CAILLOUX ET PERLES (Diane Boudreau)

Car à ce jour, saurait-t-elle écrire autre chose que de la poésie? Un texte à l’allure d’un roman, ou un récit. Elle aimerait tant, elle y aspire… (p. 53)

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YSENGRIMUS — Inventée par l’autrice Diane Boudreau, Marie Cadet-Soucy est un personnage de fiction au statut fictionnel… disons… relativement vague et discrètement incertain. Marie est passablement satisfaite de sa vie actuelle. Ses affaires vont plutôt bien. Tout fonctionne comme sur des roulettes. Marie a, l’un dans l’autre, accédé à une sorte de paix intérieure, qui est le résultat d’un cheminement assez ardu, dont l’ouvrage Cailloux et perles est un peu la mise en forme verbale contemporaine et conclusive. La Marie d’aujourd’hui est en vie, heureuse, apaisée, sereine. En fait, on peut dire, comme elle le dit elle-même, que Marie est désormais née.

Marie est née. Elle touche la lumière. Poète, conférencière, animatrice culturelle, nommez-les toutes! En ce moment précis, le petit mouton noir, la si désespérante n’est plus. Jamais elle n’avait ressenti tant de fierté.  (p. 63)

Mais il fut un temps ou le susdit désespérant petit mouton noir en broyait, justement, du noir. Il a fallu mettre certaines choses en bon ordre, en méthode, pour arriver au point actuel. Le personnage fait donc ici un peu le ménage dans les différentes particularités de ce que furent les petites péripéties cuisantes de sa vie. Et les observations qu’elle en dégage ont une indubitable acuité de langueur, pour ne pas dire une bien durable lancinance. De fait, les choses n’ont pas toujours été aussi simples, dans le menu des interactions sociales de Marie. Idem dans l’organisation de sa vie praxique. En réalité, tout n’était pas au départ rond comme des cailloux, sous le flux liquide du ruisseau. Tout était plutôt hérissé d’arêtes. Et c’est le flot dudit ruisseau temporel qui a fini par transformer les objets raboteux de la vie en cailloux lisses, puis en perles. Mais ces cailloux et perles… il faut encore tirer au net l’ensemble des questions qui les concernent, dans les replis du bilan de vie de Marie. Et de fait, elle espère arriver à dégager tous les cailloux, les anciennes discordes qui font entrave sur le chemin. Défaire ces nœuds, un à un, sur les quelques maillons de chaîne humaine dont elle est redevable (p. 34). Développement textuel en miniature, pour un fort vaste programme.

Le problème principal rencontré par Marie, c’est celui de ce qu’on pourrait appeler… sa maladresse humaine… son impéritie sociale. Elle fonctionne finalement comme quelqu’un qui fait des petites gaffes, en son monde, gaffes qu’elle hypertrophie, en son cœur. Et Marie en vient à se croire un petit peu pataude, désorganisée, mal ammanchée, problématique. Et cet état de fait oblige parfois Marie à procéder à quelques corrections, rectifications, rafistolages… qu’elle ne fait pas toujours, en fait… dans les faits. Les corrections, rectifications et rafistolages auxquels elle doit procéder, surtout ceux qui sont d’ordre social, meurent au feuilleton de son action, littéralement. Le ramanchage en vue se configure souvent après coup. Cela force Marie à formuler toutes sortes d’excuses et ce, un petit peu dans le vide.

Admettre ses torts, offrir ses excuses, regretter amèrement ses gestes, cela n’a rien de confortable et surtout n’effacera rien. On ne peut reculer l’horloge du temps ni reprendre autrement le cours des choses. Pourtant, lorsque Marie exprime ses regrets par la pensée ou l’écriture, quelque chose de bienveillant et d’apaisant vient recouvrir les trous béants de ces cratères et se pose au-dessus… par-dessus… par don… (p. 33)

Par don… pardon. La propension à demander pardon s’installe, tout doucement. Et on corrigera du comportemental par du scriptural. C’est bien que Marie a à la fois des choses à faire et des choses à dire… dans le même mouvement. Elle a donc en main un grand cahier, un bon vieux cahier ligné, dans lequel elle rédige après coup les manifestations de cet esprit de l’escalier de la rafistole sociale. C’est dans l’espace scriptural qu’elle discute et/ou interagit, très ouvertement, très sincèrement, presque sereinement, avec les personnes à qui, au fil de son existence, elle a, bien involontairement, cassé un verre. La solution interactionnelle, pour Marie, ce sera finalement de confier ex post les différentes difficultés rencontrées et les différents propos apologétiques les concernant à la page d’écriture. L’écriture sortait Marie de la honte, de la disgrâce, et la hissait un peu plus près de la lumière. Tout n’était pas gagné, loin de là… (p. 40). Tout reste ardu, dur, incertain. Mais la production textuelle soulage. Et cela donne à lire un petit nombre de missives sans destinataire, d’épitres sans lecteur, de messages sans cible. Le tout se formule sur le mode d’un regret affiché déguisé en acte de communication surfait, tardif, obsolète. Chère professeure d’histoire, peut-être avez-vous maintenant un peu plus de quatre-vingts ans mais à l’époque du collège, vous me sembliez si jeune… (p. 46). Dire importe plus que communiquer. Le temps et la durée sont des paramètres soigneusement esquivés. On est dans une situation où l’autrice règle ses comptes (aussi au sens comptable du terme) avec ce que fut sa vie, notamment sa vie sociale de femme. Et elle le fait, finalement, in absentia. Elle se blottit dans une situation d’interaction sociale qui n’existe pas, ou plus.

Marie n’est jamais parvenue à s’excuser, à s’expliquer. Elle a pris ses distances, craignant de nouvelles maladresses de sa part et tout fut fait, de part et d’autre, pour qu’elle ne puisse plus blesser l’artiste-peintre, ne plus s’en approcher. Serait-il possible aujourd’hui de réparer la faute? Marie cherche une page vierge enfouie dans son cahier, fidèle confident, pour y coucher ces mots. (p. 32)

On notera que les personnes ciblées par cette subtile écriture corrective de retour de chariot de vie sont exclusivement des femmes. Ce qui se révèle graduellement, dans le corps des déterminations qui animent Marie de par ces sortes d’échanges-fantômes, sans interlocutrice effective, c’est le fait… crucial… qu’elle a manqué elle-même son rendez-vous avec la position d’interlocutrice effective d’un personnage cardinal. Ce personnage avec lequel les échanges clefs ne se firent pas, cette Arlésienne dialogique, va prendre énormément d’importance, dans le développement du présent propos. Il s’agit du père de Marie. Un jour, Marie arrivera à clarifier, moins pour elle-même que pour une de ses interlocutrices, la lancinante situation de sa problématique père-fille.

À cette dame tout en finesse œuvrant dans le domaine de l’édition, la plus jeune ose se confier: elle lui expose la difficile relation père-fille qu’elle a vécue, sa carence d’amour et l’impression cuisante d’avoir amèrement déçu le premier homme de sa vie. (p. 51)

On entre alors dans le repli secret des croyances de Marie sur elle-même. Elle sait… ou croit savoir… que son père était déçu d’elle. Qu’il n’était pas satisfait de sa fille, qu’il trouvait que Marie n’était pas à la hauteur. On découvre… ou imagine… un père articulé intellectuellement, un peu austère de port, et pour qui la performance savante a une grande importance. Ladite performance savante chez Marie, enfant, n’est pas au rendez-vous. Si bien que… dans le souvenir ou dans l’imaginaire… la figure paternelle, distante et lointaine, fronce les sourcils. Cela survient notamment, entre autres, devant les résultats scolaires de Marie.

Ses notes plutôt catastrophiques en sciences et en mathématiques incitent ses parents, surtout son père, à considérer qu’il faudrait l’inscrire dans un collège privé de haute renommée, souhaitant le meilleur pour elle. Espère-t-il ainsi relever le standard de la famille en offrant la meilleure option à cette fille cadette qui lui semble si peu brillante et désorganisée? (p. 42)

Tout se joue en rapport avec une (ou des…) mise au point qui aurait dû être faite avec le père et qui n’a jamais effectivement pris corps. Nous allons donc graduellement, en avançant avec Marie la cadette soucis, télescoper la figure paternelle confinée dans l’abstraction avec des figures paternelles sublimées, transposées, alternatives, intermédiaires. Le sort des armes de la vie filiale amène Marie à aller chercher la confirmation et la corroboration de l’image qu’elle se fait d’elle-même chez des sortes de papas putatifs. Ceux-ci seront ni plus ni moins que des effets d’écho atténués du père originel. Un oncle par exemple.

Et […] cet oncle qui, avant de s’éteindre, lui avait prodigué un seul conseil, tel une sommation affectueuse, Marie s’empresse de le rassurer: Tu vois, cher oncle, j’ai enfin pris ma place, comme tu m’avais exhorté à le faire avant de nous quitter! (p. 63)

Un personnage masculin qui aura une très grande importance, au sein de cette pulsion de sublimation du père, sera l’illustre chansonnier Félix Leclerc, depuis si longtemps son mentor (p. 66). Marie ne tarira pas d’éloges sur son mentor, son guide, Félix Leclerc (p. 61). Explicitement, elle le remerciera. Merci, cher grand Félix, de m’avoir fait renaître (p. 63). Le tout se formulera très ouvertement, sans que Marie ne nous fournisse vraiment d’indication sur la concrétude empirique ou l’abstraction mirifique de ses relations et échanges, réels ou éventuels, avec l’auteur du roman semi-autobiographique Pieds nus dans l’aube

La dynamique globale de l’ouvrage Cailloux et Perles nous oblige à feuilleter et fureter un petit peu dans notre bibliothèque Diane Boudreau. Cela nous amènera à établir la connexion avec un autre ouvrage de cette prolifique autrice. Et j’ai nommé la collection de miniatures en prose Charly, mon père, parue en 2018. Cet opus aussi chante sur toutes les notes de la lyre, la lire du père déçu, du père jouant les lointains, du père qui nous regarde d’un œil condescendant. Mais cet œil l’est-il vraiment, factuellement, effectivement, condescendant? Ou a-t-on ici affaire à une grande illusion, une diffraction largement subjectivée, façonnée par la fille frissonnante elle-même, si impressionnée par la figure patriarcale d’autrefois. Sur ce point, relisons, et méditons, un passage capital de Charly, mon père. On y sent toute l’ambivalence perceptive… et toute la fluctuation interprétative…  de la situation du père regardant.

Pastel sur jute
Installée à la table de cuisine, je peins avec des craies de pastel gras sur des retailles de jute que j’ai fixé au préalable sur des cartons.
M’inspirant de cartes artisanales conservées avec soin, je retrace, en toute quiétude, des visages d’enfants aux yeux grands et rêveurs, sûrement issus de ces pays imaginaires d’où je viendrais aussi…
Émergeant du sous-sol d’un pas tranquille, papa s’attarde un instant derrière moi pour jeter un regard sur mes dessins.
Sans prononcer un mot, il pose calmement sa main sur mon épaule, signe discret d’approbation et de respect.
Quel baume sur mes quinze ans!
Ta fille, papa, si peu douée pour les mathématiques a, grâce au ciel, plus d’aptitudes pour les arts. (Charly, mon père, p. 47)

Charly, mon père s’est avéré un remarquable témoignage factuel (d’aucuns diraient «auto-fictionnel»), rédigé… insistons sur ce point… en prose. Ici, avec Cailloux et Perles, Diane Boudreau revendique, ouvertement et explicitement, d’écrire un roman. C’est aussi l’aspiration de Marie Cadet-Soucy elle-même, son personnage (si vous osez en douter, relisez et méditez l’exergue de la présente recension). Mais le roman a-t-il été écrit? Il faut poser la question et la formuler avec le même genre de simplicité qui est celle se déployant dans le discours même de Marie. D’abord, ce texte, bariolé de citations en encarts et de quelques photographies d’art (de la peintre Suzanne Poirier), Cailloux et perles, ben… il est trop court pour être un roman. C’est à la rigueur un novella, mais sans plus. Un roman aurait été plus copieux, plus étoffé, plus diversifié dans ses péripéties. Mais bon, cet enjeu largement quantitatif, ce distinguo sur les volumes et les configurations, est assez secondaire dans notre affaire. Il y a une dimension beaucoup plus cruciale qui apparaîtra sous la plume de Diane Boudreau, le jour où elle l’écrira, son vrai premier roman (et ce jour approche, je pense). Cette dimension, ce sera celle de la fiction, au sens fort et exigeant de ce terme terrible. Marie Cadet-Soucy n’est encore jamais qu’un masque où madame citoyenne Diane Boudreau s’encastre elle-même, sans résidu fictionnel particulier (autre que celui, justement, de la discrétion des masques). D’œuvre en prose en œuvre en prose, nous circulons depuis de l’autobiographique sans déguisement (celui de Charly, mon père) vers de l’autobiographique avec déguisement (celui de Cailloux et perles). L’amplitude fictionnelle requise par l’exercice romanesque (celle du faux effectif, du factice bien tempéré, de l’imaginaire exalté, voire du délire débridé) n’est pas encore atteinte. Mais on en est plus proche que jamais, chez Diane Boudreau. Et ça sera certainement pour la prochaine fois.

Si je suis imparablement optimiste sur ce point, c’est bien que Marie Cadet-Soucy comprend et capture déjà tous les leviers du fictionnel, quand elle se compose des fragments de lettres imaginaires, écrites pour de faux à destination de la version ancienne de personnes vieillissantes ou qui ne sont plus là. Tout s’esquisse. Qu’on nous les raconte donc, maintenant, les histoires pas vrais, punitives ou rectificatrices, de tout ce beau monde voulu, sinon obtenu. Et alors… alors seulement… il sera là, avec nous, le roman qui s’annonce. Vous montrerez bientôt vos mystérieux visages d’encre et de papier, enfants aux yeux grands et rêveurs, sûrement issus de ces pays imaginaires d’où je [Diane Boudreau] viendrais aussi…

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Diane Boudreau, Cailloux et perles, Diane Boudreau, 2023, 84 p.

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