Le salariat, une classe mondiale en expansion

Par Christakis Georgiou.

Le précédent article de cette série (le salariat, sa place dans la société et sa composition) s’est penché sur l’évolution historique du salariat des pays du capitalisme avancé (Europe, États-Unis, Japon). Dans ces sociétés, le capitalisme a depuis longtemps atteint sa maturité et le salariat est devenu la classe sociale majoritaire. Fruit du développement inégal des économies nationales dans le cadre du capitalisme, c’est aujourd’hui –  et de loin ! – dans les pays du Tiers-monde que la salarisation de la population active est la plus massive.


En France par exemple, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime que 84,7 % des actifs étaient déjà salariés en 1991. Le pic a été atteint en 2008, lorsque ce pourcentage s’élevait à 89,4 % (en 2017, on est revenus à 88 %) (1). Pour une population active totale comptabilisant environ 30 357 000 personnes, le nombre de salariés s’élève à 26 715 000. Le tout sur une population totale avoisinant les 67 millions. En 1991, la population active était de l’ordre de 26 millions et donc les salariés environ 22 millions.


Les chiffres pour l’ensemble de l’Union européenne sont un peu plus bas, avec 81,1 % en 1991 et 84,1 % en 2017, tandis qu’aux États-Unis, les pourcentages correspondants s’élèvent à 86,7 % et à 90 %. Ces chiffres traduisent une faible croissance de l’importance relative du salariat, mais ils sont surtout à comparer aux chiffres correspondants pour le salariat mondial.

Depuis 20 ans, la forte expansion du salariat mondial

Or, lorsque l’on examine l’évolution du salariat à l’échelle mondiale, les choses en vont autrement. À l’échelle planétaire, le salariat est encore une classe sociale jeune et en pleine expansion, notamment en raison de la forte expansion des capitalismes asiatiques – la Chine en premier lieu – lors des trois dernières décennies. L’émergence de la Chine en tant que puissance mondiale est bien connue ; mais la face moins visible de cette émergence est la massification du salariat chinois et la transformation profonde de la structure sociale dans ce pays qui, par sa taille, suffit pour faire bouger les équilibres à l’échelle planétaire.

Selon l’OIT, en 1991, le pourcentage des salariés parmi les actifs à l’échelle mondiale atteignait 44,1 % pour une population active de 2,4 milliards de personnes, soit environ 1,06 milliards de salariés. En 2017, le pourcentage de salariés était déjà passé à 54,3 % sur une population active en très forte expansion aussi, à savoir 3,45 milliards de personnes. C’est-à-dire, 1,87 milliards de salariés de par le monde. En 26 ans, le salariat mondial a donc gagné plus de 800 millions de membres – soit une progression de plus de 76 % (2).


Les lieux d’un essor

Une partie très conséquente de cette progression provient de l’accroissement du salariat chinois. Celui-ci est passé de 31,8 % de la population active en 1991 à 63,65 % en 2017, soit d’un peu plus de 206 à environ 500 millions. L’Inde est l’autre géant de l’Asie qui contribue fortement au phénomène, bien que de manière bien moins importante que la Chine. De 13,8 % de la population active en 1991, le salariat y passe à 21 % en 2017, soit approximativement de 46 à 110 millions. Cette transformation sociale en Asie est véritablement monumentale et devrait être considérée comme l’événement majeur des trois dernières décennies.


L’Amérique Latine, en revanche, connaît une progression relative du salariat moins importante, de 58,1 % en 1991 à 63,2 % en 2017. La croissance démographique du continent signifie cependant que le nombre de salariés est passé durant la même période de 101 à 195 millions. Il en va globalement de même pour l’Afrique subsaharienne, qui passe de 21,5 % et 42,25 millions de salariés en 1991 à 25,9 % et 107,6 millions en 2017.


Il faut bien noter que ces chiffres reflètent de manière très stricte le poids démographique du salariat. D’une part, ils ne prennent pas en compte les personnes dépendantes des salariés (enfants et parents trop âgés pour travailler) ainsi que les salariés retraités. Selon les calculs du marxiste britannique Chris Harman en 2023, cela doublerait la taille du salariat. D’autre part, ces chiffres ne tiennent pas compte du phénomène de la semi-prolétarisation – c’est-à-dire des personnes exerçant une activité indépendante (souvent des agriculteurs pauvres) qui se salarient en parallèle de leur activité principale. Ce phénomène est très répandu en Chine, où il concerne de dizaines de millions de personnes. C’est un phénomène qui accompagne nécessairement la transition vers la maturation capitaliste des sociétés : la même chose s’est produite aux États-Unis ou en France par exemple à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.


La grande convergence du salariat mondial

De même que la stabilité démographique du salariat dans les pays du capitalisme avancé va de pair avec une certaine stagnation des salaires et des conditions de travail depuis quelques décennies, la progression spectaculaire de ses effectifs dans les pays asiatiques coïncide avec une forte augmentation des salaires et une amélioration des conditions de travail. Cet effet de réduction des écarts salariaux au sein du salariat mondial pourrait se caractériser comme la « grande convergence » du salariat mondial, de la même manière que des économistes et historiens utilisent ce terme pour parler du rattrapage par les géants asiatiques des pays occidentaux. Ceci dit, de la même manière que les géants asiatiques sont encore loin d’avoir atteint leur maturité capitaliste et qu’ils ne font que monter les échelons en termes de valeur ajoutée de leur production industrielle, de même cette grande convergence entre salariat asiatique et des pays avancés est encore loin d’avoir égalisé les conditions des salariés.


La première chose à noter est que l’augmentation rapide de la production en Chine et en Asie se traduit par une part plus grande dans la production mondiale totale pour ces pays (cf. graphique 1). Cette évolution ne s’explique pas fondamentalement – comme on l’entend souvent – par la « désindustrialisation » touchant les pays avancés, puisque le gâteau de la production manufacturière mondiale augmente dans le même temps. C’est tout simplement que la production asiatique augmente à des rythmes plus élevés que la production en Europe, aux États-Unis et au Japon.


Le décollage industriel chinois a tiré vers le haut de manière spectaculaire les salaires des salariés locaux, comme on peut le voir dans le graphique 2 qui représente l’évolution du salaire annuel moyen en monnaie chinoise depuis les débuts de la République Populaire.



Graphique 1. L’augmentation rapide de la production en Chine et en Asie se traduit par une part plus grande dans la production mondiale totale pour ces pays.

 



Graphique 2, évolution du salaire annuel moyen en monnaie chinoise depuis les débuts de la République Populaire.


L’arbre chinois et la forêt mondiale


La Chine est cependant seulement l’économie « émergente » la plus performante de ce point de vue. Comme l’indique le graphique 3, les salaires réels (ajustés pour tenir compte de l’inflation) dans une série d’économies émergentes ont continué à croître vigoureusement depuis une douzaine d’années.


La comparaison avec les pays de l’OCDE dans le graphique 4 montre comment la meilleure performance dans ce groupe de pays (la Corée du Sud) se situait à un niveau très faible par rapport au groupe des pays émergents.



Graphique 3. Index des salaires réels moyens des pays émergents du G20 sur la période 2006-2015.



Graphique 4. Index des salaires réels moyens des pays développés du G20 sur la période 2006-2015.


Ceci dit, il faut garder à l’esprit qu’en niveau absolu, les écarts existent toujours et sont loin d’être comblés. En réalité, les salaires chinois les plus élevés – ceux des salariés dans les grandes métropoles de la Chine côtière – sont du même niveau que les salaires européens les plus bas, c’est-à-dire les salaires dans les nouveaux États-membres de l’Est.


Ainsi, le salaire mensuel médian s’élevait en 2016 à 1 135 dollars à Shanghai (4), à 983 dollars à Pékin et à 938 à Shenzen. Dans le même temps, le salaire équivalent atteignait 887 dollars en Croatie, 956 dollars en Lituanie et 1005 en Lettonie. La Pologne restait en haut du classement avec 1569 dollars, tandis que le salaire mensuel médian à Prague – l’une des grandes capitales de l’Europe centrale – était de 1400 dollars. Aux États-Unis, en revanche, l’État avec le salaire mensuel médian le plus faible était en 2015 le Mississippi, avec 3 383 dollars.


La relative stagnation du salariat dans les pays avancés va aussi de pair avec le déclin des organisations de classe qui se sont épanouies durant les trois premiers quarts du XXe siècle, et la dégradation du rapport de force social depuis le moment où ces sociétés ont atteint leur maturité capitaliste. Ce déclin et cette dégradation nous concernent tout particulièrement, puisqu’ils fournissent les clés du contexte particulier dans lequel nous déployons notre activité politique. Ce sera l’objet du prochain article de cette série.


 

Notes


(1) https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.EMP.WORK.ZS?locations=FR&view=chart.
(2) En comparaison, la population mondiale est passée de 5,31 en 1990 à 7,35 milliards en 2015 (selon l’ONU), ce qui représente une progression de 38,4 %. Le poids démographique général du salariat s’accroît aussi de façon relative.
(3) Chris Harmam, « The workers of the world », International Socialism Journal 96, t. 2 (2002). https://www.marxists.org/archive/harman/2002/xx/workers.htm.
(4) https://www.forbes.com/sites/kenrapoza/2017/08/16/china-wage-levels-equal-to-or-surpass-parts-of-europe/#76c8ee173e7f.

6 pensées sur “Le salariat, une classe mondiale en expansion

  • 24 juillet 2020 à 10 h 57 min
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    Le salariat n’est pas une classe sociale mais plusieurs. Et ce qui constitue le rapport de force n’est pas la quantité mais la valeur de ce qui est produit. Si on commence à nommer tous les noms des travailleurs ou salariés, la synthèse va s’avérer difficile. Il vaut mieux faire un énoncé et énumérer les faits qui prouvent l’énoncé.

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  • 24 juillet 2020 à 14 h 16 min
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    @ tous

    Il est exact que le salariat accable plus d’une classe sociale ou segment de classes

    Il est faux de prétendre que le RAPPORT DE FORCE est en proportion de la quantité ou de la valeur de ce qui est produit

    Le rapport de force entre classe sociale dépend 1) de la propriété des moyens de production – en quantité ou en valeur peu importe 2) des rapports sociaux de production INCLUANT le contrôle des organes d’imposition de l’oppression (police, justice, armée, prison, garde nationale etc.)

    Ce rapport de force bourgeois devra être renversé lors de la révolution par les milliards de prolétaires (tous salariés) unis en armée révolutionnaire sous la direction des soviets ouvriers.

    Merci de votre post

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  • Ping : Le monde d’après la supercherie de la pandémie et du confinement dément – les 7 du quebec

  • 25 juillet 2020 à 3 h 32 min
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    Nous avons déjà longuement débattu sur ce que Marx désignait par prolétaire, et sur ce point la définition était bien claire : « est prolétaire celui qui n’a que sa force de travail à vendre. » C’est une définition large, elle inclut pratiquement tout le salariat, les chômeurs, les sans-travail, c’est une définition sociale. Si tout travailleur productif est salarié, en revanche tout salarié n’est pas un travailleur productif. Certains salariés sont mêmes des exploiteurs, dès lors qu’ils administrent le système d’exploitation de l’homme par l’homme, les managers par exemple.

    « Par rapport au capitaliste financier, le capitaliste industriel est un travailleur, travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. » (Le Capital, chapitre 23, t.3.)

    Le prolétariat, nous l’assimilons avec certaines restriction à la population active qui comprend les chômeurs.

    Passons maintenant à la définition économique du prolétaire créateur de plus-value.

    « Pour distinguer le travail productif du travail improductif, il suffit de déterminer si le travail s’échange contre de l’argent proprement dit ou contre de l’argent-capital. » (Un chapitre inédit du « Capital », éd. 10/18, p. 238.) A partir de cette définition Marx (Un chapitre inédit du « Capital », p. 233) donne l’exemple du littérateur prolétaire de Leipzig, de la cantatrice qui, travaillant pour un patron, deviennent des travailleurs productifs en ce qu’ils valorisent le capital ; il dira la même chose dans une note du tome I du Capital sur un enseignant qui travaille dans le privé.

    En effet on a trop souvent cette idée que seul le prolétariat industriel est créateur de plus-value parce qu’il créé des objets/marchandises. Marx,et c’est tout l’objet du Capital, démontre que seul « est donc productif le travail qui valorise directement le capital ou produit de la plus-value. »(Un chapitre inédit du « Capital », p. 224.)

    A contrario, un artisan par exemple produit une marchandise X ou un produit Y, il fait un travail productif, mais du point de vue de la production capitaliste il n’effectue pas de travail productif.

    Ces jalons posés nous pouvons maintenant voir ce que représente au niveau mondial le prolétariat (population active) le prolétariat occupé (en déduisant les chômeurs) et le prolétariat créateur de valeur (ce qui est plus compliqué, les statistiques mondiales à ce niveau sont difficiles à déchiffrer).

    Il faudra compléter ce texte avec les surnuméraires qui devraient d’ année en année prendre de l’extension au niveau mondial, au point que le capital légifère ( loi travail en France) sur un droit à la personne distinct du salariat ( l’ auto entrepreneur de soi) par exemple et les « salariés » en portage salarial comme les coiffeuses à domicile en France.

    G.Bad 25/07/2020

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  • 26 juillet 2020 à 21 h 51 min
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    @ Gérard

    Ce texte est extraordinaire. Il prouve hors de tout doute que les conditions objectives de la révolution prolétarienne n’étaient nullement réunies en 1917.

    Et il prouve qu’en 2020 – avec 2 milliards de prolétaires réparties sur toute la terre même en Afrique – en Chine et en Inde maintenant les conditions objectives de la révolution prolétarienne sont à maturitées (la plus importante du moins).

    Merci pour ce texte si important.

    Robert Bibeau

    Répondre

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