Petit rappel salutaire

Recherche menée par Robert Gil

Du Front Populaire à la Libération, l’arrivée de la gauche au pouvoir a toujours comporté d’importantes conquêtes sociales. Bien sûr, cela n’a été possible que parce que des mouvements populaires importants ont accompagné toutes les avancées sociales, mais dès que la pression est moins forte, des reculs ne tardent jamais longtemps à se manifester. Ce fut notamment le cas en 1983 quand Mitterrand prend le tournant de la rigueur, qui n’est qu’une première capitulation devant les marchés financiers.

Plus tard c’est au tour de Jospin qui renonce lamentablement avec son « L’État ne peut pas tout » face à ce qui serait une fatalité du capitalisme… Cela fait maintenant une éternité que la vague libérale a pris son élan, et l’on nous rabâche que le capitalisme va dans le sens de l’histoire et qu’il n’y a pas d’alternative. La libération des marchés et la suppression des barrières a permis de mettre en concurrence les travailleurs à travers la planète et de niveler les salaires par le bas, tout en accélérant la réduction des budgets publics et sociaux.

Pour le capital, toujours obnubilé par la course aux profits et à la rentabilité, la baisse des salaires a été une conséquence logique de cette recherche. Et, pour maintenir une demande élevée et le besoin de trouver sans cesse des débouchés, le crédit est venu compenser la baisse des salaires pour soutenir la consommation. Ces décisions ont été comme une double peine pour les salariés, moins de revenus mais un endettement qu’il faut rembourser. Couplée à ces mesures, l’intensification des échanges entre les banques et les paradis fiscaux ont privé les états de ressources et précipité un peu plus les dépenses publiques dans le rouge. Les plans d’austérité qui en découlent incluent des réductions de fonctionnaires, des baisses de salaires, des réductions des investissements publics, des reports d’âge de la retraite… travailler plus pour gagner moins !

Parallèlement, on oublie de nous dire que les aides aux grandes entreprises ont littéralement explosé depuis une vingtaine d’années (1), une augmentation qui s’est opérée presque trois fois plus vite que les aides sociales et cinq fois plus vite que le PIB. Pendant ce temps, la population subit de plein fouet des plans d’austérité, qui entrainent une régression de son pouvoir d’achat, et la conduit, également, à une hostilité envers l’impôt. Les libéraux, au travers des médias, entretiennent cette hostilité et plaident pour toujours moins d’impôt ; le but est que l’opinion accepte des coupes dans les dépenses publiques pour réduire les déficits. Les plus pauvres acceptent donc de saborder le seul mécanisme visant à gommer les inégalités. A la sortie, les seuls gagnants sont les grandes entreprises et leurs actionnaires qui deviennent la catégorie la plus assistée de la société, et se permettent de faire du chantage à l’emploi pour obtenir toujours plus. Des attaques incessantes sont organisées pour réduire les protections des salariés et augmenter leur temps de travail, alors que l’histoire va dans le sens contraire. Ainsi que le rappel Gabriel Colletis (2), « les êtres humains pour mieux vivre ont toujours cherché à économiser du temps de travail ou à travailler moins pour un même résultat ». Et pourtant les lois sociales qui y contribuent ont de tout temps fait hurler les patrons :

•    1841, l’interdiction du travail des enfants de moins de 8 ans. « Une contrainte inapplicable »

•    1874, l’interdiction du travail des enfants de moins de 12 ans. « Catastrophe économique »

•    1906, repos dominical et ministère du travail. « Une prime à la paresse ! »

•    1919, la journée de 8 heures. « Encouragement de l’alcoolisme et incitation à la débauche » (3)

•    1936, le Front Populaire et les lois sociales. « La porte ouverte au bolchevisme ! »

•    1950, un salaire minimum garanti. « Favoriser les délocalisations dans les colonies »

•    1968, les accords de Grenelle. « Enseigner la haine de la réussite ! »

•    1982, 39 heures et 5e semaine. « Ignorance des lois de l’économie ! »

•    2000, le passage aux 35 heures. « Une entrave insupportable à la liberté d’entreprendre ! »

C’est toujours le même discours que tiennent les patrons et les détenteurs de capital, un discours archaïque, mensonger et arrogant. Discours relayé par les journalistes et des politiques prétextant que l’intransigeance des revendications salariales, et l’amélioration des conditions de travail, mettraient le pays à genoux. Ils ont glosé sur les régimes spéciaux, sur ces « bénéficiaires de lois obsolètes », sur ce « privilège intolérable ». Ces mêmes journalistes ont oublié de mentionner le « privilège intolérable des actionnaires, ces bénéficiaires d’abattements fiscaux », comme ils ont oublié de démontrer la « nécessité économique et démocratique de ne pas taxer les revenus financiers de cette petite caste qui se prétend méritante ». Ils n’ont pas fait le moindre lien entre la misère des uns et l’opulence affichée sans retenue par ceux qui nous demandent de faire des efforts et de se serrer la ceinture. L’Observatoire des Multinationales, note dans son rapport annuel « l’explosion des dividendes des firmes du CAC 40 a progressé de plus de 269% entre 2000 et 2020 (4), et la diminution des effectifs de salariés en France est de l’ordre de 12% ».

 Par le biais du chômage de masse, les capitalistes ont réussi leur opération chantage. Les patrons, aidés par les gouvernements successifs, ont rusé afin de culpabiliser les travailleurs qui se battaient pour leurs droits et pour leurs salaires. On nous fait croire que chacun est responsable de sa situation, comme si chaque individu évoluait dans une sphère individuelle sans aucune connexion avec le reste de la société. Comme si les décisions prises par des gouvernements ne rejaillissaient pas sur nos vies quotidiennes. Dans la bataille idéologique entre le capital et le monde du travail, tous les coups sont permis pour essayer de masquer la rapacité des actionnaires (5), et précariser toujours un peu plus la main d’œuvre.

Références

(1) LVSL, le 07/10/2023 : « Assistanat pour ultra-riches : le CAC40 sous perfusion de l’État », Extrait de Super–profiteurs, le petit livre noir du CAC 40, un ouvrage coordonné par Frédéric Lemaire et Olivier Petitjean ; chapitre « Aides publiques : une addiction devenue un tabou », par Maxime Combes. (2) Professeur de sciences économiques. Université de Toulouse 1 – Capitole. Domaine de recherche : déterminants de la compétitivité des systèmes productifs, dimension financière des stratégies, économie industrielle et spatiale, intelligence économique et économie de la connaissance. (3) En 1919 lorsque la journée de 8 heures a été votée, le patronat affirmait que c’était un encouragement à l’alcoolisme, et en 2021, suite au Covid, pour justifier le couvre-feu à 18 heures, le gouvernement a prétexté que c’était pour lutter contre l’effet « apéro ». En 100 ans, la vision méprisante de la bourgeoisie sur l’ouvrier n’a pas beaucoup évolué. (4) Basta, le 13/11/2020 : « En vingt ans, les dividendes distribués aux actionnaires du CAC40 ont augmenté de 269 % ». (5) Alternatives Economiques, le 26/05/2021 : « Précariser toujours plus la main d’œuvre ».

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