IL ÉTAIT UNE FOIS… LE QUÉNADA (Jean-Pierre Asselin de Beauville)

YSENGRIMUS — Dori est un Français d’origine martiniquaise qui est installé au Québec depuis peu de temps et qui travaille pour un organisme international (fictif) ayant comme objectif la valorisation et la promotion de la langue française dans le monde. Créolophone et francophone, Dori établit rapidement sa jonction, en méthode, tant avec ses collègues du monde universitaire qu’avec les individus du cru, au sein de la nébuleuse afro-canadienne de la métropole québécoise. Il s’assume sereinement comme un hérault de la langue française, en l’intégralité du monde francophone et plus spécialement au Canada. Nous évoluons ici, en un petit univers socio-historique imperceptiblement décalé, dans le cadre d’une utopie courte. C’est-à-dire que les faits et gestes qui nous sont rapportés dans ce roman se passent en 2040, soit dans un avenir journalistiquement lointain quoi qu’historiquement proche. Tout ressemble donc beaucoup à la situation actuelle, mais il y a quand même un lot de petites diffractions qui s’installent graduellement, dans nos consciences, au fil du déroulement de la fable. On est dans du roman d’anticipation, au sens littéral du terme. C’est de l’utopie en habits ordinaires. Et cette utopie subtilement uchronique (ou uchronie insidieusement utopique) configure les choses et les gens de façon à ce que l’auteur dispose de la marge de manœuvre suffisante lui permettant de procéder à la diffusion tranquille des idées qu’il met de l’avant.

En cette époque et en ce monde, pour tout admettre sans se commettre, on trouve quand même que, dans la disposition ordinaire et extraordinaire des choses, la langue anglaise prend vraiment beaucoup de place au Québec, notamment à Montréal. Or l’idée principale mise de l’avant ici, de la façon la plus explicite, c’est incontestablement la promotion du fait français et du fait francophone. Sous cet angle, les Québécois apparaissent un peu comme de tendres apathiques ayant vu tout doucement s’effilocher et se dissoudre leurs vieilles aspirations nationales et laissant derechef s’insinuer, dans les interstices de leur vie ordinaire, les pratiques langagières et conceptuelles de l’occupant colonial. Un coup de barre francisant et francophile semble sur le point de devoir tenter de prendre corps. Pour ce faire, les différents protagonistes francophones, dont Dori fera éventuellement la connaissance, vont se trouver impliqués dans un ensemble d’activités sociopolitiques qui les amèneront, de fil en aiguille, à bardasser cette grande termitière complexe qu’est la réalité bien installée des relations interculturelles, ou multiculturelles, ou pluriculturelles, au Canada.

Cet opus assume ouvertement l’idéalisme prospectif de ses vues. Il a pourtant comme caractéristique cruciale d’être un roman du monde ordinaire. Les hommes et les femmes s’y rencontrent, s’y aiment et y militent dans les conditions les plus prosaïques de la vie urbaine contemporaine. Le Canadien n’y apprendra pas grand-chose sur lui-même, car cet ouvrage est un miroir net et précis de son petit monde, à lui. Par contre, on découvre ici aussi un roman du monde extraordinaire, pour les lecteurs du reste de l’univers francophone. En effet, l’exercice, suavement biscornu, auquel nous convie Jean-Pierre Asselin de Beauville consiste en grande partie à faire découvrir la réalité québécoise et canadienne au lecteur et à la lectrice du reste de la francophonie. De ce point de vue, ce roman réalise parfaitement ses objectifs. Et cela a comme effet secondaire heureux de placer les lecteurs canadiens et québécois devant certaines facettes fortement insolites de leur quotidienneté comportementale et langagière. De fait, on est ici en train de vivre, en douce, rien d’autre qu’une visite guidée de la réalité québécoise, dans ses détails les plus vernaculaires et intimes. La chose se joue par le petit bout de la lorgnette. Et de la façon dont les péripéties se déploient, il semble bien qu’on soit dans une situation qui, sans produire l’ambiance d’une carte postale ou d’un livret touristique, fait découvrir par touches l’émotion spécifique et les différents soubresauts intellectuels vécus par un observateur extérieur qui nage et surnage dans la réalité québécoise et se doit d’y instaurer, en douce toujours, un petit paquet d’activités politiques et militantes portant leur lot non-négligeable de conséquences sociologiques.

Le style de l’ouvrage est net, prosaïque, dépouillé. Le ton est direct et bien amené. Sans rougir ni broncher, on fait dans le sobrement explicite et le discrètement expliqué. Et ce qui, pour le lecteur canadien, apparaît largement comme une succession de truismes et de quasi-trivialités se découvre en fait comme procédant de la fraîcheur et de l’originalité du regard, toujours neuf, de l’observateur extérieur. Les différents protagonistes du récit vont donc se lancer à l’assaut de la flasque et pâteuse inertie canadienne, en matière de promotion de la langue française. La mise en place de leur action sera stimulée par des particularités ayant lieu nulle part ailleurs que chez nos imparables voisins du Sud. Le propos de cet opus comprend bien, et arrive donc aussi bien à bien nous faire comprendre, qu’une portion importante des réalités sociales au Canada se déploient depuis une immense dynamo socio-historique extérieure à lui. Les États-Unis. Aux États-Unis, donc, un chef d’état démocrate (fictif) de souche hispanique, le tonique président Hector Sanchez, vient de prendre le pouvoir et il s’installe dans une dynamique où il veut valoriser la langue espagnole, au point d’en faire plus qu’un simple idiome véhiculaire ou familial. Démographie moderne oblige, le nouveau pouvoir américain souhaite désormais que la langue espagnole devienne rien de moins qu’une des langues officielles des États-Unis, avec inscription limpide de son statut dans la constitution américaine, et toutim. Cela crée une dynamique sociolinguistique renouvelée qui instaure une pulsion très forte en faveur des différentes langues latines, sur le continent. Et, promptement, cela est interprété, au nord de la frontière, comme étant une opportunité pour faire la promotion de la langue française. Et, dans la joie sans mélange des utopies bien lisses, la susdite langue française en vient à être tellement promue, tellement approuvée et tellement mise de l’avant, dans le contexte soigneusement configuré de cette fable, qu’on en arrive, au final, à changer le nom Canada pour Quénada, de façon à bien faire sentir qu’il s’agit désormais d’un pays bilingue français-anglais. Rien n’est trop beau. Ah, cher réalisme pastel de fiction, pourquoi irais-tu t’encombrer du réalisme grisâtre des réalités réelles?

Nous sommes ici, ouvertement, à mi-chemin entre une sorte d’exercice de planification linguistique imaginaire et quelque chose comme un conte fantastique. Cet exposé fabulatoire se termine d’ailleurs sur une moralité où on sent flotter onctueusement une manière d’ironie ténue. Le travail réflexif se joue beaucoup plus ici au plan du fantasmatique que du programmatique. Tout semble si simple… et pourtant… Comme subitement, comme en passant, on a l’occasion d’observer ce que beaucoup d’immigrants et de résidents permanents vivent, dans le contexte canadien… ce beau contexte canadien propret, gentillet, faussement inoffensif, où tout paraît si sympathique et si aseptisé. Tout à coup, comme ça, toc… pour avoir milité pour une cause, ma foi largement en deçà des contraintes les plus minimalement extensibles ès liberté d’expression, voici que certains de nos immigrants et de nos étudiants à carte de séjour se mettent à trembler comme des feuilles, devant leur boite postale. Ils craignent, de façon toute ordinaire, de subir des pressions administratives, comme conséquences des choix militants qu’ils ont assumé, dans leur vie sociale. Tout à coup, on s’aperçoit qu’à l’intérieur du creuset de ce Canada savonneux et gentil-gentil percole une autre réalité, plus feutrée, plus délicate, moins propre, moins facile, pour les gens qui ne sont pas des Canadiens ou des Québécois de souche. La chose est amenée en benoite déférence et en toute intelligibilité de ton et de faconde… Le traitement est décontracté, certes, mais… On sent soudain qu’il tend à se tramer des choses qui procèdent de l’implacable, pour les personnages ayant le profil sociologique du narrateur et du segment sensible de son groupe de pairs.

Bienvenue en cette promenade calmement ethnologique, sociologique et socio-historique dans un Canada et un Québec inattendus et incongrus, qui sont ceux se reflétant, sans trop le savoir, dans l’Orbite Oculaire Monde. On a ici un ouvrage l’un dans l’autre étonnant. Il est touchant par sa simplicité, son sens du prosaïque et cette façon toute ordinaire qu’il a de retourner les tables et de soudain faire de l’observateur extérieur un observateur intérieur, c’est à dire un personnage dont le regard nous saisit par sa candeur et en même temps par la profondeur intense de la radicalité douce qu’il avance et promeut. Sans concession.

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Jean-Pierre Asselin de Beauville, Il était une fois… le Quénada, chez ÉLP éditeur, 2022, formats ePub, Mobi, papier.

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