Russie, révolution et contre-révolution 1905-1924 du point de vue de la Gauche communiste (Prometeo)

Par GIGC, sur Révolution ou guerre, no 25, http://www.igcl.org/Russie-revolution-et-contre et http://www.igcl.org/La-tactique-du-Comintern-de-1926-a

La revue Révolution ou guerre, no 25, septembre 2023 est disponible en format PDF ici:
REVUECGCI-fr_rg25
Par Claudio Buttinelli cet article est disponible  en anglais, en italien et en espagnole ici:
Articles du 30 septembre 2023

Nous attirons l’attention de tous nos lecteurs et des militants révolutionnaires, en particulier ceux qui peuvent lire l’anglais, sur la publication du livre Russia, Revolution and Counter-Revolution 1905-1924 qui a pour sous-titre A View from the Communist Left. Nous encourageons fortement tous ceux qui lisent cette langue à se le procurer auprès de Prometheus Publication en s’adressant à la Tendance Communiste Internationaliste à uk@leftcom.org. Le livre est publié sous le nom de Jock Dominie qui est aussi connu comme membre de la TCI.

Se basant sur un travail très sérieux rassemblant la plupart des études historiques et témoignages de militants révolutionnaires, le livre nous fournit une vision homogène de l’ensemble du processus historique et des problématiques auxquelles le prolétariat et son parti, le parti bolchevique, furent confrontés. Rien que pour cela, nous encourageons chaudement les jeunes, et moins jeunes, générations de révolutionnaires à en faire un ouvrage de référence leur permettant de se réapproprier l’essentiel de l’expérience révolutionnaire d’alors. Mais surtout, il fournit la position générale de la Gauche communiste sur la Révolution Russe. Elle est d’autant plus importante à fournir qu’elle se différencie des autres courants politiques, passés à la bourgeoisie – comme les staliniens trotskistes et anarchistes –, ou non comme le conseillisme, sur la base des deux principes fondamentaux du mouvement ouvrier : l’internationalisme prolétarien et celui de la dictature du prolétariat. Il en résulte que seule la Gauche communiste d’aujourd’hui défend que la Révolution Russe fut une révolution prolétarienne. Voilà pourquoi l’introduction a raison de nous rappeler que « toute compréhension de l’expérience révolutionnaire doit prendre la Révolution Russe comme point de départ. » Voilà comment est présenté le livre :

 Ce travail se divise en deux parties. La première démontre que, dans sa forme historiquement découverte de gouvernement, les soviets, la Révolution Russe a fourni une avancée toujours valable pour la classe ouvrière internationale. Nous démontrons aussi comment, malgré les inévitables erreurs subjectives (tant mises en avant par notre ennemi de classe), le parti bolchevique devint une arme véritablement révolutionnaire du prolétariat russe. Et en passant, nous réfutons la mystification selon laquelle la Révolution d’Octobre fut un coup d’État planifié avec soin par une bande de conspirateurs professionnels et démontrons le caractère profondément de masse d’Octobre 1917.

La seconde moitié analyse comment la révolution qui avait commencé avec une telle promesse d’émancipation de la classe ouvrière a pu petit à petit glisser vers la création d’un État à parti unique. Le déclin de l’initiative ouvrière commença comme résultat du cataclysme économique et social qui amena la classe ouvrière à abandonner les usines par centaines de milliers et qui fut exacerbé par la guerre civile. »

Ce faisant, le livre expose les difficultés et contradictions rencontrées par le prolétariat en Russie, du fait de son isolement international. Et il présente les questions politiques auxquelles la seule force organisée qui restait dans un pays dévasté, le parti bolchevique, du fait de l’affaiblissement progressif de la mobilisation des grandes masses du prolétariat, essayait de répondre afin de maintenir tant bien que mal en vie la dictature du prolétariat dans l’attente de l’extension internationale de la révolution. Une de ces réponses fut précisément de prendre en charge responsabilités et tâches que l’ensemble du prolétariat, affamé et épuisé, pouvait de moins en moins assurer ce qui l’amena à se substituer à celui-ci. En cela, le livre a raison de rappeler que « la relation parti-classe n’a jamais été clairement définie [et que le processus amenant le parti à exercer seul le pouvoir] tout comme pour les autres aspects de la Révolution d’octobre, fut dicté plus par les circonstances que par une position pré-établie. » (p. 207-208) Outre l’analyse des événements dans le cadre des principes essentiels du mouvement prolétarien, l’ouvrage du camarade a en plus le grand mérite de se refuser à donner des réponses tranchées et définitives sur tout un tas de questions d’ordre « tactique » qui se posèrent alors et que nous pouvons toujours considérées comme « ouvertes ». « Contrairement aux trotskistes (toujours à la recherche de fournir la ‘direction juste’ pour les travailleurs, nous ne cherchons pas une répétition précise ou à défendre une simple ‘formule’ pour rencontrer le succès. » (p. 220) Il en est plusieurs que la lecture du livre nous rappellent ou encore éveillent. Ainsi, du point de vue militant, il pousse à la réflexion, au débat et à la confrontation politique sur des questions qu’on aurait tort de croire qu’elles n’appartiennent qu’au passé même si nous savons « que les conditions qui ont produit cette révolution ne se répéteront pas. » (p. 5)

Nous ne pouvons pas les traiter ici, ni même les mentionner toutes. Mais, ces questions font partie à la fois de la réflexion que tout groupe communiste doit mener sur l’expérience russe et des débats, voire même des confrontations politiques, que le camp prolétarien d’aujourd’hui devrait assumer. Bien souvent, ces questions et divergences d’appréciation traversent les groupes communistes eux-mêmes – y compris le nôtre bien sûr. C’est normal et inévitable, sauf à décréter une unanimité de façade face à une réalité historique complexe et extrêmement mouvante propre aux périodes révolutionnaires. Même si la plupart de ces questionnements ne posent pas des questions de principe, ni d’enjeu politique immédiat, il n’en reste pas moins qu’ils peuvent cacher des approches et des méthodes politiques différentes. Or, il conviendrait de les confronter ouvertement avant même qu’elles viennent à se poser, ou reposer, de manière urgente et dramatique au cours même des événements, des confrontations de classe et au cœur de la tourmente historique qui vient.

Nous aurions beaucoup de choses à dire, parfois critiques. Elles portent sur des questions secondaires. Parmi celles-ci, nous serions plus critiques vis-à-vis de la « Fraction Boukharine » de 1918 que le livre, même s’il reconnaît que ce fut Lénine qui eut raison à propos de la signature du traité de Brest-Litvosk. De même, il conviendrait de discuter la tendance à situer le début de la contre-révolution à 1921, après le dramatique et sanglant épisode de Cronstadt. Si tel était le cas, il conviendrait de s’interroger sur la validité de certaines des orientations politiques que la Gauche d’Italie, dont nous nous – la TCI comme nous – revendiquons, adopta, mis en avant et défendit au sein même de l’Internationale communiste. [1] De même, si nous nous reconnaissons dans l’exposition et l’analyse des différents moments que connut la Révolution en Russie et les difficultés provoquées principalement par l’isolement international, nous serions plus mesurés quant aux critiques adressées au parti bolchevique et à Lénine en particulier qui apparaissent ici et là. Par exemple, la formule « Lénine a créé les conditions pour la montée de Staline » (p. 216) qui suit un passage critiquant la montée de la « discipline en soi » au sein du parti, nous semble, en soi fausse, dans le contexte du livre pour le moins confuse et trop rapide – elle mériterait d’être argumentée –, et en contradiction avec la démarche et la thèse générale du livre expliquant l’échec final.

Ces observations n’enlèvent rien, tout au contraire, à notre invitation et encouragement à se procurer le livre et à en faire un document de réappropriation et de travail pour renforcer les forces appelées à constituer le parti de demain. Revoir les difficultés telles qu’elles se posèrent et examiner les réponses fournies par le parti bolchevique et, plus largement, l’Internationale communiste, non pas à partir de positions supposément établies d’aujourd’hui, de manière dogmatique et a-historique, mais dans le cours même des événements, voilà la méthode que présente et nous offre le livre. Étudier les positionnements des uns et des autres à l’occasion des différentes barricades que les antagonismes de classe, aiguisés par la situation révolutionnaire et le drame historique, dressèrent tout au long de la période est la méthode que nous devons utiliser… si les maigres forces communistes d’aujourd’hui veulent se préparer au mieux aux défis qui les attendent. Rien que pour cela, il faut se procurer le livre.

RL, Septembre 2023

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Notes:

[1. Nous renvoyons nos lecteurs à notre introduction au texte de Prometeo des années 1946-47 qui est reproduit page suivante.


 

La tactique du Comintern de 1926 à 1940 (1e partie, Prometeo 2, 1946)

Le texte sur La tactique du Comintern de 1926 à 1940 qui suit, fut publié en 1946 et 1947 dans les numéros 2, 3 4, 6 et 7 de la revue Prometeo du Partito Comunista Internazionalista constitué en Italie en 1943. Nous serons nous aussi contraints de le publier en plusieurs fois du fait de sa longueur. À notre connaissance, il ne fut jamais traduit en français. Une version anglaise existe sur le site du Parti communiste international dit de « Florence » [1], qui publie Il Partito comunista en italien et The Communist Party en anglais. Mais c’est grâce à sa traduction en espagnol par les camarades du groupe révolutionnaire Barbaria (https://barbaria.net) que nous nous sommes aperçus de l’intérêt de le traduire et de le faire connaître au maximum. [2]

Signée par Vercesi (Ottorino Perrone), un des dirigeants historiques du PC d’Italie, puis de sa fraction hors d’Italie, « cette étude, qui n’a qu’un caractère informatif sur la tactique du Comintern [l’Internationale Communiste] de 1926 à 1940, et qui ne peut même pas épuiser un problème aussi vaste, doit se réduire à donner les éléments essentiels de cette tactique dans ses étapes fondamentales, que nous énumérons ici : Le « comité Anglo-russe » (1926) ; La question russe (1927) ; La question chinoise (1927) ; Offensive et tactique social-fasciste (1929-1933) ; Tactique de l’anti-fascisme et du Front populaire (1934-1938) ; Tactique des partis communistes durant le Second conflit impérialiste mondial. »

La Révolution Russe et la vague révolutionnaire internationale de 1917 à 1923, les temps forts marquant les tournants, victoires et défaites de cette période, sont globalement connus (cf. la présentation précédente du livre Russie, révolution et contre-révolution). On peut regretter que ce soit trop souvent de manière superficielle ou bien manichéenne selon les dogmes politiques des uns et des autres. Par contre, la période contre-révolutionnaire qui suit et qui se joua d’abord et avant tout au sein même de l’Internationale communiste, la montée du stalinisme et la défaite des gauches, reste souvent largement méconnue. Or, elle aussi est pleine de leçons. Pour beaucoup de courants révolutionnaires, dès 1923, voire 1921 il n’y avait plus rien à faire, au mieux « sauver les principes », vu le reflux international et l’isolement de la Russie révolutionnaire.

L’expérience que retrace la contribution nous rappelle que ce ne fut pas la voie que prit la Gauche d’Italie. Outre l’exposition claire – et nécessaire – du processus et des différents moments-clés de la dégénérescence de l’Internationale, elle démontre aussi qu’il y avait encore « beaucoup à faire ». La défense des principes en soi, à cette époque celle de l’internationalisme prolétarien en particulier face à l’abomination théorique et de principe du « socialisme en un seul pays » prôné par le stalinisme, ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée de la mise en avant d’orientations politiques destinées au prolétariat, y compris lorsque celui-ci recule. Il convenait et il était possible, même si très difficile bien sûr, d’avancer des orientations alternatives aux directives de l’Internationale et des PC permettant au prolétariat international d’établir des lignes de défense minimale contre les forces internationales, y compris russes, de la contre-révolution. Si après 1923, le reflux s’imposait, le déchaînement de la contre-révolution internationale – dont le stalinisme devint le facteur central – aurait pu être contrecarré et limité. Il n’y avait aucune fatalité, malgré les défaites successives qui suivirent, à ce qu’elle prît cette ampleur et cette profondeur dont nous souffrons encore aujourd’hui, un siècle plus tard. Le fait que la Gauche n’ait pas réussi à guider le prolétariat et à le « diriger » vers une retraite internationale « ordonnée » n’enlève rien à la validité et l’exemplarité de ses combats, tant en terme de principe que politique et tactique. Elle fait partie intégrante de l’expérience que les jeunes générations appelées à former le parti de demain doivent se réapproprier pour la confrontation massive entre les classes que la crise capitaliste et la guerre impérialiste imposent de nouveau aujourd’hui.

La tactique du Comintern de 1926 à 1940 (1e partie, Prometeo 2, 1946)

En mars 1926, la sixième session de l’Exécutif élargi se tient à Moscou et Bordiga conclut son discours en déclarant que le moment est venu pour les autres partis de l’Internationale Communiste de rendre au Parti russe ce que celui-ci leur a donné sur le plan idéologique et politique, et il demande expressément que la question russe soit inscrite à l’ordre du jour des prochains débats de l’Internationale.

Si, du point de vue formel, cette proposition eut une issue favorable puisque, lors du 7ème Exécutif élargi, ainsi que lors de la session plénière suivante de l’Exécutif de l’Internationale, la question russe fut longuement discutée, du point de vue du fond, en revanche, les choses furent très différentes, et tous les partis de l’Internationale bloquèrent les solutions théoriques, politiques et disciplinaires données précédemment par le Parti russe. Ces solutions touchaient aux principes mêmes sur lesquels l’Internationale communiste avait été édifiée et apportaient aux bases mêmes de la Révolution Russe des transformations substantielles qui devaient conduire à une répression impitoyable contre les artisans de la révolution et au renversement parallèle de la Russie des Soviets, destinée finalement à devenir l’un des instruments essentiels de la contre-révolution et de la préparation du second conflit impérialiste.

Le fait est qu’en 1926, grâce à la « bolchevisation » réussie que Zinoviev avait effectuée lors du Ve congrès mondial en 1924, les cadres dirigeants de tous les partis avaient radicalement changé. Les courants qui avaient convergé organiquement en 1920, lors de l’émergence de l’Internationale, vers la même issue révolutionnaire qui s’était affirmée de façon décisive dans le triomphe de l’Octobre russe, avaient été remplacés par d’autres tendances. Et ces tendances, véritables mouches du coche qui avaient suivi le char victorieux de la révolution russe sans apporter la moindre contribution à la formation des partis communistes, et qui y somnolaient en attendant leur heure, ne pouvaient que répondre à l’appel de la contre-révolution naissante en Russie et lui prêter main-forte dans l’œuvre alors à peine ébauchée de destruction des cadres de l’Internationale.

Si nous avons rappelé les propositions faites par la Gauche italienne, par la bouche de Bordiga, au 6ème Exécutif élargi de l’Internationale, c’est pour souligner que ce courant était déjà conscient de tous les graves événements en train de mûrir et leur point central : le tournant radical qui se préparait dans la politique de la Russie soviétique.

Ce fut la dernière fois que la gauche italienne put se faire entendre au sein de l’Internationale et du Parti : un an plus tard, non seulement elle mais tous les autres courants d’opposition furent définitivement expulsés de l’Internationale et la condition d’adhésion devint la reconnaissance de cette théorie du « socialisme dans un seul pays » qui représentait une rupture flagrante avec les programmes sur lesquels l’Internationale elle-même s’était constituée.

L’asservissement du Comintern aux intérêts de l’État russe était désormais vérifié. Et les partis communistes des différentes nations, au lieu d’avancer vers le seul objectif réel de la lutte révolutionnaire contre leur capitalisme, devenaient les pions manipulés pour les besoins du jeu diplomatique de la Russie avec les autres puissances et étaient conduits, lorsque ces exigences l’exigeaient, aux compromis les plus stériles avec les forces de l’opportunisme centriste et de la bourgeoisie.

Cette étude, qui n’a qu’un caractère informatif sur la tactique du Comintern de 1926 à 1940, et qui ne peut même pas épuiser un problème aussi vaste, doit se réduire à donner les éléments essentiels de cette tactique dans ses étapes fondamentales, que nous énumérons ici :

  1. Le « comité Anglo-russe » (1926) ;
  2. La question russe (1927) ;
  3. La question chinoise (1927) ;
  4. Offensive et tactique social-fasciste (1929-1933) ;
  5. Tactique de l’anti-fascisme et du Front populaire (1934-1938) ;
  6. Tactique des partis communistes durant le Second conflit impérialiste mondial.

Le « comité anglo-russe »

En 1926, un événement majeur bouleversa à la fois l’analyse de la situation faite par le Ve Congrès de l’Internationale (1924) et la politique qu’elle avait suivie en Russie et dans d’autres pays. La situation mondiale avait été caractérisée par la formule de « stabilisation » qui, évidemment, n’excluait pas la possibilité d’une reprise de la vague révolutionnaire, mais – par le réflexe tactique qu’elle impliquait – loin de faciliter l’orientation de l’Internationale vers la reprise de la lutte prolétarienne, la rendait prisonnière de formulations et d’organismes tactiques qui ne peuvent être changés ou brisés du jour au lendemain.

En effet, le processus politique n’est pas un conglomérat inégal d’expédients tactiques au point que le parti peut appliquer à chaque situation ce qui lui convient comme le ferait un médecin après avoir diagnostiqué la maladie. Le parti, facteur directeur de l’évolution historique, ne peut que se façonner en fonction des tactiques et des politiques qu’il applique. Il ne pourra intervenir dans une situation révolutionnaire que dans la mesure où il a pu s’y préparer dans les phases qui l’ont précédée ; en l’absence de cette préparation, il est évident que le parti, s’étant enfermé dans un processus politique opposé, ne peut éviter d’y rester coincé, s’interdisant ainsi toute possibilité de diriger la lutte du prolétariat.

Or, lorsqu’en 1924 on parle de « stabilisation », il est clair qu’on ne se limite pas à un examen purement statistique et technique de l’évolution économique, mais que, sur la base de l’observation incontestable du déclin de la vague révolutionnaire après la défaite du développement allemand en 1923, une discussion politique s’engage qui, d’ailleurs, est en parfaite harmonie avec les décisions tactiques de l’Internationale. Ces décisions tournaient autour de l’objectif fondamental du maintien de l’influence communiste sur les larges masses. Et comme, dans une situation aussi défavorable, le contact avec les larges masses n’était possible que par le développement de relations politiques avec les organisations sociales-démocrates qui bénéficiaient du reflux révolutionnaire, la formule de la « stabilisation » impliquait la tactique du « noyautage » des directions des partis sociaux-démocrates et des syndicats.

Lorsque la gigantesque grève des mineurs britanniques éclata en 1926, l’Internationale ne put que tirer les conséquences de la tactique déjà établie. Les dirigeants syndicaux s’empressèrent de conclure des accords permanents avec les dirigeants syndicaux soviétiques, et le Comité anglo-russe fut contraint de jouer le rôle que lui dictaient les événements.

La grève devint générale, et si toute l’analyse économique faite par le Cinquième Congrès s’effondra, la tactique qui en découlait, elle, ne s’effondra pas. Non seulement l’Internationale se retrouva dans l’impossibilité de révéler aux masses le rôle contre-révolutionnaire des dirigeants syndicaux, mais elle dut aller jusqu’au bout et maintenir sa solidarité avec eux tout au long de cette grande mobilisation prolétarienne dans l’un des secteurs fondamentaux du capitalisme mondial.

Pour mieux comprendre la tactique de l’Internationale en la matière, il faut se rappeler qu’au même moment triomphait en Russie la tendance de droite Boukharine-Rikov. Cette tendance s’était développée dans le cadre général d’une tactique qui, après avoir assimilé le destin de l’État russe au destin du prolétariat mondial, était passée dans un deuxième temps à faire dépendre la politique des partis communistes des besoins de cet État. Et Boukharine put justifier la tactique suivie au sein du Comité anglo-russe en se référant aux « intérêts diplomatiques de l’URSS ». (Exécutif de l’Internationale de mai 1927).

Quant à cette tactique, il suffit de rappeler qu’après les conférences anglo-françaises de Paris en juillet 1926 et de Berlin en août 1926, les délégués russes à la conférence de Berlin en avril 1927, qui avaient reconnu dans le Conseil général « le seul représentant et porte-parole du mouvement syndical en Angleterre », s’engageaient « à ne pas affaiblir l’autorité » des dirigeants syndicaux et « à ne pas s’occuper des affaires internes des syndicats anglais » après la trahison ouverte de la grève générale par la direction sociale-démocrate. Et il n’est pas inutile de rappeler que le capitalisme britannique, dès qu’il put liquider la grève générale, paya avec la gratitude d’usage les dirigeants russes si généreux de leurs services, et que, directement à Londres, indirectement à Pékin, le gouvernement Baldwin passa à l’offensive contre les représentations diplomatiques soviétiques.

La revue Lo Stato Operaio, publiée par le parti communiste italien à Paris, dans son numéro 5 de juillet 1927, dans un article sur L’Exécutif et la lutte contre la guerre (il s’agit de l’Exécutif de l’Internationale), polémiquant contre l’opposition russe, s’exprime ainsi sur le Comité anglo-russe : « Cette tendance (de l’opposition) apparaît encore plus clairement dans la critique de la réunion du Comité anglo-russe [C.A.R.]. La réunion du Comité anglo-russe à Berlin doit être examinée et jugée avec soin, sans précipitation ni esprit partisan. Le moment choisi pour la réunion du C.A.R. à Berlin était très grave sur le plan international. Le gouvernement conservateur britannique se préparait à rompre avec la Russie. La campagne visant à isoler la Russie de l’ensemble du monde civilisé battait son plein. La délégation syndicale russe a-t-elle été bien ou mal conseillée de faire certaines concessions afin de ne pas arriver à une rupture avec la délégation syndicale britannique à ce moment-là ? » Ce document pose la question de savoir si la tactique suivie par la délégation syndicale russe à la réunion de Berlin était bonne ou mauvaise. Mais, comme nous l’avons vu, Boukharine était beaucoup plus explicite en affirmant qu’il était dans l’intérêt diplomatique de l’État russe de ne pas rompre avec le Comité anglo-russe, comité qui avait servi d’écran de fumée aux dirigeants syndicaux pour saboter la grève générale, tout en les reconnaissant officiellement comme les « seuls représentants du mouvement syndical britannique ».

Les documents officiels eux-mêmes posent le problème sans équivoque : un puissant mouvement prolétarien sera sacrifié parce que les exigences de la défense de l’État russe le veulent ainsi.

D’autre part, il s’agit d’une nouvelle confirmation du rôle joué par le C.A.R. au sein du mouvement britannique. Dans un article de R. Palme Dutt sur la réunion plénière du Parti communiste chinois en février 1928, la revue L’Internationale Communiste (n° 17 du 15/8/1928) rapporte les propos suivants : « Voici un tournant décisif dans l’attitude du Parti communiste à l’égard des masses. Jusqu’à présent, le Parti avait joué le rôle de critique et d’agitateur indépendant (et donc de leader idéologique) dans le mouvement mené par les réformistes. Désormais, la tâche du Parti communiste est de lutter contre les dirigeants réformistes pour se placer à la tête des masses. » Et dans une note, l’auteur ajoute : « on dit parfois que nous sommes passés du mot d’ordre de ‘lutter pour la direction’ à celui de ‘changer de direction’. Ce n’est pas exact. En fait, le mot d’ordre de ‘changement de direction’ avait déjà été appliqué avant la nouvelle tactique, même lorsque la nouvelle tactique était combattue, et il ne signifie qu’une chose : la ‘droite’ du Parti travailliste doit être remplacée à la tête du mouvement par la ‘gauche’ du même parti. Actuellement, le parti se bat pour ses propres intérêts, pas pour corriger les erreurs du parti travailliste. Il faut lutter pour unir les masses derrière le Parti communiste et les éléments qui lui sont associés (minorité, etc.). C’est en ce sens que le slogan ‘changement de direction’ est valable pour la période actuelle. »

Le rôle du Parti est donc, en 1926, d’être le « leader idéologique » du mouvement mené par les réformistes et de « corriger les erreurs du Parti travailliste ». Quant à la « nouvelle tactique », qui sera aussi néfaste au mouvement prolétarien que la tactique opposée du Comité anglo-russe, nous la discuterons dans le chapitre sur l’« offensive » et le « socialisme ».

La question russe

En 1926-27, la Russie traverse une grave crise économique. Dès 1923-24, deux positions s’opposent au sein du Parti russe : l’une, de droite, Boukharine-Rikov, qui, rompant avec les conditions initiales posées par Lénine dans la NEP (voir L’impôt en nature [3]), prônait le soutien à l’expansion des couches capitalistes, notamment dans les campagnes ; l’autre, de gauche, trotskiste, qui, sur la base des formulations de Lénine, tendait à la mise en place d’un plan économique centré sur le renforcement du secteur étatique et socialiste, au détriment du secteur privé et capitaliste.

Le parti russe passa à la lutte contre Trotsky ; mais le bloc dirigeant qui va de Boukharine-Rikov à Staline-Zinoviev-Kamenev, s’il s’est uni dans la lutte contre le prétendu « trotskysme », ne parvint cependant pas à une unité de vues sur le plan positif des solutions à adopter face aux graves problèmes économiques qui avait donné lieu à l’instauration de la NEP. La droite lance le slogan « paysans, enrichissez-vous » et menace ouvertement le monopole du commerce extérieur. Mais elle ne présente pas non plus un plan économique et politique visant clairement à l’anéantissement des conditions initiales établies par Lénine dans la NEP, ni ne se distingue clairement du centre alors supplanté par Staline-Zinoviev-Kamenev (en se limitant aux dirigeants russes les plus importants). Comme toujours, la droite n’a pas besoin de définir des positions claires et s’en remet avant tout à l’impulsion directe des événements qui, dans des circonstances défavorables au mouvement révolutionnaire, ne peuvent que lui être favorables. Ce qui est essentiel pour elle, c’est la lutte contre la tendance prolétarienne, et pour cela elle se sert du centre qui saura mieux qu’elle mener à bien cette tâche contre-révolutionnaire.

Les années 1926 et 1927 sont marquées par une situation où les différents courants du Parti russe ne s’affrontent pas sur les solutions particulières à adopter face aux graves problèmes économiques auxquels la Russie est confrontée, mais où les discussions portent essentiellement sur des questions générales et théoriques. Les solutions pratiques viendront plus tard, lors de la 16e Conférence du Parti russe (1929), où sera décidé le premier plan quinquennal. En 1926-27, la lutte se limite à la tâche essentielle du moment : disperser toute réaction prolétarienne au sein du Parti russe. Selon le rapport du Plenum du Comité central et de la Commission centrale de contrôle du Parti russe (voir Lo Stato Operaio de septembre 1927), « l’opposition se divise en trois groupes : 1° un groupe d’extrême gauche dirigé par les camarades Sapronov et Smirnov ; 2° le groupe qui accepte l’hégémonie de Trotsky et qui comprend, parmi les plus connus, Zinoviev, Kamenev, etc. 3° un groupe qui s’efforce d’adopter une position intermédiaire entre les courants d’opposition et le Comité central (Kasparova, Bielincaia, etc.). »

En ce qui concerne le premier groupe, le document officiel caractérise son analyse de la situation par les points suivants : a) la lutte à l’intérieur du parti a le caractère d’une lutte de classes, entre la partie ouvrière du parti et l’armée des fonctionnaires ; b) cette lutte ne peut se limiter à l’intérieur du parti, mais doit impliquer les larges masses en dehors du parti dont l’opposition doit gagner le soutien ; c) il est possible que l’opposition soit vaincue ; elle doit donc constituer un cadre actif, qui défendra également la cause de la révolution prolétarienne dans l’avenir ; ; d) le bloc Trotsky-Zinoviev ne comprend pas cette nécessité, il tend à se compromettre avec le groupe Staline, il n’a pas de ligne tactique claire ; ayant commis l’erreur de signer la déclaration d’obéissance au Parti du 16 octobre 1926, il doit piétiner ses engagements ; les vacillations de Trotsky et de Zinoviev doivent être dénoncées et démasquées comme étant celles du groupe Staline ; e) au cours des dernières années, les éléments capitalistes de la production se sont développés plus rapidement que les éléments socialistes en raison du retard technique du pays et du faible niveau de productivité du travail ; il n’est pas possible de progresser vers une véritable organisation socialiste de la production sans l’aide des pays techniquement avancés ou sans l’intervention de la révolution mondiale ; f) l’erreur principale de la politique économique du parti consiste dans la baisse des prix, qui ne profite pas à la classe ouvrière mais à tous les consommateurs et, par conséquent, également à la bourgeoisie et à la petite bourgeoisie ; g) la liquidation de la démocratie du parti et de la démocratie ouvrière en 1923 est le prélude à l’instauration d’une démocratie de paysans riches ; h) pour changer cet état de choses, il faut passer à l’organisation de grandes entreprises d’État dotées d’une technologie de production parfaite pour la transformation des produits agricoles ; i) le GPU, au lieu de lutter contre la contre-révolution, lutte contre le mécontentement justifié des travailleurs ; l’Armée rouge menace de devenir un instrument des aventures bonapartistes ; le Comité Central est une fraction « stalinienne » qui, en initiant la liquidation du parti, conduira à la fin de la dictature du prolétariat ; le système soviétique doit être « restauré ».

Ce courant est considéré par le Comité Central [C.C.] comme « un groupe d’ennemis du parti et de la révolution prolétarienne ». Selon le C.C., « il est solidement constitué en fraction illégale non seulement au sein du Parti, mais même au sein de la fraction Trotsky-Zinoviev. Il s’avère qu’un des groupes de cette fraction, le groupe d’Omsk, s’était fixé comme programme la préparation d’une grève générale dans toute la Sibérie et la paralysie de l’activité des grandes compagnies électriques de la région. »

Quant au groupe Trotsky-Zinoviev, le même document du C. C. du Parti russe écrit : « Le groupe Trotsky-Zinoviev est responsable des attaques les plus violentes contre le C. C. et sa ligne politique, et de l’activité fractionniste la plus éhontée au cours de l’année 1927, violant ouvertement les engagements solennels pris dans la déclaration du 16 octobre 1926. Ces derniers temps, ce groupe a concentré ses attaques sur la ligne du parti en matière de politique internationale (Chine, Angleterre) en spéculant sur les difficultés qui ont surgi dans ce domaine. Il a répondu à la préparation de la guerre contre l’URSS par des déclarations qui constituent un sabotage de l’action du Parti pour mobiliser les masses contre la guerre et pour la résistance. De même type sont les déclarations selon lesquelles le C.C. du Parti est sur un plan de dégénérescence thermidorienne, que le cours de la politique du Parti est « national-conservateur », que la ligne du Parti est celle des « vieux paysans », que le plus grand danger qui menace la Russie n’est pas la guerre mais le régime interne du Parti, etc. Ces déclarations sont accompagnées d’actes de violation de la discipline et de fractionnisme ouvert : publication de documents de fraction, organisation de cercles de fraction, de conférences, etc., discours de Zinoviev contre le C.C. lors d’une assemblée sans parti, attitude de Trotsky lors de la réunion de l’Exécutif, accusation de ‘thermidorisme’ de Trotsky contre le Parti lors d’une réunion du C.C. de contrôle, manifestation publique contre le Parti au départ de Smilga d’une gare moscovite. Enfin, une campagne de pétition contre le C.C. est organisée par la diffusion d’un document signé par les 83 principaux membres de l’opposition. Par ailleurs, le groupe Trotsky-Zinoviev entretient des relations avec le groupe d’extrême gauche exclu du Parti allemand (Maslov-Fischer).

Tout cela montre que le groupe Trotsky-Zinoviev a non seulement violé tous les engagements qu’il avait pris dans la déclaration du 16 octobre 1926, mais que : 1) il s’est mis sur une voie qui conduit à être contre la défense inconditionnelle de l’U.R.S.S. dans la lutte contre l’impérialisme ; les accusations de thermidorisme lancées contre le C.C. ont pour conséquence logique de ne proclamer la nécessité de la défense de l’U.R.S.S. qu’après le renversement de ce C. C. ; 2) il s’est placé sur la voie qui conduit à la scission du Comintern ; 3) il s’est placé sur la voie qui conduit à la scission du Parti russe et de l’organisation en Russie d’un nouveau parti. »

Quant au groupe intermédiaire, le C.C. du Parti russe le considère comme « un groupe d’opposition latent, probablement révélateur d’un certain désarroi qui s’est manifesté chez certains éléments moins sûrs d’eux face aux graves difficultés du moment. »

Toute cette citation permet de se rendre compte de la gravité de la situation existante en Russie à cette période. Bien qu’il y ait des exagérations évidentes dans la façon dont les vues de l’extrême gauche et de la fraction Trotsky-Zinoviev sont présentées, il est clair que même ce qu’écrit le CC accusateur n’autorise pas la conclusion que les deux groupes opposés peuvent être assimilés à des mencheviks et à des contre-révolutionnaires.

Quant aux positions défendues par la droite, elles représentaient sans doute le vecteur d’une restauration de la classe bourgeoise en Russie selon le schéma classique de la reconstitution d’une économie fondée sur l’initiative et la propriété privée. Mais l’histoire devait écarter cette éventualité. Dans la phase de l’impérialisme monopoliste et du totalitarisme d’État, le renversement de la politique russe se fera par une autre voie, celle des plans quinquennaux, dont nous parlerons plus loin, et du capitalisme d’État.

Mais, comme nous le disions, avant d’arriver à ce pas décisif, il fallait gagner définitivement la bataille contre les différents groupes d’opposition, une bataille qui, en réalité, était dirigée contre le Parti lui-même et contre l’Internationale, puisqu’elle touchait le point fondamental de la doctrine marxiste : la notion internationale et internationaliste du communisme.

La résolution précitée du C.C. constitue une « demi-mesure » car les questions n’étaient pas définitivement. C’est en décembre 1927, lors du 15e Congrès du Parti russe, après l’échec de l’épreuve de force tentée par l’opposition avec la manifestation de Leningrad, que les problèmes seront pleinement traités.

La grande bataille du 15e Congrès tourna autour de la nouvelle théorie du « socialisme dans un seul pays » et de l’incompatibilité entre l’appartenance au Parti et à l’Internationale et la non-acceptation de cette thèse.

Sur ce point fondamental, le 7e Exécutif élargi (novembre-décembre 1926) s’était exprimé en ces termes : « Le Parti part du point de vue que notre révolution est une révolution socialiste, que la révolution d’Octobre n’est pas seulement le signal d’un bond en avant et le point de départ de la révolution socialiste en Occident, mais que : 1) elle représente une base pour le développement ultérieur de la révolution mondiale ; 2) elle ouvre la période de transition du capitalisme au socialisme dans l’Union des Soviets (la dictature du prolétariat), dans laquelle le prolétariat a la possibilité de construire avec succès, au moyen d’une politique juste à l’égard de la classe paysanne, la société socialiste complète. Toutefois, cette construction n’aura lieu que si la force du mouvement ouvrier international, d’une part, et la force du prolétariat de l’Union soviétique, d’autre part, sont telles qu’elles protègent l’État des Soviets d’une intervention militaire. »

Notez que la réalisation de la « société socialiste complète » ne dépend plus, comme à l’époque de Lénine, du triomphe de la révolution dans d’autres pays, mais de la capacité du mouvement ouvrier international à « protéger l’État des Soviets d’une intervention militaire. » Les événements ont montré qu’au contraire, ce sont les deux États impérialistes les plus puissants – la Grande-Bretagne et les États-Unis – qui « protégeront » la Russie des Soviets.

Tant au 7e Exécutif élargi qu’aux nombreuses réunions du Parti russe et de l’Exécutif de l’Internationale, le prolétariat russe et international a perdu sa bataille. La consécration de cette défaite est intervenue au 15e Congrès du Parti russe (décembre 1927), lorsque fut proclamée l’incompatibilité entre l’adhésion au Parti et la négation de la « possibilité de la construction du socialisme dans un seul pays ».

Mais cette défaite devait avoir des conséquences décisives tant à l’intérieur de la Russie que dans le mouvement communiste mondial. La lutte des classes n’admet pas de solution intermédiaire, surtout à des moments aussi importants que ceux de notre époque. La proclamation de la théorie du socialisme dans un seul pays, puisqu’elle ne pouvait se résoudre pratiquement dans l’extraction de la Russie d’un monde dans lequel – après la défaite de la révolution chinoise – le capitalisme passait partout à la contre-attaque et, par le fait même de rompre le lien nécessaire entre la lutte de la classe ouvrière de chaque pays contre son capitalisme respectif et la lutte pour le socialisme à l’intérieur de la Russie, rejetait le facteur de classe prolétarienne. Et elle devait inévitablement en admettre un autre sur lesquels la Russie s’appuyait de plus en plus : le capitalisme mondial. Évidemment, cette transition de l’État russe n’était possible qu’à deux conditions :

1) que les partis communistes cessent de représenter une menace pour le capitalisme ;

2) qu’à l’intérieur de la Russie, le principe de l’économie capitaliste – l’exploitation des travailleurs – soit rétabli.

Dans ce chapitre, nous traiterons du second point ; dans les chapitres suivants, nous traiterons du premier.

Sur la base d’une logique que nous aimerions qualifier de « chronologique », s’est formée l’opinion que la ligne de dégénérescence de l’État russe débuta avec l’adoption de la NEP (en mars 1921) et mena inévitablement au nouveau cours introduit après 1927.

Cette opinion est superficielle et ne correspond pas à une analyse des événements selon les principes marxistes.

Il faut préciser que la manœuvre économique fut rendue nécessaire par les événements, par les difficultés insurmontables dans lesquelles se trouvait la dictature du prolétariat, et qu’elle fut possible précisément parce qu’elle fut réalisée sous une dictature du prolétariat. Cela ne signifie évidemment pas que les forces économiques bourgeoises ne se développaient pas et que le rapport des forces politiques ne tendait pas à se modifier. Cependant, ce changement des rapports en faveur des forces bourgeoises, provoqué par la NEP, ne pouvait être dangereux et mortel pour la dictature prolétarienne en Russie que si l’équilibre international des forces évoluait, comme ce fut le cas, vers la prédominance de la réaction bourgeoise et le reflux de la vague révolutionnaire. Dans le cas contraire, la reprise momentanée des forces bourgeoises aurait été balayée par la dictature prolétarienne ayant maintenu ses positions politiques.

La position de Lénine à partir de 1917 était basée sur ces considérations principales :

1) une intransigeance politique absolue qui conduirait le parti bolchevique à adopter les positions de combat les plus ouvertes contre toutes les formations politiques bourgeoises, y compris celles de l’extrême gauche sociale-démocrate. On sait qu’en janvier 1918 [4], Lénine, après avoir analysé les résultats des élections à l’Assemblée constituante non pas selon les critères banals de la démocratie parlementaire, mais selon les critères de classe opposés, et après avoir constaté que les bolcheviques étaient une minorité arithmétique et globale dans le pays, mais qu’ils étaient majoritaires dans les centres industriels, procéda à la dispersion violente de cette Assemblée élue sur la base des principes démocratiques.

2) une politique économique avisée qui délimitait les possibilités du prolétariat – et par conséquent du parti de classe – par rapport aux possibilités concrètes offertes par le modeste degré de développement des forces et de la technique de production. Le programme de Lénine impliquait le simple « contrôle de la production », ce qui signifiait que les capitalistes restaient à la tête de l’industrie.

Cette apparente contradiction entre une politique économique de concessions et une politique générale extrêmement intransigeante est inexplicable si l’on ne se place pas – comme le faisait systématiquement Lénine – sur le plan international et si l’on ne considère pas la révolution russe en relation avec le développement de la révolution mondiale. Si, du point de vue national russe, les concessions dans le domaine économique sont inévitables en raison du retard du développement industriel du pays, du point de vue politique, en revanche – puisque l’expérience de la dictature du prolétariat est fonction de l’évolution internationale – la politique la plus intransigeante devient non seulement possible mais nécessaire puisque, en dernière analyse, elle est un épisode de la lutte mondiale du prolétariat.

Lénine agit en conformité avec les principes marxistes tant en 1917, lorsqu’il s’est limité au « contrôle des industries », soit durant le communisme de guerre entre 1918 et 1920 [5], soit lorsqu’il préconisait la politique de la NEP en mars 1921. Toute sa politique part d’une approche internationale du problème russe, et la NEP elle-même sera considérée comme inévitable en raison du retard de l’essor révolutionnaire du prolétariat mondial, tandis que, d’autre part, il précisera les conditions de base dans lesquelles les concessions contenues dans la politique de la NEP devront être strictement respectées.

On sait que Lénine, en remplaçant le système de réquisition (qui privait le paysan de toute possibilité de disposer de son produit) par l’imposition en nature (le paysan était libre de disposer du produit restant après le quota qui revenait à l’État) et en autorisant le rétablissement du marché et de la petite industrie, a divisé l’économie russe en deux secteurs, le secteur socialiste et le secteur privé. Le premier secteur – le secteur étatique – devait engager une course de vitesse contre le second afin de le vaincre sur le plan économique par une meilleure efficacité du travail et une augmentation de la production.

Cependant, la qualification de socialiste accordé au secteur étatique ne signifiait nullement que la forme étatique suffisait à déterminer le caractère socialiste de ce secteur. Lénine insista mille fois sur le fait que les chances de succès du secteur étatique n’étaient pas du tout dues au fait qu’au lieu du secteur privé, c’était l’État qui dirigeait l’industrie, mais au fait qu’il s’agissait d’un État prolétarien étroitement lié au cours de la révolution mondiale.

Lénine créa la NEP en mars 1921. C’est en 1923-1924 que les premiers résultats se firent sentir et, en même temps, la lutte au sein du Parti russe montra que les prédictions sur un développement du secteur socialiste au détriment du secteur privé n’étaient pas confirmées par les événements. Alors que Trotski prévoyait des dispositions pour le développement du secteur socialiste et la lutte contre la bourgeoisie renaissante, en particulier dans les campagnes, la droite de Boukharine ne voyait pas d’autre solution aux problèmes économiques qu’une plus grande liberté en faveur des éléments capitalistes de l’économie soviétique.

En 1926-27, la bataille prend, au sein du Parti et de l’Internationale, les proportions que nous avons rappelées, et la défaite sera totale pour les éléments de gauche qui ne pourront se maintenir dans le parti qu’à condition d’abjurer le principe international et internationaliste de la lutte pour le socialisme.

L’évolution historique n’obéit pas à des critères formalistes dans la mesure où une restauration des principes économiques du capitalisme ne pouvait être considérée comme possible en Russie que par le rétablissement de la forme classique de la propriété individuelle. La Russie allait se trouver en 1927 et de plus en plus par la suite dans une situation mondiale caractérisée, comme au siècle précédent, non pas par le reflet des principes économiques du libéralisme dans l’appropriation privée des moyens de production et de la plus-value, mais dans une autre situation où s’imposaient le totalitarisme d’État et l’assujettissement à celui-ci de toute forme d’initiative privée.

Après la défaite de la gauche au sein du Parti russe, nous ne voyons pas – en raison des caractéristiques susmentionnées de l’évolution historique générale – un triomphe de la droite, mais le fait que la solution des problèmes économiques ne peut être obtenue que par une lutte contre les stratifications capitalistes apparues au cours de la NEP.

Mais entre la politique de la NEP et celle qui lui succédera plus tard, celle des Plans quinquennaux, y a-t-il ou non une solution de continuité ? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord rappeler que, comme le montre Charles Bettelheim dans son livre La planification soviétique, la NEP n’avait pas atteint ses objectifs ni dans le domaine politique, puisqu’elle avait conduit à une hypertrophie de la bureaucratie, ni dans le domaine économique, puisqu’au lieu d’assurer la victoire du secteur socialiste elle avait conduit à un renforcement du secteur privé, ni enfin dans le domaine économique plus général, puisqu’en 1926-27 il y avait une grave crise économique en Russie.

En présence de ce que Bettelheim qualifie d’« échec de la NEP », la question se pose de savoir si 1927 marquait inéluctablement l’heure des comptes et si, en raison de circonstances internationales défavorables, il n’y avait plus de possibilité de préserver l’État russe pour le prolétariat. Mais ce n’est pas le sujet qui nous préoccupe ; notre tâche est surtout d’informer sur le cours des événements.

Le fait incontestable est que le rétablissement du principe économique de l’exploitation capitaliste est inscrit dans les Plans quinquennaux. Le premier sera décidé à la 16e Conférence du Parti russe en avril 1929 et approuvé par le 5e Congrès des Soviets en mai 1929. Le point fondamental de ces plans est d’abord d’atteindre, puis de dépasser continuellement les taux de production en prenant comme référence à la fois la période d’avant 1914 et les résultats obtenus dans d’autres pays. En un mot, quelle sera la substance de la nouvelle reconstruction soviétique ? Les documents officiels ne le cachent pas : il s’agit de reconstruire une économie du même type que l’économie capitaliste, qui sera d’autant plus qualifiée comme « socialiste » que les niveaux de production atteints seront élevés.

Le plan économique conçu par Lénine et adopté lors du 9e congrès du parti communiste russe en avril 1920 situait tout le problème dans la croissance de l’industrie de consommation : cela signifiait que l’objectif essentiel de l’économie soviétique était d’améliorer les conditions de vie des masses laborieuses. En revanche, la théorie des plans quinquennaux visait à poursuivre le développement de l’industrie lourde au détriment de l’industrie de consommation. Le débouché des plans quinquennaux dans l’économie de guerre et dans la guerre était donc aussi inévitable que pour la configuration correspondante de l’économie dans le reste du monde capitaliste.

Parallèlement au changement substantiel des objectifs de production, qui seront uniquement ceux d’une accumulation constante de capital dans l’industrie lourde, il y aura un autre changement dans la conception de « l’industrie socialiste », dont le critère distinctif sera établi dans la forme non privée et étatique : l’État-propriétaire deviendra le dieu auquel seront immolés non seulement les sacrifices des millions de travailleurs russes qui devront revitaliser avec zèle la quantité et la qualité de la production pour ne pas encourir l’accusation et la condamnation de « trotskistes », mais aussi les cadavres des créateurs de la révolution russe.

Le principe économique de l’exploitation croissante des travailleurs, caractéristique du capitalisme, sera rétabli en Russie, parallèlement aux lois générales de l’évolution historique qui conduisent à une intervention croissante et totalitaire de l’État. Le droitier Boukharine et son camarade Rykov seront également exécutés. Ce qui triomphe en Russie, c’est ce qui doit ensuite triompher dans tous les pays : le totalitarisme d’État ; et la conséquence ne peut être que la même en Russie aussi : la préparation et la participation gigantesque à la Seconde Guerre mondiale.

La Gauche italienne, voyant dès le début la substance de l’évolution politique en Russie, ne s’est pas laissée captiver – comme Trotsky – par la forme de propriété étatique en Russie. Dès 1933, elle soulève la nécessité d’assimiler la Russie soviétique au monde capitaliste, préconisant la même tactique au cours du conflit impérialiste, dans lequel elle sera inévitablement conduite par la théorie du « socialisme dans un seul pays » et par la théorie des plans quinquennaux.

(à suivre)

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Notes:

[2. Nous avons traduit le texte à partir de la version espagnole fournie par Barbaria et l’avons vérifiée avec la version italienne d’origine.

[3. Note du GIGC : Lénine, L’impôt en nature, 1921, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1921/04/vil19210421.htm

[4. La version italienne d’origine indique janvier 1919 ce qui ne peut qu’être une erreur de l’auteur, l’Assemblée constituante ayant été dissoute en 1918 – note du GIGC

[5. C’est-à-dire durant la guerre civile sanglante et sauvage que les puissances impérialistes et les armées blanches, entretenues par les premières, imposèrent au prolétariat russe et à sa dictature isolée au plan international – note du GIGC.

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

Une réflexion sur “Russie, révolution et contre-révolution 1905-1924 du point de vue de la Gauche communiste (Prometeo)

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