Le prolétariat international peut-il entraver la marche à la guerre mondialisée?

Par Révolution ou Guerre Numéro 21

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Quatre mois que la guerre impérialiste fait rage en Ukraine.

Des villes entières sont dévastées ; des millions de civils, femmes, enfants, bébés, vieillards, ont abandonné leur domicile, fuyant les bombes ; des milliers d’entre eux sont morts ou blessés, traumatisés à vie ; exactions et viols se multiplient rajoutant à la terreur ; des dizaines de milliers de soldats ont déjà été tués, ukrainiens et russes ; des centaines de milliers d’autres sont blessés, estropiés, mutilés. Ces images d’immeubles éventrés, de ponts détruits, de civils hagards au milieu des ruines, à la recherche d’eau ou de ravitaillement, nous renvoient à celles de la fin de la 2e Guerre mondiale ; à l’Allemagne de 1945, à Berlin, Dresde, Cologne ; aux ports de la Manche et de la Mer du Nord sous les gravats, Rotterdam, Anvers, Hambourg, Le Havre ; aux exodes massifs de millions de réfugiés rejetés d’un pays à l’autre.

Pour l’Europe, le réveil est difficile. L’Union européenne et l’intégration économique n’étaient-elles pas garantes de la paix ? Or la guerre impérialiste y est de retour. Sanglante. Pour autant, elle n’avait jamais disparu du monde capitaliste. Les ruines de Marioupol ne sont pas non plus s’en rappeler celles d’Alep en Syrie en 2015-2016 ; l’afflux de réfugiés aux postes frontières polonais celui aux postes frontières turcs. Il est un fait : la guerre impérialiste est une donnée permanente du capital et de l’impérialisme. Mais relever la permanence de la guerre impérialiste ne suffit pas. Toutes les guerres ne sont pas égales ; n’ont pas la même ampleur ; ni la même signification ; ni n’expriment la même dynamique et les mêmes enjeux. Pour nous limiter aux deux guerres les plus sanglantes de ces dernières années, celles de Syrie et d’Ukraine, elles apparaissent en soi tout aussi barbares, dévastatrices, meurtrières et terrorisantes l’une que l’autre.

De plus, elles mettent au prise les mêmes protagonistes, Russie d’un côté et puissances occidentales de l’autre, ces dernières réunies sous l’égide américaine. En ce sens, on peut dire que les dynamiques et contrastes impérialistes qui s’étaient révélés en Syrie ont mené à l’invasion militaire russe en Ukraine. Il y a donc similitude et continuité entre les deux. Mais il y a aussi rupture, ou plutôt un saut qualitatif entre l’une et l’autre.

La guerre en Ukraine marque le premier acte de la marche ouverte et forcée à la guerre impérialiste généralisée, une Troisième Guerre mondiale, seule réponse ou issue du capitalisme à sa crise économique ; et marche dans laquelle chaque bourgeoisie, à commencer par les plus puissantes, est contrainte, forcée, de s’engager et d’imposer à ses populations. Jusqu’alors, les poussées, la dynamique ou procès, vers la guerre impérialiste généralisée, n’étaient pas directes, ne semblaient pas animer de manière immédiate les politiques externes et internes des uns et des autres. Certes, les État-majors militaires travaillaient déjà sur le retour de la guerre dite « de haute intensité », celle-là même qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux. Certes, les budgets et les dépenses d’armement ne cessaient de croître d’année en année (1) . Certes, suite à la pandémie de Covid et les pénuries de matériels médicaux, l’exigence du retour à la production des biens dits essentiels sur le territoire national, c’est-à-dire « essentiels » à la défense de chaque capital national, marquait une rupture pour centraliser, organiser et planifier les grands axes de la production nationale, indispensable et propre à l’établissement d’une économie de guerre.

Avec la crise et donc la concurrence à mort entre chaque capital national, la guerre généralisée en tant que tendance et devenir tendait déjà à dicter le cours des événements et des politiques. Mais avec la guerre en Ukraine, la question de la guerre impérialiste généralisée devient un élément, un facteur, direct de la situation au point de précipiter les décisions conscientes de la classe dominante. «Nous allons durablement devoir nous organiser dans une économie de guerre» disait, pas plus tard qu’hier, le président français Macron. La guerre en Ukraine provoque des réactions en cascade de la part de chaque impérialisme que la guerre en Syrie n’avait pas, et ne pouvait pas, produire. Ou du moins n’exigeait pas de produire.

Le plus significatif ? Le réarmement massif de l’Europe, à commencer par l’Allemagne pourtant traumatisée par les deux guerres mondiales et la catastrophe finale de 1945. La décision allemande est en soi une autre rupture historique. Mais c’est toute l’Europe, jusqu’au petit Danemark, qui a décidé de relancer les dépenses militaires. Autre rupture historique suite à l’invasion russe en Ukraine, la Suède et la Finlande, traditionnellement « neutres », ont décidé de rejoindre l’Otan ; et en passant renforcer l’étreinte sur la Russie… que Poutine cherchait pourtant à desserrer en envahissant l’Ukraine. Bref, le danger et la dynamique vers la guerre impérialiste généralisée qu’exprime la guerre en Ukraine obligent chacun à la relance des dépenses de défense militaire et de l’industrie d’armement ; et surtout, à rechercher alliance politique et militaire provoquant alignements et polarisation impérialiste accrue.

Voilà pourquoi nous disons qu’il s’agit d’un pas important dans la marche à la guerre généralisée. Au même moment, du fait même de la guerre, l’alignement contraint des principales puissances européennes (1) . Les dépenses mondiales pour le seul armement nucléaire ont augmenté de 9 % l’an dernier, la France au premier chef, derrière les États-Unis autorisent ces derniers à pouvoir accentuer encore plus leurs pressions impérialistes et militaires sur la Chine ; autour de Taïwan et de son détroit.

De même, et à une échelle plus locale mais non moins significative des dynamiques en présence, Israël qui avait essayé de servir d’intermédiaire entre la Russie et l’Ukraine courant mars, n’hésite plus à bombarder l’aéroport de Damas et à s’en prendre, de fait, à la présence russe en Syrie. Ce n’est pas seulement la polarisation impérialiste que la guerre actuelle relance comme jamais depuis 1945, mais aussi les pressions, menaces et interventions militaires.

L’engrenage impérialiste et militaire vers la guerre généralisée est enclenché. Il ne s’agit donc pas de relever la permanence en soi de la guerre sous le capitalisme, « toute vérité abstraite devient une phrase si on l’applique à n’importe quelle situation concrète » disait Lénine. Mais il s’agit de comprendre le cours des événements à partir de la guerre impérialiste telle qu’elle se développe concrètement, historiquement, dans la réalité en mouvement, pour pouvoir saisir les potentialités de réponse à cette marche à la guerre et dégager orientations et mots d’ordre pour ce combat. Car il y a une réponse potentielle. Car, il est un autre élément qui intervient dans l’équation historique : la réalité, en mouvement, de la lutte des classes. La guerre en Ukraine, premier moment du procès vers la 3e guerre impérialiste généralisée, oblige chaque bourgeoisie nationale à relancer encore plus ses attaques économiques et politico-idéologiques contre chaque prolétariat. Il ne s’agit plus simplement de lui présenter la facture de la crise mais aussi et surtout celle des sacrifices indispensables aux dépenses militaires ; pour le prolétariat en Europe pour qui la rupture est brutale, de la mise en place de l’économie de guerre, du réarmement allemand, du renforcement de L’Otan et des livraisons d’armes et de vivres à l’Ukraine.

D’ores et déjà, c’est principalement lui qui paie le prix de l’inflation généralisée – en particulier du gaz, de l’essence et des céréales – et l’intensification de l’exploitation sur les lieux de travail que la crise et la guerre, se conjuguant l’une l’autre, provoquent. Et c’est là, précisément dans ses attaques redoublées, concrètes et bien ciblées pour la guerre et contre les conditions de vie et de travail du prolétariat international que résident les bases matérielles et historiques d’une réaction possible, voire d’un freinage du cours vers la guerre impérialiste généralisée. Et cela sur tous les continents.

Il ne s’agit donc pas de répéter et chanter en toute occasion, dogmatiquement, des formules répétées depuis plus de cinquante ans maintenant telles que le prolétariat n’est pas battu, ou encore qu’il n’est pas prêt à accepter les sacrifices pour la guerre. Insuffisant et impuissant, quand ce n’est pas tout simplement la phrase anarchisante et radicale traditionnelle du gauchisme.

Le constat tiré du rapport entre guerre et lutte des classes est clair : le prolétariat est impuissant à empêcher les guerres impérialistes locales, y compris aujourd’hui la guerre en Ukraine. Cela signifie que le rapport des forces international entre bourgeoisie et prolétariat n’est pas en faveur de ce dernier. Mais ce constat objectif, matériel, ne dit pas que ce rapport soit figé et que la lutte entre classes n’est pas, n’est plus, ou bien encore serait mise entre parenthèse jusqu’à un réveil hypothétique et soudain, la révélation tombant du ciel, des masses prolétariennes. Il convient de relever quelle est la dynamique même, le mouvement, le cours, de ce rapport dialectique entre les classes : du fait de la guerre, et sous l’initiative et l’offensive de la classe dominante, la lutte des classes va s’exacerber et s’intensifier jusqu’à des affrontements massifs et historiques ; et cela, dans les termes, les terrains et le timing que chaque bourgeoisie va chercher à imposer.

Alors, nous pouvons commencer à voir poindre, émerger, les conditions concrètes des enjeux et batailles diverses et successives que la bourgeoisie va mener contre le prolétariat et que celui-ci ne pourra pas esquiver. Orientations et mots d’ordre vont donc se préciser et la réalisation pratique du principe de l’internationalisme prolétarien se décliner selon les lieux et moments, au fur et à mesure du développement de l’affrontement de classe. C’est précisément pour cette raison que nous soutenons l’appel de la TCI, et son contenu politique, à la formation de comités Non à la guerre, oui à la guerre de classe. (2)

 

Le cours des événements appellera bien d’autres mots d’ordre. Inévitablement. Aux groupes communistes de s’y préparer à partir de la réalité, en mouvement, de la lutte des classes ! Révolution ou guerre, 14 juin 2022. cf. l’Appel de la TCI, page 8 dans ce numéro.   Aussi disponible sur : https://les7duquebec.net/archives/272938

 


À SUIVRE

(1) (Rapport de l’Ican, International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, juin 2022). – 1 – Révolution ou Guerre # 21 – Groupe International de la Gauche Communiste (www.igcl.org)0

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

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