L’existence, otage de la subjectivité individualisante (notamment chez Sartre)

YSENGRIMUS —             Cet article est disponible en anglais et en italien ici :
Article de Ysengrimu-anglais-italiens du 5 janvier 2024

Sous mon billet sur Simone de Beauvoir, un des lecteurs du Carnet d’Ysengrimus, qui signe Sismondi, définissait la philosophie existentialiste ainsi. C’est une phénoménologie de l’existence humaine, abstraite des conditions sociales fondamentales de l’existence. Sartre à Paris ou Woody Allen à New York sont existentialistes. Des poissons dans leur bocal qui prennent leur bocal pour tout l’univers. Cette excellente synthèse de commentateur est en harmonie complète avec la justification laborieuse, hasardeuse et assez mal vieillie que donna autrefois Jean-Paul Sartre sur les fondements de ses options philosophique, notamment lors de sa fameuse conférence de 1945 (publiée en plaquette, en 1946).

Ce [que les différents types d’existentialismes] ont en commun, c’est simplement le fait qu’ils estiment que l’existence précède l’essence, ou, si vous voulez, qu’il faut partir de la subjectivité. Que faut-il au juste entendre par là? Lorsqu’on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s’est inspiré d’un concept; il s’est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d’une certaine manière et qui, d’autre part, a une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir. Nous dirons donc que, pour le coupe-papier, l’essence —c’est-à-dire l’ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir— précède l’existence; et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l’existence.

Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme, 1946.

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On a bel et bien ici, d’abord, un principe de réflexion assez heureux, celui selon lequel l’existence précède l’essence. Je vois là une conception de la réalité ontologique globalement recevable et qui force la réflexion dans la bonne direction. Là où, malheureusement, Jean-Paul Sartre réduit significativement la qualité de son intervention, c’est d’abord lorsqu’il tronque ses exemples, sans les exploiter dans toute la richesse de leurs implications. Ensuite, c’est lorsqu’il tire des conclusions intempestives et biaisées à propos de ce principe existentialiste qu’il vient de dégager.

Sur la troncation d’exemples. Partons du coupe-papier. Voici donc, si on suit bien le raisonnement sartrien, que, dans le cas de certains êtres (surtout l’être humain, en fait, comme on le constatera), l’existence préexiste, prime, fonde, engendre tant les principes qu’on en dégage que l’idée générale abstractive qu’on s’en fait. L’essence est censée arriver après la mise en place d’une existence (dans le cas de l’humain). Inversement, dans le cas d’un objet technique, par exemple un coupe-papier, c’est censé être, au contraire, le concept qui doit préexister à la réalisation du concept. Mais pour arriver à cette abrupte conclusion, le philosophe se restreint strictement à la production d’un coupe-papier spécifique (par un artisan ou dans une usine, par exemple), alors qu’en réalité, ce qui s’est vraiment passé, c’est qu’au fil du développement historique, des objets inventés, que ce soit la batterie, les nouilles ou le coupe-papier, ont existé, notamment sous forme de segments épars, longtemps avant leur conceptualisation définitive ou, disons, essentielle. Le cas du coupe-papier est assez intéressant, du reste. On peut supposer qu’au départ les gens ouvraient leurs lettres avec un couteau, une dague, un poignard, ou une lame quelconque. Puis graduellement, on en est venu à émousser cette lame, à la remplacer par quelque chose de moins coupant, de moins dangereux, de plus décoratif, de plus domestique, de plus bureautique, mais de tout aussi efficace, attendu le caractère circonscrit des objectifs en cause. Couper les pages d’un livre ou ouvrir des enveloppes est devenu une activité spécialisée requérant un instrument bien particulier. Bien avant que le concept technique du coupe-papier spécifique de l’exemple de Sartre ne se mette en place, émerge toute une mise en forme existentielle graduelle, cumulative, historicisée et, parfois, sur une longue période, d’un tel objet ordinaire. C’est là le lot de toutes les petites et grandes inventions. L’exemple sartrien est trop racotillé sur le segment conclusif du déploiement factitif. La trajectoire qu’il circonscrit est trop courte. Un coupe-papier conceptuel, historiquement stabilisé, comme objet technique préexistant à son usinage, se trouve exemplifié ici, à la onzième heure de son processus d’engendrement. Donc, même dans le cas du coupe-papier, même dans le cas d’une invention, même dans le cas d’un objet technique, l’existence précède aussi l’essence. Sauf que, de fait, l’existence précède l’essence, non pas dans le cas d’une production spécifique isolée, mais dans le cas d’un développement historique en venant, par étapes durables, à engendrer l’objet. Sartre nous fait accepter l’inversion de mouvement entre les deux réalités qu’il évoque (objet technique et être humain), tout simplement parce qu’il tronque l’exemple du coupe-papier. Quand on ne tronque pas les exemples, l’aphorisme l’existence précède l’essence opère partout et confirme, sans obstacle particulier, sa portée de généralisation.

Voyons maintenant les conclusions intempestives que Sartre tire, à partir de son principe philosophique d’autre part valide. L’existence précède l’essence ou, si vous voulez, il faut partir de la subjectivité. Pardon? Attention! Il y a là un raccord plutôt forcé, entre existence et réalité subjective ou individuelle. Pourquoi faudrait-il spécialement partir de la subjectivité? Pourquoi ne pas partir de l’objectivité? Moi, je le dis. L’existence précède l’essence ou, si vous voulez, il faut partir de l’objectivité. Autrement dit, le raisonnement abstractif configurant s’appuie sur ce qui est extérieur au raisonneur et fait partie du monde objectal et ce, longtemps avant la mise en stabilisation des essences. Ces dernières sont d’ailleurs souvent un résultat d’action, mais aussi un résultat de pensée. De fait, les essences ont une forte présence conceptuelle. Certains courants philosophiques iront même jusqu’à défendre l’idée que les essences ont carrément une existence exclusivement conceptuelle. Ainsi donc, le rapport entre existence et subjectivité, et surtout le devoir méthodique de partir de la subjectivité pour comprendre le mouvement de l’existence vers l’essence, m’apparaissent comme parfaitement artificiels et pas du tout étayés. Ce qu’il faut faire, c’est bien plutôt de partir de l’existence objective, de l’existence factuelle, entre autres matérielle. Et cela nous mènera vers l’essence. La catégorie de subjectivité surgit ici, comme un cheveux idéel sur la soupe ontologique. Elle est installée de façon inopportune, dans le corps de la réflexion et elle brouille complètement la vive qualité matérialiste de la catch phrase des existentialistes, selon laquelle l’existence précède l’essence. La subjectivité, notamment la subjectivité humaine, celle qu’on qualifiera justement de fondement fondamental et fondateur de l’humanisme, se dandine ici, hors propos. Ceci n’est pas anodin. Et ça va nous obliger à suggérer que Sartre devrait peut-être nous réintituler sa conférence fondatrice d’école. Je ne dirais pas: L’Existentialisme est un humanisme. Je dirais plutôt: L’Existentialisme est un individualisme. On remarquera d’ailleurs assez tôt que ce caractère intempestif de la mise en place de la catégorie de subjectivité, à l’intérieur d’une réflexion sur les particularités existentielles, fait partie des critiques que Sartre a entendus souvent… encore… et encore. Voyons plutôt.

Cependant, on nous reproche encore, à partir de ces quelques données, de murer l’homme dans sa subjectivité individuelle. Là encore on nous comprend fort mal. Notre point de départ est en effet la subjectivité de l’individu, et ceci pour des raisons strictement philosophiques. Non pas parce que nous sommes bourgeois, mais parce que nous voulons une doctrine basée sur la vérité, et non un ensemble de belles théories, pleines d’espoir mais sans fondements réels. Il ne peut pas y avoir de vérité autre, au point de départ, que celle-ci: je pense donc je suis, c’est là la vérité absolue de la conscience s’atteignant elle-même. Toute théorie qui prend l’homme en dehors de ce moment où il s’atteint lui-même est d’abord une théorie qui supprime la vérité, car, en dehors de ce cogito cartésien, tous les objets sont seulement probables, et une doctrine de probabilités, qui n’est pas suspendue à une vérité, s’effondre dans le néant; pour définir le probable il faut posséder le vrai. Donc, pour qu’il y ait une vérité quelconque, il faut une vérité absolue; et celle-ci est simple, facile à atteindre, elle est à la portée de tout le monde; elle consiste à se saisir sans intermédiaire.

Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme, 1946.

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Ici, le penseur dérape ouvertement dans la mauvaise foi. Il procède à une mobilisation du cogito cartésien au service du subjectivisme. Le cogito, parce que Descartes dans son poêle a su dire je, serait donc, comme subitement, une vérité absolue du contact direct de soi-même avec sa propre existence. Il n’y a rien de plus fallacieux que ça. Le contact de soi-même avec sa propre existence, dans le cogito cartésien ou ailleurs, est aussi médiatisé et problématique que le contact de quoi que ce soit avec l’existence de quoi que ce soit d’autre. Et à partir du moment où on invoque le caractère probabiliste de la perception de tout ce qui est autre que le je, on doit aussi l’appliquer au je. Je est un autre reste, sur ce point, un aphorisme beaucoup plus crucial que celui du cogito… qui était un aphorisme de méthode (heuristique transitionnelle, étape de découverte) alors que celui de Rimbaud est un aphorisme ontologique (objectivité et sui-altérité problématique du sujet). À partir du moment où tu te fais cadeau à toi-même de l’argument d’autorité du cogito cartésien (cela faisait certainement très bien dans une conférence franco-française à succès, de 1945), tu n’arrives à rien d’autre que de faire taire temporairement l’objecteur bluffé. Ah oui évidemment je pense donc je suis, rien à redire, fatalement… Mais l’intégralité du raisonnement triche ici. Le fait de se dire, pensif, je pense donc je suis ne mets certainement pas Descartes, depuis son poêle, ou qui que ce soit d’autre d’où que ce soit d’autre, en rapport avec une vérité absolue. Le voici plutôt en rapport avec une vérité recevable, concevable, probable, convaincante, encourageante, comme n’importe quelle autre vérité, celle de boire un verre d’eau ou de regarder à droite et à gauche et laisser passer les voitures, avant de traverser la rue. On est donc obligé de décider, contre Sartre, qu’on est ici dans une dynamique où tout ce qui est autre, dont le je, c’est indubitablement excitant sur ma propre subjectivité, mais c’est pas une vérité absolue. Oublie ça, la vérité absolue. Même dans l’appréhension solitaire du je, la vérité ne cessera pas de se donner à la recherche. Une pirouette cartésienne mythologisant la clarté n’assignera absolument aucune certitude particulière au subjectif.

À cela s’ajoute le problème, bien sartrien, de l’enfermement humaniste. À partir du moment où la réflexion esquive l’intégralité de l’existence et se concentre intempestivement sur l’humain, on se retrouve dans une situation où la promotion du subjectif devient bien moins difficile à fourguer. L’intégralité de l’exercice apparaît en fait comme une justification de l’individualisme bourgeois… et les dénégations explicites de Sartre n’y changeront pas grand-chose. Comme je l’ai déjà dit (en anglais, en plus), je pense donc je suis signifie en réalité l’être humain pense, et cela confirme qu’il existe. Il n’y a là absolument rien de subjectiviste. On est encore une fois en face de la réalité objective humaine. On est dans ce qu’on pourrait appeler un humanisme objectiviste ou mieux, un non-humanisme du sujet individuel. Un humanisme des masses humaines. Ce sont les masses qui font l’histoire, comme le disait un certain Louis Althusser qui, lui-même, se donnait comme étant un anti-humaniste théorique… et je commence à comprendre pourquoi, quand je regarde le côté trivial et simpliste que Sartre étale, dans ce qu’il donne comme étant un humanisme. Notons, en toute impartialité, que cette satanée soif de l’apologie de l’humain ne rate pas toujours la cible rationnelle. Parfois, en fait, elle la touche de fort près, comme ici…

Mais il y a un autre sens de l’humanisme, qui signifie au fond ceci: l’homme est constamment hors de lui-même, c’est en se projetant et en se perdant hors de lui qu’il fait exister l’homme et, d’autre part, c’est en poursuivant des buts transcendants qu’il peut exister; l’homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au cœur, au centre de ce dépassement. Il n’y a pas d’autre univers qu’un univers humain, l’univers de la subjectivité humaine.

Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme, 1946.

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Dans ce raisonnement, qui a du souffle, seule la subjectivité est en trop. C’est bien plutôt l’individu qui est constamment hors de lui-même. C’est, bel et bien, le sujet isolé qui, en se perdant hors de lui, en poursuivant des buts transcendants, arrive à exister pour le susdit univers humain. Et ce dernier, c’est le cosmos des masses, le conglomérat des grands collectifs, des groupes humains immenses qui, organisés entre eux et configurés dans leurs luttes, surtout la lutte des classes, font se déployer la motricité de l’histoire et du présent. Que nous est l’individualisme? Il n’est de subjectivité que collective, des intersubjectivités, toujours socialement polarisées. Comment peut-on oser prétendre mettre en place un humanisme, sans se tenir au cœur palpitant de l’ethnologie ordinaire de l’être humain? Cette bébelle de subjectivité, c’est le contraire diamétral de ce que la vie socio-historique corrobore. Et pourtant, on continue de développer, de dégoiser, d’ânonner sur l’humain individuel, censé être l’être par excellence qui existe avant de se voir défini.

[Il s’avère qu’il y a] un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table? Car nous voulons dire que l’homme existe d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n’existe préalablement à ce projet; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être.

Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme, 1946.

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On va commencer par laisser Dieu en dehors de l’affaire, si vous le voulez bien. En sa qualité d’existentialiste athée explicite, Sartre y fait vraiment beaucoup trop référence, dans sa conférence. Vous irez voir ça, c’est assez probant et assez inquiétant. Si on retire Dieu de notre réflexion, et si on ne se laisse pas froisser par l’ostensible dédain déployé ici envers la dignité des tables, des pierres et des choux-fleurs (l’homme est un chou-fleur pensant, quant à moi…), on se retrouve dans une situation où ce qui nous est dit ici, c’est que le cas d’étude selon lequel l’existence précède l’essence s’applique aussi à l’être humain, comme au reste. Donc l’être humain, lui aussi, existe avant que son essence ne se dégage. Cela me paraît encore une fois parfaitement heureux, surtout si on intériorise le matérialisme historique dans l’affaire. On peut dire à ce moment-là que, dans leurs conditions sociologiques et ethnologiques permanentes, les êtres humains, c’est-à-dire les masses humaines, existent et perdurent en développement historique actif, avant que leur essence ne se dégage. La conséquence ici est aussi que l’essence humaine est une résultante des particularités spécifiques d’un développement historique donné, qui l’engendre. Changez vos conditions de développement historique et vous changez votre essence humaine. Et ici, Sartre en arrive à rejoindre Marx, dont il se réclamera un jour (vers 1950), mais dont il ne se réclame pas encore. Marx observa, de longue date, que l’essence humaine est l’ensemble des rapports sociaux d’une situation historique donné.

Tout ceci est bel et bon et, encore une fois, la force de l’aphorisme selon lequel l’existence précède l’essence, opère pleinement, lorsqu’on sort du bocal parisien ou new-yorkais pour entrer justement en contact avec tous les projets historiques qui déterminent le vaste monde en crise. Cet aphorisme, alors parfaitement méritoire, se fait derechef prendre en otage. Voyez encore, dans ce fragment densément humaniste, sortir tout à coup, comme un diable d’une boite, la subjectivité. Et alors, encore une fois, c’est la subjectivité qui est censée être la caractéristique définitoire de l’être humain. On ne sait pas d’où sort cette idée et le geste brutal de la coller sur le dos du fait que l’existence précède l’essence amène Sartre à s’imaginer qu’il est impossible d’être doté d’une essence humaine sans mettre de l’avant une hypertrophie quasi-automatique de l’individuel humain. S’installe alors, sans justification aucune, une bien durable mise en saillie excessive de la tenace subjectivité humaine, avec toutes ces petites complications difficultueuses qui deviendront d’ailleurs très souvent chez Sartre, notamment dans son œuvre littéraire, des particularités éminemment et fondamentalement bourgeoises. Dans ce genre de réflexion, l’existence globale est prise en otage par la subjectivité individualisante. Ce qu’on a devant soi, c’est un individualisme bourgeois qui porte un masque philosophique, c’est une exacerbation de l’égo en oripeaux de sagesse. Et, inversement, lorsqu’on retire la catégorie de subjectivité du raisonnement en cours, ce qui se fait très facilement vu son caractère plaqué, c’est seulement là que le fondement matérialiste de l’aphorisme l’existence précède l’essence acquiert toute sa valeur et toute sa motricité intellectuelle.

Si je m’échine ici sur cette question, c’est pas juste pour discutailler un point de détail concernant une conférence de Sartre vieille de presque quatre-vingts ans. Après tout, on s’en tape un peu de ce que pouvait bien penser le bon Jean-Paul, dans sa période dorée. Le problème, c’est qu’elle traine encore tout partout, cette posture intellectuelle où humanité et subjectivité humaine sont censés être des synonymes inséparables, aussi inséparables que le je serait inséparable du reste de la syntaxe du cogito cartésien. On a là une idée qui, fort malheureusement, n’existe pas uniquement dans le vieux cadre sartrien. C’est une croyance qui bourgeonne et champignonne encore amplement, aujourd’hui. Après tout, nous vivons à l’ère cardinale du moi, je, à l’ère où culmine le mollissement de la conscience du fait que l’égo fait partie d’une grande tapisserie sociale se configurant selon des déterminations historiques précises. Cette perte de conscience atteint des sommets contemporains, notamment dans la cyber-culture. Mon idée ici est de suggérer, à tous les thuriféraires du moi, je et de l’égo-proclamation, de relire délicatement ces menues critiques d’une conférence un peu vieillotte de Jean-Paul Sartre. Une forme d’auto-critique collective nous y attend peut-être encore.

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4 réflexions sur “L’existence, otage de la subjectivité individualisante (notamment chez Sartre)

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  • 5 janvier 2024 à 11 h 55 min
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    Ceci est un commentaire préliminaire et je suis prêt à approfondir ce débat puisque vous tombez, avec cette analyse, dans mon champ de compétence. Je suis philosophe marxiste et je comprends très bien Sartre. Il fut l’objet de mon mémoire de maîtrise déposé à l’UQAM en 1984.

    – D’abord cette remarque s’impose: vous ne pouvez pas plonger au cœur de la philosophie de Sartre en invoquant ce texte, extrêmement léger, qui est celui d’une conférence prononcée en vue du public le plus large.

    – Pour débattre véritablement de la pensée de Sartre il faut au moins tenir compte de ses deux (ou trois) œuvres majeures que sont L’Être et le Néant (EN) et Critique de la Raison dialectique (CRD). (L’étude sur Flaubert aussi, développant, quoique inachevée, la compréhension d’un existant exemplaire par l’explication de cette conjoncture du XIXe siècle européen).

    – Là, ce que je vois en lisant ton texte c’est ton erreur, extrêmement naïve: Tu ne peux pas sauter directement, par-dessus la conscience, pour aller directement dans la matière, les choses, la société, l’histoire etc. Tu es conscience toto.

    C’est ce « détail » que tu as manqué. La subjectivité, se construisant progressivement à travers l’enfance et l’éducation qui est un processus continuel, apprend à connaître les situations et objets dans le monde, et pose sa construction progressive de son appréhension du monde qui est le sien (la bulle de Woody Allen) en s’y opposant. Dialectique élémentaire et élémentale.

    – Ceci fait, ce saut entièrement immatériel et fictif, tu tombes dans un matérialisme extrêmement naïf, philosophiquement, c’est-à-dire absolument non fondé. Naïf et grossier, qui ne permet même pas d’expliquer l’aliénation et les luttes, et qui doit donner lieu à la pire démagogie, mène immanquablement aux dictature totalitaires qui ont formé le cimetière des révolutions avortées du passé, genre Staline et aujourd’hui Xi. C’est une faute extrêmement grave, dans le domaine de la pensée et suivant toutes ses conséquences pratiques, que de manquer totalement le commencement.
    Que le « je » soit un autre n’empêche aucunement qu’il faille commencer à penser pour apprendre à le connaître, suivant toute la chaîne et les chaînes de toute nos aliénations dans ce monde de luttes. Il faut le facteur subjectif pour appréhender les contradictions, oui, de la lutte des classes. Le domaine du penser concerne les essences, des choses, des idées et du monde, mais la pensée ne se pense pas toute seule, c’est la subjectivité qui peut, en se corrigeant constamment, en arriver à produire objectivement.

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    • 5 janvier 2024 à 16 h 46 min
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      Je ne m’adonne pas, ici ou ailleurs, à un exercice servile et veule de sartrologie, et la question de savoir quelle serait la meilleure façon de s’adonner à l’exégèse de Sartre, m’indiffère copieusement. Ce n’est pas mon propos de commenter des penseurs mineurs (je vous laisse cela… on vous écoute). La conférence L’existentialisme est un humanisme est mobilisée ici parce qu’elle produit justement une exemplification assez nette de la pensée ordinaire (conférer sa grande popularité d’époque) ainsi que de la croyance vulgaire et triviale au sujet de l’organisation d’une corrélation viciée et excessive entre existence effective et perception subjective de ladite existence par ego-elle-même.

      Sur le matérialisme. Banco, tu me le dis que la position de l’analyse ici procède, dans son principe, du matérialisme philosophique. Et tout ce que je vous entends y faire, c’est la déplorer pleurnicheusement, la qualifier de naïveté et la taxer braillardement d’annonce du totalitarisme. Pas de réfutation. Pas de démonstration. Juste ces deux éructations-jugements-sans-jugeotte qui sont justement les deux poncifs grincheux ayant été débités sourdement à propos du matérialisme depuis au moins Thomas d’Aquin. Ahem… il faudrait, si ce n’est pas un effet de votre infinie bonté, me démontrer un petit peu en quoi l’approche matérialiste sur la question traitée ici (comme sur toute autre) pose gnoésologiquement problème.

      Et finalement, avant de me brâmer qu’IL FAUT de la subjectivité, il faut faire observer qu’IL Y A de la subjectivité… et de la subjectivité, IL Y EN A. Personne ne l’a nié. Simplement, l’erreur réactionnaire qui est la vôtre est celle de croire que le subjectif est dans une position d’engendrement des savoirs. Il est plutôt, comme la chouette de Minerve ici. Il arrive à la onzième heure et ne se manifeste que lorsqu’un ensemble de viviers collectifs ont solidement pris corps. La subjectivité est une notion bourgeoise qui s’exacerbe à peu près à l’époque des Lumières… et qui purule de plus en plus. Alors, bon ben, le fait qu’il faille y avoir de la subjectivité en nos consciences contemporaines qui se lamentent s’impose de soi puisqu’il y en a… inutile de vous lamenter derechef sans fin pour elle. La question traitée ici, c’est celle de savoir où est-ce que la subjectivité se mobilise, et dans quelle position elle se place dans le système rationnel. Et la position revendiquée ici, pour nos subjectivités de bourgeois pâmés, est une position seconde, subsidiaire, ancillaire, tardive et non déterminante.

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  • 6 janvier 2024 à 0 h 48 min
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    Bizarrement, pour moi qui ne suis qu’un philosophe du dimanche après-midi, d’emblée je pourrais penser que l’essence précède largement l’existence, de même que l’ovule précède largement le penseur qui en découle. De même que l’essence « acier » précède largement le marteau.
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    D’ailleurs je me souviens avoir critiqué Descartes.

    http://babalouest.eklablog.com/critique-du-cogito-ergo-sum-de-descartes-a213030499

    L’essence « langage » précède l’existence de celui qui s’en sert. Y compris le langage corporel.
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    Là-dessus, je ne suis ni Sartre, ni Althusser…

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