COMPRENDRE LE CAPITAL POUR FAIRE FACE À CE QUI VIENT

Source Nuevo Curso. Traduction, et adaptation

 

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Alors qu’en Espagne l’agitation autour de la fermeture de Nissan continue , en France Macron rencontre les employeurs et les syndicats pour « proposer » un « nouveau contrat social » basé sur la précarité massive de la main-d’œuvre. L’alternative qu’il propose est «le salaire ou le travai Les médias écrasent comme si la logique du capital était incontournable: «sans travail il n’y a pas de salaire». Ils ont répandu l’idée que d’autres fermetures se produiront et que nous ne pourrons pas y faire face, sauf en réduisant encore plus nos revenus et en acceptant des conditions de travail pires dans tout le système productif. N’y a-t-il vraiment aucune autre option? Est-il inutile de se battre? Pour savoir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, vous devez comprendre certaines choses sur ce qu’est le capital et comment il fonctionne aujourd’hui.

Quel capital?

MANCHESTER DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU 19E SIÈCLE.

Au XIXe siècle, la plupart des capitalistes étaient des individus qui investissaient leur capital personnel ou familial dans une usine ou un atelier. Ils étaient propriétaires et mécènes. Face à une grève, ils savaient que plus elle durerait, plus l’entreprise, qui était ses actifs, serait dévaluée. Dans un premier temps, une grève a été réduite à un calcul de revenu pour eux: il s’agissait de comparer combien leurs capitaux futurs seraient réduits en améliorant les conditions de travail et en augmentant les salaires, par rapport à combien ils perdraient en raison de l’arrêt de la production. Si la grève durait assez longtemps et montrait de la force, le «rationnel» du point de vue du capital devait le faire céder.

LA GRANDE GRÈVE DES DÉBARDEURS DE LONDRES DE 1889.

D’où les «zones de résistance» et les grèves sans fin dans une seule entreprise. Les travailleurs ont façonné leur lutte en fonction du fonctionnement du capital. À l’époque, la majeure partie du capital était «individuelle» et la grande majorité des intérêts des travailleurs étaient réglés par des grèves d’entreprise. La classe ouvrière est apparue ainsi aux capitalistes. Le prolétariat apparaît alors, dit Marx, comme une classe «en soi».

Ce n’est que dans certaines luttes « politiques », comme la bataille de 40 heures par semaine ou le suffrage universel,  (lutte réformiste pour le suffrage universel que les sociaux-démocrates traîtres imposèrent à la classe prolétarienne afin de monnayer leur influence sur la classe.  Une fois au parlement bourgeois les sociaux-démocrates votèrent les crédits de guerre. NDLR) que les slogans, les mobilisations et les grèves de toute la classe ont du sens. Les travailleurs se battent ensemble au-dessus des divisions de l’entreprise parce qu’ils s’attaquent aux conditions générales d’exploitation, apparaissant comme «classe pour eux-mêmes». Ce dernier était la lutte des classes dans sa pleine expression.  (Nous ne sommes pas d’accord avec cette assertion. NDLR)

La différence entre certaines luttes et d’autres n’exprimait pas deux « niveaux de conscience », le « syndicalisme » que les travailleurs pouvaient atteindre, contre la conscience « politique » ou « socialiste », pour lequel ils avaient soi-disant besoin d’un parti  réformiste qui organisait de grandes mobilisations à l’échelle nationale. Tout cela exprimait les plans et les modalités d’organisation du capital contre lesquels le prolétariat devaient proposer la logique des besoins humains. D’un côté, ils font face à des capitales individuelles, de l’autre, les ouvriers  font face à l’État bourgeois qui règle les conditions générales de leur exploitation.

D’un autre côté, dans un monde où les marchés n’ont cessé de croître que pendant de brèves périodes de crise, les concessions aux travailleurs pouvaient être compensées à moyen et  à long terme par de nouveaux investissements pour acheter des machines plus avancées qui leur permettaient de produire plus avec le même nombre de travailleurs. Bien sûr, le bénéfice unitaire diminuerait,  mais la perte de marge sur chaque vente serait compensée par une augmentation des ventes  C’est-à-dire de la masse des capitaux. À long terme et dans l’ensemble, les luttes réformistes des travailleurs a permit de réduire le prix des marchandises   et à augmenter les salaires.

Ce besoin de plus de capitaux et de marchés a été le moteur de la montée du capitalisme l’ âge d’or et progressif du capital. Mais cela a également changé l’organisation du capital. En augmentant les capitaux nécessaires à l’ouverture d’une usine ou d’une mine, le modèle des sociétés par actions (sociétés par actions) qui jusque-là se concentrait sur les grands travaux publics, les transports et les communications s’est répandu dans le monde industriel (chemin de fer, télégraphe, etc.). D’autre part, lors de son expansion, le capitalisme s’est implanté et a créé de nouveaux concurrents   sur tous les continents, les marchés ont commencé à ne pas croître aussi rapidement que le capital nécessaire. Les capitalistes individuels ont commencé à ressentir plus de risques et, dans ce cadre, les grèves constituent un danger beaucoup plus pressant. Le résultat fut un pas en avant dans ce que les marxistes de l’époque (Lénine, Rosa Luxemburg, etc.) appelaient «la socialisation de la bourgeoisie». Bref et pour faire court: les propriétaires des usines ont échangé leurs propriétés – sociétés par obligations contre des sociétés par actions dans les banques, transformant leurs conseils d’administration en véritables centres de planification du capital (là où résidera désormais la gouvernance sociale du grand capital. La phase impérialiste a commencé et toutes les tendances qui façonnent la scène historique actuelle sont apparues.

Quel capital?

 

Le capital a poursuivi sa socialisation. Le capital financier , le grand capital qui donne forme et totalité à la production, est maintenant un ensemble de fonds spéculatifs immenses qui se déplacent sans cesse en spéculant avec les résultats de toute application du capital et de ses conséquences . Les entreprises, les usines, ont été réduites à des «applications» vers lesquelles le capital puise ou dont il se retire, à une vitesse étonnante  (vitesse numérique) face à tout changement dans les attentes de bénéfices. Le capitaliste individuel n’est plus pertinent et préfère s’associer à ces flux agrégés gérés par des centaines de spéculateurs qui coordonnent leurs mouvements afin de « garantir » statistiquement les rendements.

 

LE PREMIER MINISTRE DE L’ÉPOQUE, MARIANO RAJOY, SALUE LE PRÉSIDENT DE LA BANCO SANTANDER, EMILIO BOTÍN, LORS DE LA POSE POUR LA PHOTOGRAPHIE DE FAMILLE AVEC LES GRANDS CADRES ESPAGNOLS QUI COMPOSENT LE CONSEIL DES ENTREPRISES POUR LA COMPÉTITIVITÉ (CEC) À MONCLOA EN 2014. TOUS SONT DIRIGEANTS, AUCUN PROPRIÉTAIRE IMPORTANT DES ENTREPRISES QU’ILS REPRÉSENTENT.

 

À la tête des entreprises et des usines ne sont plus les propriétaires, mais les gestionnaires qui gèrent les intérêts du capital dans cette application spécifique. Ces managers forment une couche spécifique: la grande bourgeoisie d’entreprise. Il leur serait impossible de connaître tous les propriétaires légaux  (grands et petits porteurs souvent des fonds de pension de travailleurs. NDLR) du capital qu’ils gèrent. Combien de fois par jour les actions de Volkswagen ou de Santander changent de mains? Combien de milliers de rentiers sont actionnaires de ces  fonds spéculatifs? Cette nouvelle forme de la bourgeoisie, héritière des anciennes classes dirigeantes, est liée à d’autres comme  celles qui gèrent à leur tour des macro-fonds et des banques, actionnaires « stratégiques » qui espèrent durer plus longtemps dans l’actionnariat et qui cherchent donc à obtenir des « synergies », C’est-à-dire des bénéfices au-delà du dividende, pour tout le capital qu’ils gèrent. Et tous sont intimement liés à l’État  des riches à travers la haute bureaucratie et les dirigeants politiques. Parce que le « business », quand le capital se déplace si vite et avec des attentes qui varient à chaque moment.  Cela dépend directement des conditions générales d’exploitation .

Luttes et lutte de classe

EXIGER UNE «CHARGE DE TRAVAIL» DU CAPITAL, C’EST ACCEPTER QUE NOTRE BIEN-ÊTRE EN DÉPENDE ET QUE LES COMBATS SONT INUTILES CAR IL N’Y A AUCUN INTÉRÊT DES TRAVAILLEURS AUTRE QUE CELUI DU CAPITAL.

Si le capitalisme a été ainsi réorganisé, c’est avant tout pour se protéger de la tendance permanente à la crise systémique, mais il a aussi changé sa capacité à répondre aux grèves et aux luttes des travailleurs. Et ces deux tendances se rejoignent dans chaque bataille spécifique. Si dans une entreprise, les exigences des travailleurs obligent à modifier les conditions d’exploitation de la force de travail (NDLR) menaçant de ramener les bénéfices en dessous de la moyenne régionale ou sectorielle, les dirigeants savent que le capital se retirera immédiatement et que peut-être cela fera les possibilités de récupérer ou de gagner à nouveau. la capitalisation et la rentabilité sont plus faible. De l’autre, la demande mondiale connaît des difficultés chroniques.

Que font les syndicats?

D’abord, ils acceptent la logique des managers – ils ne cessent d’être eux-mêmes – et ils nous disent que « sans rentabilité il n’y a pas de travail salarié« . Et avec la rentabilité du capital comme bannière, ils endossent les réclamations des dirigeants auprès de l’État, c’est-à-dire qu’ils demandent un « traitement spécial » pour le capital investi dans leur entreprise: soit en demandant à l’État de vendre les produits de l’usine, comme dans Navantia ou privilèges dans le coût des matières premières, comme à AlcoaLes travailleurs deviennent ainsi un simple outil permettant aux managers de faire pression pour survivre dans la compétition pour attirer des capitaux- des profits.

Ils ont raison de dire que sans rentabilité, le capital met quelques secondes – parfois moins – pour passer à une autre application plus productive. Mais il n’est pas vrai que cela devrait avoir pour conséquence d’accepter la subordination des travailleurs au profit et au succès des cadres. En effet, dès le début du XXe siècle, lorsque le capital a commencé à prendre de plus en plus la forme que nous connaissons aujourd’hui, une nouvelle forme de lutte a commencé à émerger dans laquelle la revendication de l’entreprise ne se distinguait plus de la lutte pour transformer les conditions d’exploitation générale. Une nouvelle forme de lutte qui répond à une situation – la nôtre – dans laquelle avec un capital de plus en plus «liquide» – mobile – fluide, les conditions de travail de chaque groupe de travailleurs dépendent de plus en plus des conditions générales qui s’appliquent à tous les centres de emploi.

 

NANTES LORS DE LA GRÈVE DE MASSE DE 1968 QUI S’EST PROPAGÉE DANS TOUTE LA FRANCE

La nouvelle forme de lutte, la grève de masse , n’était rien d’autre qu’une réponse en proposant une échelle de lutte plus proche de celle sur laquelle le capital jouait. Au lieu de durer éternellement, la grève s’est étendue « horizontalement » d’une entreprise à une autre sur le territoire. Dès le premier instant, il était visible que c’était une réponse de classe, pas d’un groupe spécifique de travailleurs à la situation dans une entreprise spécifique. En fait, les grèves se sont propagées et organisées non seulement dans des usines ou des entreprises, mais dans les quartiers, regroupant tous les travailleurs dispersés dans de petites entreprises, précarité, chômage et informalité. L’organisation, même si elle avait continué à avoir des syndicalistes parmi ses animateurs, ne pouvait plus non plus être dirigé par un syndicat corporatiste: ce n’étaient que des assemblées fonctionnelles coordonnées par des comités de délégués élus par eux.

 

LES DÉLÉGUÉS DU COMITÉ DES DÉLÉGUÉS DE SHUSH, IRAN (SOVIÉTIQUE) S’ADRESSANT À L’ASSEMBLÉE DE RUE EN NOVEMBRE 2018.

Voyons où nous en sommes maintenant: les travailleurs de chaque entreprise sont confrontés à un capital mondial qui n’est pas lié par ce qui s’y passe et qui nécessite certaines conditions de rentabilité pour maintenir les emplois. La rentabilité est la balle que les syndicats prennent et mettent sur notre front, afin que nous soutenions les intérêts particuliers des gestionnaires du  capital dans telle ou telle entreprise.

Voyons où mène l’extension de la grève sur le territoire: le capital n’a nulle part où aller, il a peur que l’exemple ne se développe en sautant les frontières; les conditions générales d’exploitation sont désormais leur problème et celui de l’Etat leur agence centrale. La grève met à mal le capital dans son ensemble.

Les conséquences ne s’arrêtent pas là. Tout d’abord, cette différence, typique du XIXe siècle, entre luttes «syndicales» et «politiques» a disparu, elle est soudainement devenue impossible.  (Selon nous le développement des contradictions antagonistes entre salaire et capital – entre capital variable et capital fixe explique ce pourquoi la soi-disant lutte « politique » – en réalité une lutte petite bourgeoise réformiste – est devenue impossible puisqu’elle se révèle une impasse.  Il est excellent que ce mythe de la lutte « politique » réformiste et parlementaire dégage de l’horizon prolétarien ainsi que les organisations gauchistes qui la verbalisent. NDLR)  Ou il est combattu en classe, au-dessus des divisions d’entreprises, d’accords, contractuels,  etc. Ou vous serez toujours à la merci de conditions générales de fonctionnement fixées par la concurrence entre les différents capitaux, dans un cadre où le capital ne trouve pas trop difficile de se passer d’entreprises – et de travailleurs – qui sont en dessous du bénéfice moyen attendu. Deuxièmement, les unions et leur forme même d’organisation ne correspond plus aux besoins de luttes concrètes, ils sont incapables de nous sortir de l’isolement. De plus, ils font le contraire: ils nous lancent la balle de la rentabilité d’un capital qui n’est pas le nôtre et qui vit de notre travail. Nous devons également réfléchir à ce qu’il faut faire lorsque les conditions n’existent pas immédiatement pour l’extension, entre autres, comment les promouvoir … Et nous pourrions continuer. C’est le débat qui touche.

 

L’importance de comprendre ce qu’est le capital aujourd’hui

 

La lutte des classes est trop importante pour être liée à des «traditions» ou à des formes dépassées.

Notre vie et l’avenir de nos familles en dépendent. Il suffit de la mémoire des générations qui travaillent aujourd’hui pour se rendre compte que la lutte isolée dans l’entreprise, les arrêts sectoriels, le « dialogue social » … n’ont conduit qu’à une spirale de précarité  et l’impuissance face aux fermetures d’usines et d’entreprises. Afin de trouver les formes alternatives de lutte qui nous servent aujourd’hui pour affronter ce qui vient, (et que la pseudo pandémie et le réel confinement paralysant et meurtrier nous ont enseigné NDLR) nous devons comprendre au moins fondamentalement ce qu’est le capital et comment il fonctionne. Et quand nous le faisons, il n’y a pas de fantasme historique pour le soutenir. Nous devons nous battre d’une manière différente de celle proposée par les syndicats. Et désormais, combattez pour étendre les luttes sur tout le territoire national et international.

 

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

2 pensées sur “COMPRENDRE LE CAPITAL POUR FAIRE FACE À CE QUI VIENT

  • Ping : COMPRENDRE LE CAPITAL POUR FAIRE FACE À CE QUI VIENT | Raimanet

  • 6 juin 2020 à 11 h 08 min
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    Bonjour Robert,

    … pour faire face à ce qui vient … ?

    Je m’interroge quand j’entends aujourd’hui les politiques de tous bords, de tous pays, sortir des milliards de leur chapeau, après avoir pulvérisé l’économie. Quel cirque !

    En France, les finances des syndicats sont culturellement opaques. Combines et faux-semblants se succèdent depuis longtemps.

    En revanche, une chose est claire, si les syndicats vivent très confortablement, ils ne vivent assurément pas des cotisations de leurs adhérents, lesquels représentent aujourd’hui, à peine 7 ou 8 % de syndiqués.

    Je me souviens de l’explosif rapport Perruchot (nov. 2011) sur les dotations publiques attribuées aux syndicats en France (patronaux et salariés).
    Dès sa sortie, ce rapport avait été bloqué par le gouvernement, officiellement pour ménager la susceptibilité de ces derniers. La Commission d’enquête fût tout aussi discrètement enterrée, et l’opposition se montra très discrète sur la manoeuvre. Comme sur tant d’autres d’ailleurs.

    Nicolas Perruchot démontre, entre autres, que les syndicats agricoles ne sont pas en reste car plus subventionnés que les autres.
    Mais où va tout cet argent ? … pas dans la trésorerie des agriculteurs. En tous cas, pas tous.

    Perruchot cible également la « porosité financière » entretenue entre les comités d’entreprises des grosses sociétés et les syndicats, notamment un fonds qui gère une partie des fonds de la formation professionnelle : FONGEFOR, et s’étonne que « des cheminots négocient une convention collective de la boulangerie »., mais aussi de la destruction des archives comptables du comité d’entreprise de la SNCF, lors d’un incendie.

    https://www.contribuables.org/2012/02/le-rapport-perruchot-sur-largent-des-syndicats-des-revelations-etonnantes-des-propositions-insuffisantes/

    Les cotisations des membres ne représentent que 3 à 4 % de leurs budgets.
    L’enveloppe de 4 milliards (!) d’euros de fonds publics, attribués aux centrales syndicales, représentent 80% des fonds syndicaux, aimablement financés par les contribuables.
    Quant au reste (+/- 16%) … pas vraiment clair.

    Selon ce rapport, les ressources des syndicats anglais et allemands, qui comptabilisaient à cette même époque 5 à 10 fois plus de membres, étaient 4 fois moindres.

    En conséquence, comment s’étonner des « absences » ou du manque de réactivité des centrales syndicales côté francais ?

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