche c’est l’expérience acquise que les services rendus par le numéraire ont été payés bien cher.
[Car] la condition fondamentale de l’échange, c’est l’équivalence des objets échangés ; [c’est la loi même de l’échange]. Si cette loi avait été observée, l’usage de la monnaie eût été fécond en bienfaits.
[Au contraire, cet usage] a enfanté un cruel abus… Il a créé l’usure, l’exploitation capitaliste et ses fines sinistres, l’inégalité, la misère .
Quand naquit la monnaie, déclare Blanqui, deux procédés s’offraient aux hommes pour l’emploi de ce moyen d’échange : la fraternité, l’égoïsme. La droiture eût conduit rapidement à l’association intégrale… Bientôt les exigences d’une industrie plus avancée auraient déterminé la coopération des activités particulières.
Mais les égoïstes, les hommes de rapine ont rapidement compris la puissance de l’argent ; ils ont saisi l’importance que pouvait avoir la possession « de cette lampe merveilleuse ». Le « vampirisme » de ces hommes a conduit la société sur la voie de l’égoïsme.
L’accumulation du capital s’est opérée non par l’association, mais par l’accaparement individuel, aux dépens de la masse, au profit du petit nombre.
Quelques-uns se trouvèrent possesseurs des instruments de travail et le plus grand nombre fut obligé de travailler pour eux. Pouvait-il en être autrement, « dans les âges de ténèbres et de sauvagerie » ? alors que les hommes « ne connaissaient d’autre droit que la force, d’autre morale que le succès ». C’est ainsi que s’est établi, comme le dit Blanqui, le pouvoir de l’Empereur Écu et que « l’usure est devenue la plaie universelle » .
Nous ne rencontrons pas, chez Blanqui, une analyse fouillée du capitalisme. Dans sa conception du capital et de l’exploitation capitaliste, il reste au niveau des utopistes petits-bourgeois de la première moitié du XIXe siècle. Pour lui, le capital est synonyme d’usure ; il voit la source du profit capitaliste dans la non-équivalence de l’échange. Sa critique du capitalisme repose principalement sur un jugement de caractère moral et rationnel. L’ordre existant ne répond pas aux exigences de la justice, de la logique, du bon sens. Or « la justice, déclare-t-il, est le seul critérium vrai applicable aux choses humaines ». Son application conduit inévitablement au socialisme. L’économie politique bourgeoise est indifférente à la morale, et « son indifférence morale lui ôte toute puissance de critique, son scepticisme la frappe d’impuissance » . Blanqui accuse l’économie politique bourgeoise de violer le principe de
l’équivalence des objets échangés, axiome qu’elle-même a posé, reconnu et proclamé, en justifiant le prêt à intérêt.
Il est naturel que Blanqui se plaçant sur des positions petites-bourgeoises, au sujet de la nature de l’exploitation capitaliste, ne soit pas en mesure de comprendre la structure de classe de la société capitaliste. Il n’est pas douteux que sa conception petite-bourgeoise de l’exploitation capitaliste est liée à ce fait qu’il assimile le prolétariat à tout l’ensemble des groupes sociaux vivant de leur travail sans exploiter le travail d’autrui.
Cette même théorie, profondément erronée, concernant l’exploitation capitaliste le conduit à déformer la perspective historique et à mêler, dans son esprit, les formes diverses de l’exploitation. Pour lui, le pouvoir despotique de l’Empereur Écu a commencé dès les temps les plus reculés :
avant même que le rideau de l’histoire se lève, sa majesté l’Empereur Écu gouverne en despote l’Europe, l’Asie et l’Afrique. [Le capital règne] sur l’Égypte, la Phénicie, la Grèce, Carthage. Il trône dans Rome républicaine. Les patriciens … sont des usuriers, maîtres à la fois par le glaive et par le sesterce…. Tous les grands hommes classiques [de la République romaine] Scipion, Pompée, Lucullus, Caton, Brutus, Cassius, etc., [étaient] prêteurs sur gages, pressureurs impitoyables… Cinq cents années durant, Patriciat et Prolétariat sont aux prises sur la question politique et sociale.
Et, déclare Blanqui : « L’histoire romaine n’est qu’un long récit de la lutte entre le Capital et le Travail. » Bien que dans cette lutte la défaite ait réduit les créanciers insolvables à la condition d’esclaves, la situation du prolétariat à Rome est au fond analogue, suppose Blanqui, « à la situation du travailleur européen » ; mais, dans la République romaine, les trois instruments de tyrannie, le sacerdoce, la monnaie et le sabre, sont réunis dans les mêmes mains…
Des trois jougs que le plébéien subit, le plus lourd est celui du capital. Les deux autres lui servent de gendarmes.
Le triomphe de César sur la République a été rendu possible par le fait que les masses se sont mises du côté de César. Le césarisme dut son succès à la haine générale contre la tyrannie des usuriers. Mais les masses n’ont rien gagné à cette révolution.
« Le sabre n’était plus aux mains des usuriers », mais l’usure dirigeait Rome, comme auparavant. « À ces deux fléaux, s’en était joint un troisième, le Christianisme … ! » « Tous ensemble, ils engloutirent le vieux monde. »
Le christianisme engendré par la civilisation antique l’a détruite. Entre Rome et le monde contemporain se place le règne véritable du christianisme ; le moyen âge, époque de barbarie .
Dans la société féodale, qui s’est élevée sur les ruines de Rome,
la noblesse et le clergé se partagent la puissance. L’homme d’argent est la proie de l’homme de guerre… [Mais le monde] a remonté peu à peu les pentes de la civilisation. Aujourd’hui, le revirement est complet.
Le capitalisme domine la société, obsédé par la cupidité, la chasse au profit.
Il a saisi la portée de l’association et ce magnifique instrument de progrès est devenu entre ses mains… [une arme) pour exterminer la petite et moyenne industrie, le moyen et le petit commerce.
… Sur les ruines du bourgeois modeste s’élève, plus savante et plus terrible que le vieux patriciat, cette triple féodalité financière, industrielle et commerciale qui tient sous ses pieds, la société entière .
La société marche à l’abîme, comme saisie d’une
furie aveugle… En vain le cri presque universel réclame l’égalité. Chaque jour, la tranchée se creuse plus profonde entre deux castes uniques, l’opulence et la misère. Les situations intermédiaires disparaissent. Toutes les conquêtes de la science deviennent une arme terrible entre les mains du Capital contre le Travail et la Pensée .
Résumant ses considérations sur l’histoire, Blanqui en arrive à la généralisation suivante :
Les procédés de la tyrannie sont immuables. On les retrouve partout et toujours, debout sur les mêmes assises, l’ignorance et la crédulité… Ainsi se passent les choses depuis les temps historiques.
Mais il est convaincu que ce régime basé sur l’exploitation ne peut être le destin du genre humain. « Le genre humain est-il voué à l’exploitation perpétuelle ? » Nous savons que, pour Blanqui, la lutte contre le « Capital » est le trait essentiel de l’histoire de la société et cela dès l’histoire de la République romaine. Tout comme ses maîtres, les babouvistes, il est enclin à penser que « la lutte des pauvres contre les riches » est le propre de toute société où règne l’inégalité. Mais, d’autre part, il explique non sans quelque contradiction avec cette conception, que « l’Empereur Écu… aujourd’hui pour la première fois, se heurte à la révolte de ses victimes . »
Une lutte acharnée existe dans la société entre deux classes la bourgeoisie et le prolétariat. Les prolétaires
ne peuvent se passer vingt-quatre heures des instruments de travail qui sont au pouvoir des privilégiés ; mais conclure qu’il y a entre ces deux classes communauté d’intérêt, c’est un étrange raisonnement… Ce n’est pas là une communauté, mais une opposition d’intérêts ; il n’existe d’autre rapport que celui de la lutte.
La domination des oppresseurs chancelle. Leur classe « est avec César son dernier espoir », tandis que « le peuple est avec la République ». Les oppresseurs cherchent un soutien dans l’Église catholique :
Les industriels d’Elbeuf se rangent sous la bannière de Loyola ; ils vont à la messe tous les dimanches, afin de prier pour la conservation de leurs privilèges sociaux et de leurs écus.
« D’un côté, la violence, l’iniquité, les ténèbres ; de l’autre la justice, la fraternité, les lumières ». L’issue de la lutte, selon Blanqui, ne fait aucun doute .
Bien qu’il y ait des gens appartenant par leur naissance à la bourgeoisie qui se soient placés dans les rangs du prolétariat, bien qu’il y ait des prolétaires qui combattent dans les rangs de la bourgeoisie, la lutte se déroule entre le Profit et le Salaire, entre le Capital et le Travail. Il est naturel, dit Blanqui, que les chefs du mouvement révolutionnaire sortent de la bourgeoisie. Dans les rangs de la bourgeoisie se trouve une certaine minorité d’élite, cœur et cerveau de la Révolution. Les bourgeois déclassés activent la fermentation des masses, les conduisent au combat contre la bourgeoisie dans l’intérêt du prolétariat. Mais Blanqui raille de façon acerbe les gens qui se proclament « démocrates » et déclarent qu’ils n’appartiennent ni au camp de la bourgeoisie ni à celui du prolétariat. Seuls, ceux qui cherchent à tromper le peuple peuvent se cacher sous des phrases aussi creuses ; ceux à qui sont véritablement chers les intérêts du peuple doivent, sans réserve et sans hésitation, rejoindre son camp et porter ouvertement sa cocarde. Blanqui évoque les hommes d’action de la Montagne de 1793 ; il les idéalise pour les donner en exemple aux démocrates de son temps.
Depuis le 10 août, chute de la Monarchie, jusqu’au 1er prairial, dernière convulsion des faubourgs, le Peuple et la Montagne marchent comme un seul homme, déclare-t-il, inséparables dans la victoire et dans la défaite .
Blanqui ne croit pas à la possibilité de changer les conditions de vie des masses opprimées par les moyens que proposent les différentes écoles du socialisme utopique. Il reconnaît qu’en posant la question de la transformation sociale elles ont été d’une certaine utilité, car elles ont montré les défauts de l’ordre existant et ont inspiré aux masses l’espoir dans un avenir meilleur, dans le socialisme. Mais aucune de ces écoles socialistes ne peut prétendre avoir donné une recette qui sauverait l’humanité de tous les maux sociaux. Il appelle les raisonnements des utopistes sur l’avenir de la société, « une scolastique révolutionnaire ». Les discussions de ces doctrines n’aboutiraient qu’à un lamentable avortement si le peuple se laissait entraîner par les utopistes, s’il « négligeait le seul élément pratique de succès : la force ».
La société future ne saurait être la création de l’esprit de tel ou tel penseur.
Le communisme [de l’avenir] n’est pas une utopie. Il est le développement normal de tout un processus historique et n’a aucune parenté avec les trois ou quatre systèmes sortis tout équipés de cervelles fantaisistes… Le communisme est une résultante générale, et non point un œuf pondu et couvé dans un coin de l’espèce humaine par un oiseau à deux pieds, sans plumes ni ailes .
Les rêveries utopiques sur l’édification d’une société nouvelle, sans renverser l’ancien régime, paraissent à Blanqui absolument irréalisables. Dès que les gouvernements remarquent le danger, ils brisent sans difficulté toutes les tentatives faites pour la réalisation de ces plans utopiques. Blanqui considère aussi que tous les essais pour améliorer la condition des travailleurs par la « coopération » n’ont aucune valeur sérieuse.
Le mouvement coopératif, c’est, dit-il, un « piège pour les prolétaires », un moyen de les attirer insensiblement dans le camp de l’ennemi .
Les organisations coopératives, accessibles seulement à la couche supérieure du prolétariat, introduisent une stratification dans la classe ouvrière. Elles détournent des masses les hommes qui seraient les plus aptes à devenir leurs chefs ; elles font de ceux-ci une caste semi-bourgeoise conservatrice. Au mouvement coopératif, Blanqui oppose le mouvement gréviste, instrument naturel et par surcroît instrument de masse dans la lutte du Travail contre le Capital .
La grève, malgré les inconvénients, est le moyen naturel à la portée de tous, auquel tous participent… La seule arme vraiment populaire dans la lutte contre le Capital.
Mais elle n’est qu’un moyen temporaire de défense contre l’oppression.
Appuyés provisoirement sur la grève comme moyen défensif contre l’oppression du Capital, les masses populaires doivent concentrer tous leurs efforts vers les changements politiques, reconnus seuls capables d’opérer une transformation sociale …
L’État, dit Blanqui, est le gendarme des riches contre les pauvres. Il faut donc fabriquer un autre État qui soit la gendarmerie des pauvres contre les riches. Ne vous y trompez pas : le socialisme, c’est la Révolution …
La révolution que prévoit Blanqui, et vers laquelle il s’oriente, aura pour tâche immédiate le renversement du pouvoir du Capital et, pour but final, l’instauration du régime communiste, l’élimination complète de toute exploitation. Mais les conceptions de Blanqui sur les forces motrices de la révolution et sur les voies d’édification du communisme demeurent entièrement utopiques. Son imprécise compréhension de la structure de classe de la société ne peut pas ne pas se refléter négativement sur cette partie de ses opinions. En considérant le prolétariat comme dissous dans la masse générale du peuple, dans l’ensemble des « pauvres », il n’a pu déterminer correctement la place historique de la lutte de classe du prolétariat dans le processus qui prépare la révolution sociale, et dans le mouvement même de la révolution.
Le blanquisme, a écrit Lénine, attend la libération de l’humanité de l’esclavage salarié non pas par la lutte de classe du prolétariat, mais par la conjuration d’une petite minorité d’intellectuels .
Nous savons déjà que Blanqui se représentait la révolution comme une insurrection armée, réalisée par des conspirateurs bien organisés. Organisation, ordre, discipline, voilà le principal, voilà ce qui est nécessaire, d’après lui, pour le succès de l’insurrection. Il accordait une grande attention à la préparation technique de l’insurrection, et il a rédigé à ce sujet une instruction particulièrement minutieuse. Il supposait que la révolution à venir serait une insurrection déclenchée dans l’intérêt du prolétariat, et qu’elle parachèverait la lutte séculaire des pauvres et des riches, du « Travail et du Capital ». Il comptait sur les ouvriers parisiens pour entreprendre l’insurrection. Pendant la révolution de 1848, l’organisation qu’il dirigeait défendit énergiquement la cause du prolétariat et, en ce sens, elle fut « un parti prolétaire ».
Mais l’activité révolutionnaire de Blanqui, qui atteignit son apogée en 1848, n’était pas éclairée par une théorie révolutionnaire. Il n’a pas su apprécier l’importance de ce facteur révolutionnaire : la conscience de classe grandissante du prolétariat, la croissance de sa capacité d’organisation. Il n’a pas su comprendre que, pour réaliser la révolution sociale, il faut « un parti ouvrier s’appuyant sur le mouvement ouvrier, un parti de classe » .
C’est pourquoi il se représentait mal la liaison entre le groupe discipliné des révolutionnaires et les masses. Il ne comprenait pas la nécessité d’un lien direct et vivant entre l’organisation révolutionnaire et la lutte concrète de classe menée par le prolétariat. Il n’accordait pas une attention à la lutte pour les besoins matériels des masses.
Blanqui prend une attitude critique à l’égard de l’idée traditionnelle et fortement enracinée : après la victoire de la révolution, élection d’une assemblée constituante. Il accable de sarcasmes le parlementarisme bourgeois ; il démasque la cupidité, la vénalité, l’indifférence pour les intérêts du peuple qui caractérisent les soi-disant « représentants du peuple », dans les parlements bourgeois. Il n’accorde pas non plus une grande importance au suffrage universel comme sauvegarde des intérêts du peuple. En effet, le degré de conscience du peuple étant insuffisant, le peuple lui-même souffrant d’un manque d’organisation, la présence et la puissance des moyens d’action spirituels et matériels placés entre les mains de la classe dirigeante font que les résultats du suffrage universel ne sauraient être que très douteux. Pendant des dizaines d’années, le peuple n’a entendu qu’un son de cloche ; pour juger sainement, il faut qu’il ait le temps d’entendre l’autre.
C’est un tribunal aveugle qui a écouté soixante-dix ans une seule des deux parties. Il se doit à lui-même d’écouter soixante-dix ans la partie adverse .
Pour assurer le triomphe de la révolution, pour accomplir les transformations indispensables, ce ne sont ni des élections, ni une assemblée constituante qui paraissent nécessaires ; mais c’est, pense Blanqui, une dictature révolutionnaire. Comme nous l’avons dit, la dictature, dans son idée, n’est pas une dictature de classe. Pour la définir, il parle de « dictature parisienne ». Le gouvernement de Paris, affirme-t-il, est le gouvernement du pays par le pays… c’est une véritable représentation nationale .
Paris est le cerveau de la France ; le caractère révolutionnaire de la capitale indique sa capacité de diriger la France. Cependant, il est évident que Blanqui, lorsqu’il parle de « dictature parisienne », a en vue la dictature de l’organisation révolutionnaire appuyée sur une partie déterminée de la population parisienne. La première tâche du gouvernement révolutionnaire, et dont l’accomplissement s’impose pour assurer les résultats de la révolution, pour garantir les intérêts du peuple, c’est
le désarmement des gardes bourgeoises, et l’armement et l’organisation des milices nationales de tous les ouvriers (Blanqui dit parfois : les ouvriers et les populations républicaines)…
Ainsi la garde nationale bourgeoise doit être licenciée et, à sa place, doit être créée une milice nationale formée d’ouvriers. En premier lieu, Blanqui pense aux ouvriers parisiens, comme à la partie la plus éduquée des travailleurs. Mais, plus tard, il rêvera de la « parisiennisation » de toute la France, qui assurera définitivement le triomphe de la révolution.
L’armement, l’organisation, déclare-t-il, voilà les instruments décisifs de progrès, le moyen sérieux d’en finir avec l’oppression et la misère. Qui a du fer a du pain. La France hérissée de travailleurs en armes, c’est l’avènement du socialisme. Devant les prolétaires appuyés sur leurs fusils, obstacles, résistance, impossibilité, tout s’évanouit .
Le pouvoir révolutionnaire doit porter des coups décisifs au système actuel du gouvernement et de la justice, au système qui sert à renforcer et à défendre le pouvoir des riches sur les pauvres. L’armée existante doit être dissoute et, à sa place, on procédera à la « formation d’une armée nationale sédentaire ». Le pouvoir judiciaire actuel doit être supprimé ; les magistrats seront révoqués. Les fonctions judiciaires seront assumées par des « arbitres au civil, par des jurés au criminel ». Des mesures doivent être également prises contre l’Église, qui sanctifie l’ordre existant par le dogme et l’autorité spirituelle. Toute « l’armée noire » (mâle et femelle) sera « expulsée ». Seront également chassés les aristocrates ; « les vrais ennemis de la République » doivent être déférés aux tribunaux. Enfin, d’une manière générale, aucune liberté ne sera laissée aux ennemis de la République .
Cet exposé sur les moyens de réaliser les principes communistes est la partie la plus utopique des conceptions de Blanqui sur la révolution sociale. Il n’envisage pas que le communisme puisse s’établir rapidement. « La disposition présente des esprits » ne l’engage pas à l’optimisme mais à la prudence.
Il importe au salut de la révolution qu’elle sache unir la prudence à l’énergie. L’attaque contre le principe de la propriété serait aussi inutile que dangereuse .
Nous savons que le principal soutien du système social injuste réside, selon la conception idéaliste de Blanqui, dans l’ignorance. Au-contraire, le communisme est incompatible avec l’ignorance.
Ignorance et communauté sont incompatibles. Généralité de l’instruction sans communisme, et communisme sans généralité de l’instruction, constituent deux impossibilités égales… Entre ces deux choses, instruction et communisme, le lien est si étroit que l’une ne saurait faire sans l’autre, ni un pas en avant, ni un pas en arrière. Elles ont constamment marché de conserve et de front dans l’humanité et ne se distanceront jamais d’une ligne jusqu’à la fin de leur commun voyage .
Ainsi le communisme ne peut entrer dans la vie sans sa compagne indispensable, la culture la plus largement répandue.
Il y a de nombreux obstacles sur la route qui mène au communisme.
L’armée, la magistrature, le christianisme, l’organisation politique, simples haies. L’ignorance, bastion formidable. Un jour pour la haie ; pour le bastion, vingt ans .
… La communauté ne peut être établie que sur l’emplacement du bastion détruit ; [pour cette raison], il n’y faut pas compter pour le lendemain. La communauté s’avancera pas à pas, parallèlement à l’instruction, sa compagne et son guide. Elle sera complète le jour où, grâce à l’universalité des lumières, pas un seul homme ne pourra être la dupe d’un autre. Le communisme naîtra fatalement de l’instruction généralisée et ne peut naître que de là .
Blanqui esquisse un programme de mesures économiques à prendre immédiatement par le gouvernement révolutionnaire, au lendemain de la victoire. L’État confisquera les biens de l’Église et des aristocrates chassés.
Réunion au domaine de l’État de tous les biens meubles et immeubles des églises, communautés et congrégations des deux sexes, ainsi que de leurs prête-noms.
L’État établira son contrôle sur les grandes entreprises commerciales et industrielles. Des accords seront passés avec les chefs des entreprises industrielles et commerciales, accords qui obligeront ceux-ci à maintenir provisoirement le statu quo : en conservant leur personnel et sans changer les salaires. Les chefs d’industrie qui repousseraient ces accords seraient « expulsés » du territoire et on substituerait une « régie à tout patron expulsé pour cause de refus ».
Il s’agit évidemment là, en premier lieu, d’une mesure de défense contre les réactions possibles de la bourgeoisie (« le coup de Jarnac du Capital » dans le domaine économique). Toutefois cette mesure peut contribuer à faire passer ultérieurement les grandes entreprises privées dans le domaine de l’État.
Pour toutes les autres questions économiques, y compris les questions des associations ouvrières et du crédit, Blanqui se borne à indiquer la nécessité de « convoquer des assemblées compétentes qui en discuteront ». Mais, pour que les principes de l’association puissent véritablement entrer dans la vie, il est indispensable que les bienfaits de l’association soient compréhensibles aux larges masses. Par leur politique, les gouvernements, jusqu’à notre époque, ont fait obstacle à cela ; car ils cherchent à maintenir le peuple dans l’ignorance.
Néanmoins, les bienfaits manifestes de l’association ne tarderont pas à éclater aux yeux de tout le prolétariat de l’industrie, dès que le pouvoir travaillera à la diffusion des lumières ; et le ralliement peut s’accomplir avec une extrême rapidité .
Notons que Blanqui fait ici des ouvriers de l’industrie une catégorie spéciale, plus réceptive aux idées d’association. Il considère qu’il sera plus difficile d’attirer à l’association la paysannerie qui est beaucoup plus ignorante et qui est fortement attachée à son lopin de terre. Il recommande de considérer avec circonspection, avec une grande prudence, les intérêts et les dispositions de la paysannerie, que les mots de « partage » et de « communauté » effrayent encore. Il comprend l’importance de la paysannerie pour le succès de la cause de la révolution. Il faut expliquer aux paysans que la révolution ne portera pas atteinte à la propriété petite et moyenne, que les arrêts du pouvoir révolutionnaire
respecteront les petits et moyens propriétaires, et il faut déclarer nettement que nul ne pourra être forcé de s’adjoindre avec son champ à une association quelconque, et que, s’il y entre, ce sera toujours de sa pleine et libre volonté .
Dans l’ensemble, les conceptions de Blanqui sur la période transitoire conduisant du régime actuel au communisme ou à « l’association intégrale » restent très naïves et très vagues. On découvre chez lui des positions qui témoignent de sa capacité d’apprécier sainement les rapports réels de forces, pendant la période de lutte directe pour l’édification du communisme (sabotage possible des chefs d’entreprise, dispositions d’esprit de la paysannerie). Mais ces positions se noient dans des considérations sur l’instruction, considérée comme la condition préalable essentielle à la transformation sociale, tenue pour la force qui conduit automatiquement au triomphe du communisme. Engels a très justement indiqué que, chez Blanqui, il n’y avait pas au fond « de propositions pratiques déterminées de réorganisation sociale ».
Il considère que toutes les tentatives pour représenter l’avenir du régime communiste sont incertaines et inutiles. Il se moque des adversaires du communisme qui exigent aussitôt qu’on leur dise qui, en régime communiste, « videra le pot de chambre » ?
Il expose ainsi ses vues :
Occupons-nous d’aujourd’hui. Demain ne nous appartient pas, ne nous regarde pas. Notre seul devoir est de lui préparer de bons matériaux pour son travail d’organisation. Le reste n’est plus de notre compétence .
Il essaie de fonder en théorie son refus de discuter les problèmes de la société future. Il affirme que l’ordre existant est comme une barrière qui nous cache l’avenir, que son influence couvre l’avenir d’une brume impénétrable. Tant que le moment de la mort et de la renaissance de la société n’est pas venu, les vues que l’on peut avoir sur l’avenir ne sont que des obscurités.
À peine des pressentiments, des échappées de vue, un coup d’œil fugitif et vague sont-ils possibles au plus clairvoyant. La Révolution seule, en déblayant le terrain, éclaircira l’horizon, lèvera peu à peu les voiles, ouvrira les routes ou plutôt les sentiers multiples qui conduisent vers l’ordre nouveau .
Seule la mort du vieux monde libérera les éléments dont la combinaison devra organiser l’ordre nouveau. Aucun effort de pensée ne pourrait anticiper sur cette libération qui ne peut se réaliser qu’à un moment déterminé. Pour cette raison, selon Blanqui, la question sociale ne pourra faire l’objet d’un examen sérieux, qu’à partir du moment où la question politique aura été pleinement résolue.
Blanqui garde une attitude ironique à l’égard des discussions entre les diverses écoles socialistes sur l’avenir de la société. Elles
se disputent avec acharnement au bord d’un fleuve pour décider si l’autre rive est un champ de mais ou un champ de blé. Elles s’entêtent à résoudre la question avant de franchir l’obstacle. Eh ! passons d’abord ! Nous verrons là-bas !
* * *
Blanqui est l’un des représentants les plus intéressants du communisme utopique prémarxiste français et du mouvement révolutionnaire français. Toute sa vie a été consacrée à la lutte révolutionnaire au nom du communisme. Il a passé de nombreuses années de sa vie en prison, sous la monarchie de Juillet, sous le second Empire, sous la troisième République. Mais il n’a pas su donner un fondement matérialiste et scientifique à l’inéluctabilité du communisme. Il n’a pas su se libérer des vieilles idées de conjuration en ce qui concerne le processus de la révolution. Il n’a su ni comprendre ni apprécier l’importance historique de la lutte de classe menée par le prolétariat. Dans ses conceptions sur le développement de la société, il ne s’est pas dégagé des traditions idéalistes qu’il avait reçues de l’époque des « lumières », du XVIIIe siècle. Dans ses opinions sur la nature de l’exploitation capitaliste, il se rattache à la conception petite-bourgeoise qui fait dériver le profit capitaliste de l’échange non-équivalent.
Staline a écrit :
L’histoire connaît des chefs prolétariens, chefs des temps d’orage, chefs du travail pratique, pleins d’abnégation et d’audace, mais faibles en théorie .
Au nombre de ces chefs pleins d’abnégation, mais faibles en théorie, Staline compte Blanqui. Ne possédant pas la théorie scientifique du socialisme, Blanqui, au cours de sa longue vie politique, a commis certaines erreurs théoriques et pratiques. Ses défauts et ses erreurs ont été conditionnés, en premier lieu, par les rapports sociaux de l’époque où se sont formées ses opinions : le niveau relativement bas de l’industrie, le degré relativement faible de la conscience de classe du prolétariat français au cours de la monarchie de Juillet. Il convient évidemment de ne pas l’oublier. Mais, d’autre part, on ne doit pas oublier que la fidélité de Blanqui à la cause du communisme et son ardent tempérament révolutionnaire lui ont permis, sous beaucoup de rapports, de s’élever bien plus haut que ne l’ont fait les autres théoriciens et hommes d’action de son époque. C’est précisément autour de son drapeau que se réunissaient les éléments d’avant-garde de la classe ouvrière française, au nom de la lutte pour le communisme. Marx, en 1848, a appelé son parti « le parti du prolétariat révolutionnaire ». Et, de nombreuses années après, Engels l’a considéré comme « le seul homme capable d’être à la tête du mouvement révolutionnaire en France ».
NOTE BIOGRAPHIQUE
Le devoir d’un révolutionnaire, c’est la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à extinction. A. BLANQUI.
Louis-Auguste Blanqui naquit le 1er février 1805 dans la petite ville de Puget-Théniers (Alpes-Maritimes), à une cinquantaine de kilomètres de Nice. Son père, Dominique Blanqui, avait été membre de la Convention et Girondin. Il approuva le coup d’État de Bonaparte et en 1800 fut nommé sous-préfet à Puget-Théniers. La mère de Louis-Auguste, Sophie Brionville, originaire de Picardie, se distinguait par sa grande beauté et par ses hautes qualités morales. Blanqui tint d’elle son caractère résolu et intransigeant. Jusqu’à sa mort, la mère de Blanqui témoigna d’un grand amour pour son fils. À soixante ans, elle contribua activement à préparer l’évasion de Blanqui et de ses camarades de la prison du mont Saint-Michel ; à soixante-quinze ans encore, elle l’aidait une nouvelle fois à organiser sa fuite et celle de son ami Cazavan du pénitencier de Belle-Île. Le frère aîné d’Auguste, l’économiste bien connu, Adolphe Blanqui, fut très lié avec lui pendant sa jeunesse ; il partageait alors ses idées politiques. Mais il ne tarda pas à se détacher de lui.
Blanqui resta au contraire en excellents termes avec ses sœurs, Mmes Antoine et Barrellier, qui jouèrent un rôle important dans sa vie. Toutes les deux voyaient avec sympathie son activité révolutionnaire, se montraient pleines d’attention pour lui au long de ses tribulations, prenaient soin de lui quand il était en prison, l’aidaient moralement et matériellement, le cachaient, lorsqu’il vivait à Paris.
À l’âge de treize ans, Blanqui partit pour Paris où il devait rejoindre son frère aîné Adolphe qui était à cette époque professeur à l’institution Massin . Pendant six ans – de 1818 à 1824 – le jeune Blanqui fit ses études, d’abord à l’institution Massin, puis au lycée Charlemagne. Il s’adonnait au travail avec passion et avec une assiduité extraordinaire et surprenait son entourage par ses aptitudes. Son frère Adolphe écrit dans une lettre à son père : « Cet enfant étonnera le monde ! ».
Blanqui termina brillamment ses études au lycée à dix-neuf ans. Il devint alors répétiteur, d’abord dans la famille du général Compans, puis au bout de deux ans à l’institution Massin. En 1824, il entra dans la société secrète des Carbonari. En 1827, il prit part à toutes les manifestations d’étudiants et fut blessé trois fois, deux fois par des coups de sabre, puis le 19 novembre par une balle sur la barricade de la rue aux Ours.
Il passa l’année 1828 et une partie de l’année 1829 à voyager dans le Midi. Il visita l’Italie, l’Espagne, et en août 1829, regagna Paris. Il y travailla quelques mois comme sténographe au journal Le Globe. Au cours de cette période, il se familiarisa avec les doctrines de Saint-Simon et de Fourier.
En juillet 1830, quand s’élevèrent les premières protestations contre les ordonnances de Charles X, Blanqui quitta la rédaction du Globe et se hâta, selon ses propres termes, de « prendre le fusil et d’arborer la cocarde tricolore ». Au cours des journées révolutionnaires, il se rangea aux côtés du peuple parisien contre les troupes de Charles X. Enivré par la lutte, il était persuadé que le peuple serait victorieux et que c’en était fini à tout jamais de la monarchie et du joug qu’elle faisait peser. Il fut déçu par l’issue de la révolution : la monarchie ressuscita sous une nouvelle forme Charles X fut remplacé sur le trône par le « roi-bourgeois » Louis-Philippe.
Aussitôt après la Révolution, Blanqui donna son adhésion à la Société des Amis du peuple, dirigée par Godefroy Cavaignac. Cette société propageait activement les idées républicaines. Blanqui prit souvent la parole à ses réunions. Par hasard, Henri Heine entendit son discours du 2 février 1832 qu’il qualifie de « discours plein de sève, de droiture et de colère » à l’égard de la bourgeoisie. Ce discours fut prononcé en présence de mille cinq cents personnes, dans une atmosphère qui rappelait celle de 1793.
Au début de 1831, Blanqui, qui prenait une part active aux manifestations d’étudiants, fut arrêté par la police et enfermé à la Force, d’où il sortit au bout de trois semaines. La Force fut la première des nombreuses prisons dans lesquelles Blanqui passa la moitié de sa vie.
En 1832, Casimir Périer, ministre de l’Intérieur du gouvernement de Louis-Philippe, qui voulait dissoudre la Société des Amis du peuple et arrêter ses dirigeants, obtint la mise en jugement de la société sous l’inculpation de violation des lois sur la presse et de complot contre la sûreté de l’État. En janvier 1832, Blanqui, Raspail, Thouret, Huber et d’autres furent arrêtés. Ce fut le fameux Procès des Quinze qui eut lieu du 10 au 12 janvier devant la Cour d’assises de la Seine. La cour d’assises acquitta les accusés, mais la défense que prononça Blanqui lui valut d’être inculpé par le procureur d’atteinte à la tranquillité publique. Blanqui fut condamné à un an de prison et 200 francs d’amende. Il subit sa peine d’abord à la prison de Versailles, puis à celle de Sainte-Pélagie à Paris.
Cependant les épreuves subies ne firent que fortifier Blanqui. À sa sortie de prison, il se mit avec une énergie accrue à répandre les idées révolutionnaires. Parallèlement, il élargissait et approfondissait ses connaissances en matière sociale et politique. Au cours de cette période, Blanqui subit l’influence de Buonarroti, l’ami de Babeuf, qui transmettait et diffusait la tradition glorieuse des « Égaux ». Blanqui fut également influencé dans une certaine mesure par Raspail, savant et révolutionnaire. Les premières années de la monarchie de Juillet étaient pleines de mouvements importants. Les troubles parisiens en septembre 1831, le soulèvement des ouvriers lyonnais en novembre 1831, l’insurrection républicaine de Paris en juin 1832, la deuxième insurrection des ouvriers lyonnais en avril 1834 et ses répercussions sur les autres villes françaises (les journées du 13 et du 14 avril à Paris et leur fin tragique, les massacres de la rue Transnonain), cette suite d’événements historiques ne put que renforcer Blanqui dans ses convictions révolutionnaires.
En 1832, Blanqui s’était marié avec Suzanne-Amélie Serre. Mais une vie familiale heureuse ne le détourna pas de l’activité sociale. En 1835 fut fondée avec son concours la clandestine Société des Familles, dont le programme définissait non seulement des objectifs politiques, mais aussi des objectifs sociaux.
Les membres de la Société se préparaient à l’insurrection et faisaient fabriquer de la poudre au no 113 de la rue de Lourcine. En mars 1836, à la suite d’une dénonciation, la police découvrit l’existence de la Société des Familles et arrêta 24 de ses membres, dont Blanqui. Pour sa part de conspiration dans ce qu’on appelle l’affaire des poudres, il fut condamné à deux ans de réclusion et à 2 000 francs d’amende. Il fut conduit à la prison de Fontevrault (Maine-et-Loire).
Le 8 mai 1837, une amnistie fut décrétée à l’occasion du mariage du duc d’Orléans. Blanqui fut libéré, mais sa réclusion fit place à la résidence surveillée dans la région de Pontoise. Avec sa famille, il s’établit dans le village de Jancy, sur les rives pittoresques de l’Oise. La période de Jancy fut la plus calme de la vie personnelle de Blanqui. Cependant il réfléchissait sans cesse aux événements contemporains et aux moyens d’instaurer le pouvoir populaire. Il était persuadé que le facteur essentiel du succès était l’organisation d’un noyau de conspirateurs solidement unis et disciplinés. Pour remplacer la Société des Familles, il fonda en 1837 une nouvelle organisation, la Société des Saisons, dont les dirigeants étaient Blanqui, Barbès et Martin-Bernard.
En 1839, Blanqui jugea la conjoncture favorable à l’insurrection. La crise économique parvenait à sa phase aiguë ; elle provoquait la misère croissante des classes populaires et le chômage. Elle se doublait d’une crise politique : la Chambre des députés était dissoute ; le président du Conseil des ministres, Molé, avait donné sa démission. Louis-Philippe ne réussissait pas à former un nouveau cabinet. Le peuple de Paris s’agitait.
Au début de l’année, Blanqui regagna Paris. Les conspirateurs estimaient que l’heure de l’insurrection armée, de la chute de la monarchie et de la constitution d’un gouvernement révolutionnaire était arrivée. Les armes manquaient, mais on pensait se les procurer dans les arsenaux pendant l’insurrection. Le jour fixé, le 12 mai, les courses hippiques devaient retenir l’attention de la police urbaine et d’une partie de la bourgeoisie, et l’Hôtel de Ville serait mal défendu. À l’heure dite, plus de 500 révolutionnaires en armes, concentrés dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, à un signal de Blanqui, marchèrent sur l’Hôtel de Ville et l’occupèrent. Mais ils furent cernés par les troupes royales. Une lutte inégale, livrée pendant plus de deux jours, se solda par l’écrasement de l’insurrection. Barbès, blessé, fut pris ; Blanqui réussit à s’échapper. Mais le 14 octobre, comme il s’apprêtait à prendre la diligence qui devait le mener en Suisse, il fut arrêté. Au procès qui se déroula au mois de janvier 1840, Blanqui se refusa à toute déclaration. Il fut condamné à la peine de mort, commuée, comme celle de Barbès, en réclusion à vie. Il fut envoyé au mont Saint-Michel, une des plus sombres prisons de France, immense construction de pierre qui fait corps avec le roc sur lequel elle s’élève, Cet ancien monastère servait alors de prison depuis la fin du XVIIe siècle.
Sept mois plus tôt, Barbès, Martin-Bernard, Delsade et autres avaient été conduits au mont Saint-Michel. Le régime pénitentiaire du mont Saint-Michel était affreux : chaînes, coups, supplices, railleries des gardiens, saleté, vermine ; toutes ces causes de souffrance accumulées conduisaient les uns au suicide, d’autres à la folie. Blanqui ne tarda pas à songer à l’évasion.
Dès avant son départ pour le mont Saint-Michel, il était entendu que sa femme viendrait s’établir non loin de la prison, mais une longue maladie avait empêché celle-ci de réaliser ce projet. Pendant toute une année, Blanqui attendit sa guérison. Mais, le 31 janvier 1841, Suzanne-Amélie mourait à l’âge de vingt-six ans. Blanqui supporta très mal le choc. Selon ses propres aveux, l’image de sa femme le hanta pendant des années. Le fils de Blanqui reçut une éducation religieuse dans sa famille maternelle, qui le dressait contre son père.
Après une longue préparation à laquelle prit part la mère de Blanqui, celui-ci et Barbès, Martin-Bernard et Huber tentèrent de s’évader. Cette tentative échoua et le régime de la prison se durcit encore.
Les détestables conditions de la vie de prison menacèrent la santé de Blanqui qui n’était pas solide. En 1844, au bout de quatre années de réclusion au mont Saint-Michel, Blanqui fut transporté à la prison de Tours, puis placé sous surveillance à l’hôpital, tandis que ses complices de l’insurrection étaient transférés dans d’autres prisons. Quand une maladie incurable fut diagnostiquée, Louis-Philippe le gracia par arrêt du 6 décembre 1844. Mais Blanqui refusa catégoriquement d’accepter sa grâce des mains du roi. Il le déclara ouvertement le 26 décembre, dans une lettre violente adressée au maire de Tours. Il resta à l’hôpital et dut garder le lit pendant vingt mois. Il ne put se lever et reprendre peu à peu son activité qu’en octobre 1845. À l’hôpital de Tours, il recevait des visites d’ouvriers et d’hommes politiques. Il reprit des contacts avec les milieux révolutionnaires. Lorsque, en 1846, éclatèrent à Tours des troubles provoqués par la crise économique, on accusa la société communiste locale de les avoir fomentés à l’instigation de Blanqui. Il, fut reconduit en prison. Au procès, qui eut lieu du 26 au 29 avril à Blois, Blanqui fut acquitté, faute de preuves, et regagna l’hôpital de Tours.
La révolution de février 1848 le libéra.
Le 25 février il arrivait à Paris. Des membres des sociétés secrètes, des partisans, anciens et nouveaux, les jeunes révolutionnaires, pour qui le nom de Blanqui était le symbole de la lutte révolutionnaire, se pressèrent en nombre autour de lui.
Le jour même, Blanqui apprenait que le gouvernement provisoire avait refusé de planter le drapeau rouge à l’Hôtel de Ville, malgré les réclamations des masses populaires. À cette nouvelle, les membres des sociétés secrètes, indignés, se réunirent à la salle Prado pour décider des moyens de faire pression sur le gouvernement. Ils étaient là, quelques milliers d’hommes armés, prêts à marcher sur le gouvernement provisoire. Mais Blanqui, par un discours plein de rigueur et de sang-froid, persuada les assistants de n’en rien faire. Il préférait attendre les actes ultérieurs du gouvernement provisoire et éviter le risque d’une contre-révolution.
Le même soir fut fondé un club qui prit le nom de Société républicaine centrale. La Société avait pour dirigeants Blanqui et Dézamy. C’est en son sein que, dès lors, Blanqui exerça son activité. Chaque jour il prenait la parole dans la salle du Conservatoire, rue Bergère, où elle se réunissait. Il expliquait aux membres de la société l’évolution de la situation politique, montrait les nouvelles perspectives, appelait à l’action.
Pendant les premiers jours de la révolution, l’activité de Blanqui ne se relâcha pas. Partout, dans les faubourgs ouvriers et au sein du club, il recrutait des partisans, il rassemblait des hommes fidèles à la révolution. Il ne tarda pas à être déçu par la politique du gouvernement provisoire : dès le 2 mars, il réclamait de lui des actes décisifs.
Blanqui voyait que le peuple n’était pas suffisamment préparé politiquement pour élire une Assemblée constituante et que, si les élections avaient lieu, le pouvoir passerait inévitablement aux mains des réactionnaires. Les 7 et 14 mars, il prenait la parole à la Société républicaine centrale pour demander l’ajournement des élections fixées au 9 avril ; le 17 mars, il organisait une manifestation pacifique, mais impressionnante, dans le même sens.
La lutte des classes en France s’aggravait de jour en jour. Blanqui était l’un des ennemis les plus dangereux de la bourgeoisie, qui s’en rendait parfaitement compte. La contre-révolution ne recula devant rien pour détacher les masses ouvrières de lui. Elle déclencha une campagne, dont la manifestation la plus odieuse fut le document Taschereau, pamphlet diffamatoire fabriqué par la police. Voici en bref ce dont il s’agissait. Taschereau, journaliste dénué de principes, qui avait servi les régimes les plus divers avec un dévouement égal, publia, sous l’inspiration du gouvernement, dans le numéro du 31 mars 1848 de La Revue rétrospective, un document intitulé « Déclarations faites par xxx devant le ministre de l’Intérieur sur l’affaire du 12 mai 1839 ». D’après ce document, ces dépositions avaient été faites les 22, 23 et 24 octobre 1839 au moment où Blanqui avait été arrêté à la suite de l’affaire du 12 mai. Le contenu et l’aspect de ces dépositions laissaient supposer que Blanqui avait trahi le secret de la Société des Familles et de la Société des Saisons, et qu’il en avait livré les principaux chefs. Enfin, il était fait mention des événements qui avaient précédé la manifestation du 12 mai. Le document n’était pas signé et portait toutes les marques du faux fabriqué d’après les dépositions de policiers qui avaient pénétré dans les sociétés secrètes. La publication de ce document avait pour but manifeste de ruiner, à coups de calomnies, l’autorité et l’influence de Blanqui. Le 14 avril, Blanqui fit paraître la « Réponse du citoyen Auguste Blanqui » contresignée par 50 de ses amis. Dans cette réponse, Blanqui flétrissait la turpitude des auteurs du document et démontrait que ces calomnies étaient absurdes.
Et c’est moi, triste débris, qui traîne par les rues un corps meurtri sous des habits râpés, c’est moi qu’on foudroie du nom de vendu ! tandis que les valets de Louis-Philippe, métamorphosés en brillants papillons républicains, voltigent sur les tapis de l’Hôtel de Ville… Réacteurs de l’Hôtel de Ville, vous êtes des lâches !
Plus de 400 anciens prisonniers politiques signèrent une protestation contre l’accusation dont Blanqui était victime. Cette protestation fut publiée dans La Gazette des tribunaux du 14 avril et dans Le National du 15 avril. Parmi ceux qui avaient pris position pour Blanqui, il y avait Dézamy. Mais un de ses anciens camarades de combat, Armand Barbès, s’était rangé aux côtés des calomniateurs.
Le coup fut douloureux, et cependant Blanqui ne suspendit pas un seul jour son activité révolutionnaire.
Le 16 avril, il se rendit au Champ-de-Mars où des ouvriers s’étaient rassemblés pour élire les officiers d’état-major de la Garde nationale. De là, ils se dirigèrent vers l’Hôtel de Ville pour remettre au gouvernement une pétition demandant l’« organisation du travail et l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme ». Mais ils se heurtèrent à la résistance des gardes nationaux, mobilisés sous le prétexte de faire échec à la « conspiration communiste ».
Les résultats des élections à l’Assemblée constituante firent honneur à la perspicacité et à la clairvoyance de Blanqui qui avait réclamé leur ajournement. Dans plusieurs villes, des barricades s’élevèrent le jour des élections. Le choc entre la bourgeoisie et les ouvriers fut particulièrement rude à Rouen, les 27 et 28 avril, où les ouvriers furent véritablement massacrés ; ce fut une nouvelle « Saint-Barthélemy ». Dans une proclamation consacrée à cet événement, Blanqui dénonçait la responsabilité du gouvernement : « Est-ce trahison ou lâcheté ? » demandait-il. « Le sang du peuple répandu ne doit, ne peut rester sans vengeance. »
L’Assemblée constituante se réunit pour la première fois le 4 mai. Elle légitima la république bourgeoise en France. Il n’y eut pas de place au sein du nouveau gouvernement pour les représentants ouvriers. Les masses populaires parisiennes étaient profondément déçues. Leur mécontentement à l’égard des premières mesures gouvernementales se manifesta par la démonstration du 15 mai. Les ouvriers, voulant faire pression sur le gouvernement provisoire, envahirent la salle où se trouvait l’Assemblée constituante. Ils demandaient que l’on porte secours immédiatement aux Polonais insurgés. Blanqui prit la parole à l’Assemblée ; mais il n’avait pas été l’instigateur de la manifestation ; bien au contraire, pensant qu’elle échouerait, il avait essayé d’en détourner les membres de son club. À l’Assemblée, Blanqui réclame une assistance prompte aux Polonais, une enquête sur les événements de Rouen et le jugement des coupables, du travail pour tous les chômeurs et l’amélioration de la condition des classes populaires.
L’Assemblée constituante déclarée dissoute, les manifestants marchèrent sur l’Hôtel de Ville où un nouveau gouvernement fut constitué, composé de Barbès, Raspail, Albert, Ledru-Rollin, Louis Blanc etc. Blanqui n’en fit pas partie. Mais, très vite, l’Hôtel de Ville fut occupé par l’armée. Elle dispersa le peuple, arrêta Barbès et Albert. Blanqui réussit à se cacher pendant onze jours, mais il fut arrêté le 26 mai et enfermé au château de Vincennes.
Les nouvelles des journées de juin, baignées dans le sang du peuple parisien, parvenaient à Blanqui qui souffrait de son impuissance et de son inaction. Ce ne fut que le 7 mars 1849, neuf mois après l’arrestation de Blanqui, que la Haute Cour délibéra sur l’affaire du 15 mai.
Le procès eut lieu à Bourges. À cette époque, Blanqui avait quarante-quatre ans. Pâle, épuisé, les cheveux tout blancs, il avait l’air d’un vieillard. Mais ni les prisons ni les privations n’avaient ébranlé sa force d’esprit. Comme en 1832, au procès des Quinze, Blanqui fut son propre défenseur. Il disait :
Debout sur la brèche pour défendre la cause du peuple, les coups que j’ai reçus ne m’ont jamais atteint en face… Le temps a trop prouvé que les traits lancés contre moi, de n’importe quelle main, sont tous allés au travers de mon corps frapper la Révolution. C’est ma justification et mon honneur.
À la dernière séance de la Cour eut lieu une scène pénible : la confrontation de Blanqui et de Barbès qui parla de nouveau du document Taschereau. Dans sa réponse, Blanqui dit :
L’antiquité avait attribué à Hercule tous les faits des temps héroïques : la réaction personnifie en moi tous les crimes et toutes les atrocités .
On accusa Blanqui d’avoir voulu dissoudre de force l’Assemblée constituante. Blanqui répondit malicieusement qu’avec son expérience de conspirateur et d’organisateur d’insurrections il aurait agi tout autrement que les manifestants du 15 mai. Et il développa avec feu le plan possible d’une dissolution de l’Assemblée.
Le 2 avril 1849, Blanqui fut condamné à dix ans de prison. Il fut conduit à la prison de Doullens (Somme).
Blanqui resta dix-neuf mois à Doullens. À son habitude, il y lut et écrivit beaucoup. Le 20 octobre 1850, il fut emmené avec d’autres prisonniers politiques à Belle-Île-en-Mer.
Il y avait alors près de 250 prisonniers politiques à Belle-Île. Le régime pénitentiaire n’était pas très rigoureux. Les prisonniers pouvaient se rencontrer à certaines heures de la journée, converser, prendre leur repas ensemble, etc. Les discussions politiques et philosophiques devenaient facilement passionnées. Presque aussitôt deux partis se formèrent, opposant les partisans de Blanqui à ceux de Barbès. Au début, les blanquistes étaient rares. Barbès, par contre, était entouré de gens qui étaient hostiles à Blanqui et le persécutaient. Il y eut même un moment où Blanqui craignit pour sa vie. Il proposa à Barbès un arbitrage, mais en vain. Peu à peu, Blanqui s’attacha une grande partie des prisonniers, surtout les ouvriers. Plusieurs d’entre eux venaient écouter ses cours d’économie politique.
En février 1851, à l’occasion du troisième anniversaire de la révolution de Février, Blanqui écrivit le célèbre toast, adressé aux émigrés de Londres sous le titre d’ « Avis au peuple ». Blanqui dénonçait la trahison de Louis Blanc, de Ledru-Rollin et des autres « socialistes » de 48. Marx, qui à cette époque vivait à Londres, envoya la traduction de ce texte aux communistes allemands. Pour lui, l’ « Avis au peuple », faisait le bilan de la lutte de classes qui venait de se livrer.
À Belle-Île, Blanqui lisait beaucoup, approfondissait ses connaissances en philosophie, en économie politique, en sciences naturelles et particulièrement en géographie, pour laquelle il avait une prédilection. Sa mère et ses sœurs lui faisaient parvenir des livres et des atlas. Blanqui écrivait des articles et des comptes rendus de livres nouveaux, correspondait avec ses amis. Il était au courant de ce qui se passait au-delà des murs de la prison. Au mois de novembre 1851, dans une lettre à Rouget, un ancien prisonnier de Belle-Île, il prédisait un prochain coup d’État en France et celui-ci se produisit, en effet, le 2 décembre 1851. Dès 1853 la guerre de Crimée était, selon lui, inévitable.
Blanqui, qui passa la moitié de sa vie en prison, avait une capacité de résistance extraordinaire. On s’étonne que cet homme, chétif et de santé chancelante, ait pu supporter tant d’épreuves. Grâce à une force d’âme extraordinaire, il savait se détacher des détails de la vie quotidienne et se retrancher dans son propre monde intérieur. Il avait mis au point un mode de vie et une hygiène qu’il observait scrupuleusement. Il faisait de la culture physique, suivait un régime spécial qui excluait le vin, comportait peu de viande et beaucoup de laitages, de légumes et de fruits. À Belle-Île, il passait beaucoup de temps à cultiver un jardin potager qui se trouvait sous sa fenêtre et où il faisait pousser des fraises et des légumes.
À la fin de 1852, Blanqui pensa à s’évader. C’est alors que la mère et le fils de Blanqui, qui avait quinze ans, arrivèrent à Belle-Île. La mère se procura tout ce qui était nécessaire à l’évasion. Mais le ministère en eut connaissance par l’interception d’une lettre qui se trouvait dans un panier de pêcheur à fond double. Blanqui fut mis au cachot et sa garde fut renforcée.
Et cependant en 1853 Blanqui et Cazavant, son voisin de cellule, recommencèrent à préparer leur évasion. Ils avaient l’intention de fuir en Angleterre. Ils imaginèrent un plan audacieux dont l’exécution demandait beaucoup de temps. Blanqui et Cazavant laisseraient dans leur cellule des poupées, habillées de leurs vêtements de prison et assises comme ils avaient coutume de le faire. Mais pour que la fuite ne soit pas découverte immédiatement, pendant un certain temps, Blanqui et Cazavant ne répondirent plus aux questions que leur posaient les gardiens ni à l’appel de leur nom. Et les surveillants cessèrent bientôt d’y prêter attention. Le 5 avril, Blanqui et Cazavant s’évadèrent sous une pluie torrentielle. Parvenus à un puits, ils descendirent avec des cordes jusqu’au niveau de l’eau, ne bougèrent pas jusqu’à la fin de la ronde, après quoi ils sortirent et franchirent la clôture ; ils errèrent toute la nuit à travers l’île et enfin, épuisés, atteignirent la case d’un pêcheur, point désigné à l’avance où ils se dissimulèrent au grenier jusqu’au matin. Mais le pêcheur, qui avait reçu de Blanqui et de Cazavant une forte somme pour les transporter sur le continent, les trahit : il dénonça leur fuite aux autorités de la prison. Blanqui fut jeté au cachot du château Fouquet à Belle-Île, d’où il fut bientôt transféré de nouveau au département des prisonniers politiques, mais sous une surveillance plus sévère.
En automne 1854, Barbès fut libéré et les rapports entre les partis rivaux à l’intérieur de la prison s’améliorèrent. En 1857, Blanqui, avec 31 camarades, fut transféré en Corse, à Corte, où la population rassemblée les accueillit chaleureusement.
Blanqui resta dans sa prison corse, humide et mal aérée, jusqu’au 2 avril 1859. Ensuite, en raison de la loi dite de sécurité publique de 1858, il fut transféré en Afrique, à Mascara. Le 16 août 1859, après l’amnistie générale, Blanqui reçut le droit de rentrer à Paris. Mais à Toulon, sur le chemin du retour, il fut de nouveau arrêté ; on menaçait de l’exiler à Cayenne. Enfin Mme Antoine, la sœur de Blanqui, réussit à obtenir pour lui la permission de gagner Paris. Il y rencontra son fils, qui avait alors vingt-quatre ans. Au cours de ses séjours en prison, Blanqui n’avait pu voir son fils que cinq ou six fois. C’était un homme borné et superficiel, n’ayant rien de commun avec son père. Il le connaissait si peu et si mal qu’il lui proposa de renoncer à la vie politique et de partager sa vie bourgeoise. À Paris, Blanqui eut une autre déconvenue ; il apprit que ses manuscrits, fruits d’un long travail, avaient été brûlés en exécution des dernières volontés de sa mère, morte en 1858. Cette nouvelle plongea Blanqui dans le désespoir.
Peu après son retour à Paris, Blanqui se rendit à Londres. De nombreux émigrés politiques y vivaient, parmi lesquels ses amis : Lacambre et Barthélemy. À son retour à Paris, Blanqui s’adonna de nouveau à l’activité révolutionnaire. Il se cachait habilement de la police, mais celle-ci était constamment à ses trousses et réussit à la longue à l’arrêter. Au mois de juin 1861, il fut accusé d’avoir pris part à l’organisation d’une société secrète et condamné à quatre ans de prison. Cette condamnation suscita l’indignation des milieux révolutionnaires. Marx et Engels, qui avaient beaucoup d’estime pour Blanqui en qui ils voyaient le représentant du « parti révolutionnaire de la France », aidèrent son ami Denonville à publier un pamphlet contre l’ignoble procès de Blanqui.
De nouveau, Blanqui fut conduit à la prison de Sainte-Pélagie qu’il avait déjà connue en 1832 après son discours au procès des Quinze et en 1835 après le procès de la Société des Familles. La prison de Sainte-Pélagie avait enfermé entre ses murs de nombreuses personnalités politiques françaises. En 1793 : M-O Rolland et certains Girondins ; et par la suite Béranger, Paul-Louis Courier, Marrast, Godefroy Cavaignac, Daumier, Lamennais, Félix Pyat, les révolutionnaires de 1848.
Silencieux et peu sociable, méfiant à l’égard des inconnus, Blanqui était cependant un pôle d’attraction pour les détenus dont certains devinrent ses amis ou ses disciples fidèles. Ses connaissances, sa forte personnalité, son sort d’ « enfermé »perpétuel, son dévouement exceptionnel à la cause de la révolution, son attitude évidemment critique à l’égard du parti républicain parlementaire lui conféraient une autorité grandissante.
Blanqui se lia surtout avec Gustave Tridon et les étudiants en médecine Villeneuve, Clemenceau, etc. Il connut intimement Arthur Ranc qui lui dédia son Complot romantique. Ranc devint pour quelque temps un blanquiste acharné. C’est à la prison de Sainte-Pélagie que prit naissance le parti blanquiste.
En 1864, Blanqui tomba malade. On le transporta à l’hôpital Necker où on le mit dans une salle particulière, sous la surveillance d’un policier. Des amis venaient le voir. C’est là qu’il fit la connaissance de Charles Longuet.
Au début de 1865, Blanqui participa à la publication du journal Candide, dont le rédacteur en chef était Gustave Tridon, élève préféré de Blanqui. Sous le pseudonyme de Suzamel (Suzanne-Amélie, le prénom de sa femme), Blanqui publia dans ce journal quelques articles sur des sujets philosophiques et scientifiques. Mais, après la parution du no 8, le journal fut suspendu et ses rédacteurs arrêtés.
Blanqui chercha à s’évader de l’hôpital. De nouveau, il habitua les surveillants à son absence au repas du soir et à l’appel. En compagnie de ses amis, Cazavant, Lamblin et les frères Levraud tous étudiants, Blanqui, coiffé d’une perruque claire et d’un chapeau à larges bords, passa devant le policier de garde et prit le train pour Bruxelles.
Le lendemain de son départ Blanqui envoya aux journaux parisiens une lettre ouverte ; il y disait que, condamné à quatre ans de prison, il avait été détenu pendant quatre ans et six mois et que le devoir l’obligeait à refuser le cadeau de cent jours supplémentaires de son existence. Il s’était évadé de crainte d’être transporté à Cayenne au terme de sa réclusion.
À Bruxelles, il vécut chez son ami le Dr Watteau. Il y fit de nouvelles connaissances, revit son ami Charles Longuet qui éditait à Bruxelles le journal La Rive gauche. Au congrès de Liège , en 1865, Blanqui rencontra Tridon, Paul Lafargue et Granger qui devint par la suite son meilleur ami. Au cours de ces années, Blanqui écrivit beaucoup. Quelques essais de cette époque, consacrés aux questions d’économie politique, de philosophie et de socialisme, furent publiés après sa mort en deux volumes, sous le titre : La Critique sociale.
En même temps, Blanqui continuait à correspondre avec ses amis parisiens. C’est alors que se constitua en France le groupe de combat blanquiste dont les membres étaient recrutés après une sélection sévère. En 1870, ils atteignirent l’effectif de 2 500. Blanqui venait souvent à Paris, en secret et pour un temps très court. Puis, quand l’activité de l’organisation prit de larges proportions, Blanqui resta à Paris plusieurs mois d’affilée.
En 1867-1868, Blanqui écrivit une « Instruction pour une prise d’armes » où il exposait en détail les mesures à prendre après la révolution pour établir une dictature parisienne. Il développait son plan de combat, indiquait les rues où l’on devait élever des barricades, donnait des modèles d’appels au peuple, à l’armée, etc. Les amis de Blanqui le pressaient de passer à la lutte ouverte contre l’Empire ; ils pensaient que le climat général du pays et le mécontentement à l’égard du régime étaient favorables à l’insurrection. Mais la crainte de nouveaux échecs rendait Blanqui prudent. Il y eut tout de même une tentative d’insurrection, le jour des funérailles de Victor Noir, jeune journaliste tué par un membre de la famille Bonaparte. Mais cette tentative ne réussit pas ; il n’y eut pas de collision entre la foule et les troupes, malgré une très large agitation à la Chambre et parmi le peuple.
Pendant la guerre de 1870, l’armée française connut, dès le début, une série de défaites. Les masses populaires furent indignées. Le peuple, qui se rassemblait sur la place de la Concorde, proclamait hautement sa colère et son indignation. Les blanquistes jugèrent que le moment était venu de renverser sans difficulté l’Empire et lancèrent un appel pressant à Blanqui qui se trouvait à Bruxelles. Il arriva à Paris le 12 août. L’insurrection devait avoir lieu le 14, au centre des quartiers ouvriers, boulevard de La Villette. On pensait occuper la caserne des pompiers du boulevard de La Villette pour s’approvisionner en armes, puis proclamer la république. Mais une fois encore la tentative échoua. La plupart de ses auteurs furent arrêtés, quelques-uns condamnés à mort, mais le verdict ne fut pas mis à exécution. Après la capitulation de Napoléon, survenue le 2 septembre à Sedan, l’Empire touchait à sa fin. Le 4 septembre, la République française fut proclamée, et le gouvernement de la défense nationale, dont faisaient partie Arago, Crémieux, Favre, Gambetta, Garnier-Pagès, Rochefort, Jules Simon et le général Trochu, fut constitué à Paris.
Aussitôt après la révolution du 4 septembre, Blanqui fonda le club et le journal La Patrie en danger. Dans son premier numéro daté du 7 septembre, Blanqui appelait les masses à accorder leur appui au gouvernement ; toutes les divisions devaient disparaître devant l’ennemi commun. Il ne comprenait pas qu’un gouvernement bourgeois, contre-révolutionnaire dans son essence, ne pouvait assurer la défense du pays, car il était guidé non pas par des intérêts nationaux, mais par des intérêts de classe.
Les collaborateurs du journal les plus proches de Blanqui : Tridon, les frères Levraud, Regnard, Granger et Verlet, faisaient également appel à l’union pour la défense de la patrie. Du 7 septembre au 9 décembre parurent 89 numéros, et dans chaque numéro Blanqui publiait des articles, des appels, des proclamations, dans lesquels il indiquait comment il fallait mener la défense de Paris, quelles mesures il fallait prendre pour le préserver. Dans ces conseils, il faisait preuve d’une profonde intelligence, de perspicacité et d’une grande connaissance de la tactique militaire.
Le soir, dans les clubs, Blanqui exposait les fautes et les crimes du gouvernement et indiquait les mesures à prendre pour constituer une armée nationale.
Au mois de septembre, à une réunion de gardes nationaux, Blanqui, après avoir prononcé un discours, fut élu commandant du 169e bataillon. Poste qu’il n’occupa pas longtemps, car, le 19 octobre, le général Trochu fit dissoudre le bataillon. Dans un des numéros de La Patrie en danger, Blanqui écrivait : « Le premier acte de la défense doit être la révocation de ceux qui rendent la défense impossible. » Le gouvernement de la défense nationale et le général Trochu, qui était à la tête des forces armées parisiennes, montrèrent au peuple français leur vrai visage, le visage de la trahison nationale. À la nouvelle de la capitulation de Metz, connue à Paris le 31 octobre, les masses populaires manifestèrent leur émotion. La capitulation menaçait Paris ; il fallait à tout prix sauver la capitale. Le 31 octobre, les masses populaires et les bataillons de la garde nationale, après avoir occupé l’Hôtel de Ville et mis en état d’arrestation les membres du gouvernement, créèrent un comité provisoire, chargé d’assurer la sécurité générale et de fixer les élections municipales. Blanqui et ses partisans prirent la tête du mouvement du 31 octobre et la candidature de Blanqui fut posée au nouveau gouvernement. Mais le mouvement du 31 octobre échoua comme les précédents ; le gouvernement de la défense nationale conserva le pouvoir, en promettant de ne pas poursuivre ceux qui avaient participé à l’insurrection. Blanqui resta à Paris. Dans le journal qu’il continuait d’éditer, il lançait des appels en faveur de l’armement de tous les citoyens pour défendre la capitale et s’indignait de l’inaction du gouvernement :
Les pouvoirs légitimes sont aux mains de qui résiste. Le bulletin de vote, aujourd’hui, c’est la cartouche.
Blanqui et son groupe jouèrent un rôle actif dans la manifestation du 22 janvier 1871, qui avait pour but de renverser le gouvernement de la défense nationale. Mais cette manifestation populaire, aussi peu préparée que les autres, échoua.
Même après la capitulation de Paris et l’amnistie du 28 janvier, Blanqui espérait encore que la France serait sauvée. Le 8 février 1871 devaient avoir lieu les élections à l’Assemblée nationale. Le nom de Blanqui ne se trouvait pas sur la liste des 43 candidats présentés par les clubs, les comités et les rédactions des journaux. Après les élections, où il recueillit néanmoins 52 839 voix, Blanqui se décida à partir pour Bordeaux. En quittant Paris le 12 février, il fit apposer une affiche, intitulée Un dernier mot, dans laquelle il résumait tout ce qu’il avait écrit dans La Patrie en danger. Il y était question de la conduite du gouvernement pendant le siège de Paris, des mesures qu’on aurait dû prendre pour sa défense, de la nécessité d’évacuer en province un million de femmes et d’enfants et de les remplacer par autant de jeunes provinciaux en état de porter les armes, du ravitaillement de Paris, de son armement à prélever sur les arsenaux de province, etc. Un dernier mot se terminait par une mise en accusation du gouvernement traître.
De Bordeaux, Blanqui se rendit à Loulié (Lot), chez sa nièce, pour se reposer des événements parisiens. Mais ce repos fut de courte durée, car il tomba malade. C’est alors que, le 9 mars, il fut mis en jugement pour sa participation à la journée du 31 octobre. Le gouvernement violait son engagement de ne pas poursuivre les auteurs de ce soulèvement. Par décision du ministère de la justice, Blanqui fut arrêté à Loulié le 17 mars et conduit, tout malade qu’il était, à l’hôpital de Figeac le 18 mars, le jour même où la classe ouvrière prenait le pouvoir et proclamait la Commune à Paris. Lorsqu’on l’avisa de l’arrestation de Blanqui, Thiers, le bourreau de la Commune, s’écria : « Nous le tenons enfin, ce scélérat ! »
Le 20 mars, Blanqui fut transféré à la prison de Cahors, où il fut incarcéré avec des prisonniers de droit commun, jusqu’à ce qu’on le mette au secret.
Le 26 mars, il fut élu membre de la Commune de Paris avec d’autres blanquistes : Tridon, Eudes, Flourens, Édouard Vaillant, Rigault, etc., qui avaient joué un rôle actif dans la révolution du 18 mars.
Aux premières séances de la Commune, Blanqui fut élu président d’honneur. Ses amis eurent l’idée de proposer au gouvernement de Thiers de l’échanger contre certains otages de la Commune, parmi lesquels l’archevêque Darboy. Les pourparlers engagés entre un homme de confiance de l’archevêque et Thiers durèrent plus d’un mois, mais ne menèrent à rien. Thiers ne voulait pas libérer Blanqui, même contre 74 otages, et déclarait que « rendre Blanqui à l’insurrection équivalait à lui envoyer un régiment ».
Après cet échec, la Commune vota un crédit de 50 000 francs pour préparer l’évasion de Blanqui de la prison de Cahors. Mais Granger, ami intime de Blanqui, à qui on avait confié cette mission, ne parvint pas à l’accomplir.
Le 22 mai, Blanqui fut conduit au fort du Taureau, dans la baie de Morlaix, où il arriva deux jours plus tard. Il avait alors soixante-six ans et sa santé était compromise. Cependant le régime du fort du Taureau était très rigoureux. La cellule de Blanqui, située au sous-sol, était froide, sombre et humide. La surveillance était extrêmement sévère. Le commandant avait reçu l’ordre de tirer à la moindre tentative de fuite ; pendant la promenade, Blanqui était toujours accompagné de gardiens armés ; on interdisait aux bateaux d’accoster, etc. En outre le bruit incessant de la prison empêchait Blanqui de travailler et de se reposer, et la nourriture était très mauvaise. Livré à lui-même, il s’adonnait à la méditation. Pendant la promenade, il étudiait le ciel et la mer, suivait le mouvement des planètes. Les conclusions de ses observations se retrouvent dans L’Éternité par les astres et dans l’exposé sur les causes de la lumière zodiacale qui, plus tard, le 8 janvier 1872, fut lu à l’Académie des Sciences et publié le 27 janvier dans La République française. La même année, L’Éternité par les astres fut éditée en volume à Paris.
Le 12 novembre 1871, Blanqui fut subitement transféré à la prison de Versailles. Pendant deux jours (le 15 et le 16 février 1872), après presque un an de détention préventive, le IVe Conseil de guerre de Versailles eut à se prononcer sur sa participation aux événements du 31 octobre et à d’autres manifestations ainsi que sur sa responsabilité « morale » dans l’existence de la Commune. Blanqui, alors âgé de soixante-sept ans, était un vieillard pâle et grêle d’aspect. Mais aucune prison n’avait pu le briser moralement. Il réfuta tous les arguments de l’accusation et termina par cette fière déclaration.
Je ne suis pas ici pour le 31 octobre. C’est le moindre de mes forfaits. Je représente ici la République traînée à la barre de votre tribunal par la monarchie. M. le commissaire du gouvernement a condamné tour à tour la révolution de 1789, celle de 1830, celle de 1848, celle du 4 septembre. C’est au nom des idées monarchiques, c’est au nom du droit ancien en opposition au droit nouveau, comme il dit, que je suis jugé et que, sous la République, je vais être condamné.
Blanqui fut reconnu coupable et condamné à la déportation et à la privation des droits civiques. La cour de cassation annula le jugement. Mais le 29 avril, le VIe Conseil de guerre le condamna à nouveau. On se proposait de l’exiler en Nouvelle-Calédonie, lieu de déportation des membres de la Commune, mais la commission médicale reconnut qu’il n’était pas en état de supporter un aussi long voyage. Le condamné à vie fut conduit à la prison centrale de Clairvaux (Aube).
Clairvaux, vieille abbaye, avait été convertie en prison en 1789. À son arrivée, Blanqui y trouva 140 détenus politiques, condamnés comme anciens Communards. Il fut mis dans une cellule isolée, longue de 2m et large de 1m50, avec une fente étroite qui tenait lieu de fenêtre ; il était séparé des autres détenus et on ne lui donnait que rarement la permission de recevoir des visites familiales. Dans la prison humide de Clairvaux, la santé de Blanqui fut définitivement compromise ; pendant de longs mois, il ne quitta pas le lit. Plus tard, on lui donna une cellule plus large, mais toujours isolée, où il se sentait « enterré vivant », comme il l’écrivait à sa sœur.
En janvier 1878, le journal socialiste L’Égalité fit campagne pour sa libération. On présenta sa candidature aux élections. En avril 1879, il fut élu député de Bordeaux au second tour de scrutin par 6 801 voix contre 5 330 au républicain bourgeois Lavertujon, ami de Gambetta. Mais la Chambre invalida l’élection de Blanqui. L’active campagne en faveur de la candidature et de la libération de l’« Enfermé » contraignit enfin le gouvernement à gracier Blanqui le 10 juin 1879. Il était resté à Clairvaux huit ans et trois mois. Ce fut sa dernière prison. Au total, il avait été détenu pendant trente sept ans. Le lendemain du jour où il fut libéré, Blanqui, âgé de soixante-quatorze ans, revint à Paris avec sa sœur. Le 25 juin, il partit pour Bordeaux pour remercier ses électeurs et pour se présenter devant eux à nouveau. Les habitants de Bordeaux accueillirent Blanqui avec enthousiasme. Cependant, au cours de la campagne électorale, ses ennemis exhumèrent le document Taschereau, et, bien qu’il n’y eût aucune preuve de sa culpabilité, il recueillit 158 voix de moins que son adversaire.
Mais ce revers ne diminua pas son énergie, il entreprit un voyage à travers la France et prit la parole dans de nombreuses réunions ouvrières. Les milieux populaires l’accueillaient avec enthousiasme, et à Bordeaux, Marseille, Toulon, Lyon, Nice, etc., on fit des banquets en son honneur.
Dans l’été 1880, la candidature de Blanqui fut posée à Lyon, mais il n’obtint pas la majorité. En juin, les droits civiques lui furent rendus. Au début du mois de novembre suivant, il fit partie des délégués des comités républicains envoyés en Italie pour assister aux fêtes organisées en l’honneur de Garibaldi.
À la fin du mois de novembre, Blanqui et ses amis, Granger, Eudes, Vaillant et d’autres fondèrent le quotidien Ni Dieu, ni maître, dont Blanqui fut le rédacteur en chef. Le manque de ressources le força à transformer ce journal, à partir du 25e numéro, en hebdomadaire. Dans le même temps, il écrivait une brochure, L’armée esclave et opprimée, et, le 21 novembre, accompagné de Granger, il avait fait une conférence à Lille devant 6 000 personnes qui l’avaient acclamé avec enthousiasme.
Jusqu’à sa mort, Blanqui, comme s’il voulait rattraper le temps perdu en prison, multiplia ses discours dans les réunions ouvrières de Paris. Le 27 décembre 1880 il assista à la réunion de la salle Ragache, rue Lecourbe, où il prononça en faveur du drapeau rouge son dernier discours. À son retour à une heure tardive, il fut subitement terrassé par une attaque d’apoplexie. Le 1er janvier 1881, après avoir lutté cinq jours, il mourait à l’âge de soixante-seize ans.
Ses funérailles eurent lieu le 5 janvier. La nouvelle de sa mort bouleversa tous les révolutionnaires français. Près de 200 000 hommes accompagnèrent sa dépouille. Des délégués et des couronnes, envoyés par les organisations d’avant-garde de la France entière, affluèrent à Paris.
Il fut enterré au Père-Lachaise. Le 9 août 1885, les ouvriers parisiens firent édifier un monument sur sa tombe, avec sa statue en bronze, chef-d’œuvre du sculpteur Jules Dalou.
OUVRAGES D’AUGUSTE BLANQUI
Défense du citoyen Auguste Blanqui devant la cour d’assises. Paris, 1832. Réponse du citoyen Auguste Blanqui. Paris, 1848. « Avis au peuple ». La Patrie, 27 février 1851 « Pages inédites » (1848-1852). La Révolution de 1848, 1925, t. XXIII, no III, pp. 541-558. « Lettre à Maillard » (1852). Le Cri du peuple, 1, 2, 3 octobre 1878. « Instruction pour une prise d’armes. » (La première partie a été publiée dans La Pensée, 1948, n° 19.) La Patrie en danger. Paris, 1871. Un dernier mot. Paris, 1871. L’Éternité par les astres. Paris, 1872. « La comédie des programmes ». L’Égalité, 16 juin 1878. L’Armée esclave et opprimée. Paris, 1880. Ni Dieu, ni Maître. Paris, 1880. Critique Sociale, 2 volumes. Paris, 1885.

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