Effort de guerre et «patriotisme lucratif» des fabricants et marchands d’armes

Par Khider Mesloub.

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13.06.2022-Mesloub-English-Italiano-Spanish

À chaque guerre son lot de drames subis par les populations. Mais surtout son flot de profits engrangés par les grands groupes industriels de l’armement. En effet, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les pays occidentaux, qui mènent une guerre par procuration, sont entrés dans la phase de la mobilisation générale, mais de leurs entreprises d’armements pour accroître vertigineusement leurs profits.

Y compris les entreprises du secteur industriel et commercial s’invitent au banquet des profits pour bénéficier des commandes de l’État. Au festin des bénéfices, réalisés grâce au renchérissement des prix de leurs produits, motivé au nom de la flambée des prix des matières premières, elle-même justifiée initialement par l’apparition de la pandémie de Covid-19, et maintenant par la guerre d’Ukraine.

Ces entreprises participent ainsi, par « patriotisme lucratif », à l’effort de guerre impérialiste.

À chaque conflit armé, c’est l’occasion bénie de bénéficier des commandes d’armements lancées par les États. Du renouvellement des équipements militaires. De l’expérimentation de nouvelles technologies meurtrières sur les lignes de front. Aujourd’hui, les fournisseurs d’armes des pays occidentaux se frottent les mains, ces mains souillées de sang des victimes ukrainiennes enrôlées comme chair-à-canon dans cette guerre livrée en vrai par l’OTAN contre la Russie.

 

La rapacité des exploiteurs

Sur le plan géopolitique, d’aucuns comparent l’actuelle guerre en Ukraine à la Première Guerre mondiale. Une chose est sûre, le premier conflit mondial permit un enrichissement extraordinaire des groupes industriels de l’armement. Mais également des autres secteurs économiques. Surtout, il permit la réorganisation taylorienne de la production, matérialisée par l’imposition du salaire à la tâche, indexant directement la paye des ouvriers sur la vitesse et la précision de leur production. Ces mutations professionnelles et sociales favorables au capital donnèrent naissance à l’organisation scientifique du travail. (De nos jours, le capital profite de la conjoncture marquée par la pandémie et la guerre d’Ukraine, fléaux délibérément créés par lui, pour procéder à l’instauration d’un nouvel ordre mondial dominé par la numérisation de l’économie, la généralisation du télétravail, l’ubérisation des activités professionnelles, l’expansion du e-Commerce, etc.)

C’est au cours de ce premier conflit mondial que les plus grands trusts du 20ème virent le jour ou consolidèrent leur emprise sur l’économie internationale. Pour ne considérer que la période de la guerre (1914/1918), les chiffres d’affaires de ces entreprises augmentèrent considérablement.

En France, pendant que des millions de prolétaires se mobilisaient sur les fronts de guerre, se faisaient massacrer, les capitalistes réorganisaient lucrativement l’appareil productif pour maximiser leurs profits. Dès le début du conflit, la mobilisation industrielle pour soutenir l’effort de guerre fut décrétée par le gouvernement. Renault, Peugeot, Michelin, Citroën, Dassault, etc. (ces deux dernières créées respectivement en 1915 et 1916), pour ne citer que les entreprises les plus connues, furent enrégimentés en vue de fabriquer les équipements et matériels pour l’armée.

Au cours de ce premier conflit armé mondial, les usines Renault œuvreront à l’effort de guerre par le doublement de leur production des camions, l’assemblage des chars, la fabrication massive des obus. L’usine Citroën est construite en 1915, non pour fabriquer des voitures, mais des obus. De même l’usine Peugeot, avant de fabriquer sa première voiture en 1921, se spécialise dans l’assemblage des obus et moteurs d’avions. C’est durant ce premier conflit mondial qu’est fondée l’entreprise Dassault, spécialisée dans la fabrication des hélices d’avion pour équiper les biplans de l’armée de l’air.

Grâce à leurs fournitures d’armes, le chiffre d’affaires de ces entreprises progresse de façon exponentielle. Certaines sociétés, notamment Citroën et Schneider, réalisent une marge bénéficiaire de l’ordre de 40%. Ces faramineux profits provoquent colère et indignation parmi la population. Et surtout controverses. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels », écrit furieusement l’écrivain Anatole France dans une lettre publiée dans le journal L’Humanité. Sans conteste, la Première Guerre mondiale a largement profité à de nombreux secteurs, notamment les charbonnages, la sidérurgie, l’armement et la viticulture.

 

La cupidité des profiteurs de guerre

La polémique enfle dès la première année du conflit mondial. Les profiteurs de guerre sont fustigés. Condamnés. Des « bandits », des « chacals », des « gredins », des « thénardiers », écrit en octobre 1915 l’ancienne secrétaire de Jules Vallès, la journaliste Séverine, dans un périodique socialiste. En effet, dans son article, la journaliste fustige ceux qui « s’engraissent de la chair d’autrui », « pressurent le soldat » en « raflant à tout prix ce qu’ils sont certains de lui revendre le triple ». (Déjà la dénonciation de l’infâme inflation orchestrée par les puissants pour s’enrichir à bon compte par le renchérissement des prix des produits de première nécessité comme des matières premières).

En France, en 1915 un rapport de la Commission des finances de l’Assemblée nationale relève que des obus ont été facturés quarante pour cent plus chers que leur valeur. Par ailleurs, la Commission note que les commandes sont livrées en retard. Du matériel est défectueux. Pourtant, à l’instar de la scandaleuse affaire des vaccins ARN-m vendus par le groupe pharmaceutique Pfizer sans encourir aucun risque de condamnation pénale et financière en cas d’effets secondaires indésirables déclarés sur un vacciné, la Commission souligne que le Ministère de la Guerre n’a « prévu dans les contrats aucune pénalité financière pour retard et inexécutions ».

L’Allemagne bourgeoise participe également à la bataille des profits. À la curée de l’enrichissement. Selon une Commission parlementaire convoquée en 1917, les entreprises houillères et sidérurgiques ont vu leurs bénéfices augmenter par huit entre 1913 et 1917. C’est durant cette guerre que le futur constructeur automobile BMW est fondé, pour fabriquer initialement des moteurs pour des avions de combat. Pour les grandes entreprises allemandes (Krupp, Mayer, etc.), la guerre leur a permis d’amasser d’immenses profits. L’économie de guerre a profité également aux puissants du Royaume-Uni. C’est durant la Première Guerre mondiale que la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise Shell accroît sa puissance industrielle. Au lendemain de la guerre, Shell deviendra la première compagnie pétrolière mondiale.

Comme lors de la Première Guerre mondiale, actuellement les entreprises se livrent à la même course aux profits par l’augmentation des tarifs de leurs produits, sous couvert de l’ébranlement du contexte international.

Par ailleurs, depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, les pays occidentaux proposent des armes à l’armée de Zelensky. La France a fourni des équipements de protection, casques et gilets pare-balles.  Mais, ensuite, la France a livré des missiles antichars Milan aux combattants ukrainiens.

Quant aux États-Unis, premiers fabricants et marchands d’armes au monde, dotés d’un budget de la Défense de presque 800 milliards de dollars, ils fournissent une aide militaire à l’Ukraine conséquente estimée à plusieurs dizaines de milliards de dollars, au grand bénéfice des grands groupes industriels de l’armement, notamment les entreprises Lockheed Martin, General Dynamics, Boeing et Raytheon. Car les armes fournies par les USA à l’Ukraine, majoritairement prélevées sur les stocks des bases américaines d’Europe, nécessitent d’être rapidement remplacées par de nouvelles commandes effectuées auprès de ces entreprises de l’armement.

De même, la réactivation de l’OTAN, un moment déclarée en état de « mort cérébrale », renforcée par l’adhésion de la Finlande et de la Suède (bientôt la Suisse), constitue une opportunité financière inespérée pour le complexe militaro-industriel américain. Par la relégitimation de l’OTAN, dominée par les intérêts américains, le marché européen de la défense s’ouvrirait encore plus abondamment aux entreprises de l’armement étasuniennes. Déjà principaux fournisseurs de l’armée européenne, les USA, à la faveur de la guerre en Ukraine, viennent de consolider leur hégémonie économique par la vente de chasseurs F-35 à plusieurs pays européens, au grand dam de Dassault, d’Eurofighter d’Airbus et du Gripen de Saab, laissés sur la touche.

Hier comme aujourd’hui, la guerre demeure un business très rentable pour les puissances d’argent.

Khider MESLOUB

 

 

 

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

3 réflexions sur “Effort de guerre et «patriotisme lucratif» des fabricants et marchands d’armes

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