Trouvailles

L’ARISTOCRATIE OUVRIÈRE : UNE THÉORIE PETITE BOURGEOISE

L’ARISTOCRATIE OUVRIÈRE : UNE THÉORIE ERRONÉE ?

James Ensor, « La mort et les masques » 1897.
Source: https://81b6bb22-93ff-445e-9132-db9118c0c19f.filesusr.com/ugd/ca292a_3b483f91e5dc406a9762b57eafa26abb.pdf

« La réalité ne pardonne pas une seule erreur à la théorie » Léon Trotski.
Dans notre travail permanent de critique sur base de l’expérience ouvrière et de bilan
politique des principales diffractions dues à la contre-révolution, il est important de nous
débarrasser d’une théorie erronée et porteuse de funestes conséquences : celle de la dite
« aristocratie ouvrière», également appelée du «prolétariat-bourgeois». Dans son acception
vulgaire, il s’agit d’un constat économico-sociologique de l’existence d’une
couche « supérieure » dans la classe ouvrière qui serait mieux payée grâce à la
«surexploitation» des pays coloniaux et périphériques.

Ces meilleurs salaires seraient la
raison principale du «réformisme ouvrier», de la passivité, voire de l’intégration, du
prolétariat à la logique capitaliste. Cette théorie systématisée par Kautsky et la tradition
sociale-démocrate, puis léniniste, servira ultérieurement au « tiers-mondisme » pour justifier
le remplacement du prolétariat « vendu » par les « peuples incandescents »1des pays
« arriérés ».

« Il n’y a que quelques industries dont les membres organisés cherchent, en qualité d’ «aristocrates»
du travail, à se séparer de la « populace » et à se servir d’elle pour monter plus haut. Cela était vrai,
en Allemagne, par exemple, de la majorité des compositeurs typographes, il y a quelques années
encore. Mais en Angleterre, la totalité des ouvriers qualifiés s’est séparée des travailleurs non-
qualifiés. Autour des premiers, se ralliaient encore les ouvriers des branches soumis à la loi sur les
fabriques qui, par là même, jouissaient d’une situation privilégiée. Ces ouvriers, en meilleure position
que les autres, formaient, il y a peu de temps encore, et forment actuellement, au moins pour une
partie, une aristocratie ouvrière, distincte de la grande masse des prolétaires salariés. ». K. Kautsky,
Le programme socialiste. V. La Lutte de classe. (2)

Le point de départ de cette théorie inexacte serait une remarque circonstancielle faite par
Engels dans une lettre du 7 octobre 1858 adressée à Marx :

« (…) J’ai l’impression que Jones’s new move (le dernier coup de Jones), comme toutes les tentatives
précédentes plus ou moins réussies, d’une alliance de ce genre, s’expliquent par le fait que le
prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus et que cette nation, la plus bourgeoise de toutes,
veut donc apparemment, en venir à posséder une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois à
côté de la bourgeoisie. Il va sans dire que pour une nation qui exploite le monde entier c’est assez
normal. » (3)

Ce genre de remarque peut se retrouver ça et là sans constituer aucunement une théorie
achevée ayant pour conséquence délétère de diviser le prolétariat par l’exacerbation de la
concurrence entre ses différentes « couches » ou professions. C’est par contre un trait
caractéristique du syndicalisme et de son corporatisme génétique que de défendre certains
métiers et individus plus qualifiés, au détriment d’autres, et dont le prix – les salaires – plus
attractif justifierait le réformisme et les victoires graduelles de la social-démocratie dans le
processus de légalisation /intégration de la classe ouvrière au capital. Marx, en 1845, affirmait
déjà dans l’Idéologie Allemande que « les individus isolés ne forment une classe que pour autant
qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe ; pour le reste, ils se retrouvent
ennemis dans la concurrence»(4).

Le syndicalisme ainsi que toutes les forces dites de gauche et d’extrême gauche sont
précisément intéressées à ce que ces éléments isolés ne se constituent jamais en classe, en tant
que force antagonique et opposée au capital et à la classe sociale qui le représente, le gère et
en tire profit.

Classe en soi et classe pour soi

Cette intégration est inhérente à la nature contradictoire de la classe ouvrière et nullement à la
pyramide salariale. En effet, comme toute réalité vivante, le prolétariat est contradictoire ; à la
fois classe pour le capital en permettant la reproduction élargie de celui-ci et classe
révolutionnaire lorsqu’il se constitue contre le capital, sur base de ses intérêts historiques.

C’est ce que Marx caractérisait, en tant que processus, de passage de la classe en soi à la
classe pour soi, et qui peut corrélativement se traduire par le degré de conscience et
d’organisation -l’associationnisme ouvrier- que la classe pour soi exprime. Ce processus
essentiel est scotomisé et nié tant par le syndicalisme que par les gradualistes de tous types
(dont même certains « anti-syndicalistes »).

« C’est sous la forme des coalitions qu’ont toujours lieu les premiers essais des travailleurs pour
s’associer entre eux. La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les
uns aux autres. La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun
qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance – coalition. Ainsi la
coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire
une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n’a été que le maintien des
salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les
coalitions, d’abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de
l’association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les
économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en
faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu’en faveur du salaire.

Dans cette lutte – véritable guerre civile – se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires
à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l’association prend un caractère politique. Les
conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination
du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est
déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n’avons
signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les
intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte
politique.» K. Marx, Misère de la philosophie, p.177-178, éditions sociales, Paris, 1972.
Cette citation traduit également excellemment le processus politique qui amène le prolétariat
au communisme par son unification en classe consciente, c’est-à-dire sa constitution en Parti.

A l’inverse, la division et la désunion traduisent le processus d’atomisation et de réification
d’une classe soumise-subsumée- totalement sous le capital. C’est de la même manière qu’une
des expressions des plus symboliques de la classe en lutte, la grève, peut être soit la claire
formule du processus de sa constitution -dans les faits- en classe pour soi (on parle d’ailleurs
typiquement alors de « grèves sauvages »), soit l’expression du droit de grève, c’est-à-dire de
la mécanique de reconnaissance juridique bourgeoise, d’une classe en soi, soumise, intégrée et
légalisée dans et par le capital.

Selon une très intéressante étude de Bernard Edelman : « (…) la grève est devenue un « droit » à
la seule condition de se soumettre au pouvoir juridique du Capital, dans la « société civile » comme
dans l’État. Elle est devenue un droit à la condition d’être mesurée à l’aune du droit des obligations
(contrat de travail) et du droit de propriété (propriété des moyens de production). C’est à ce prix
qu’elle accède à « l’horizon borné du droits bourgeois. » Bernard Edelman, La légalisation de la
classe ouvrière, p.17, C. Bourgois éditeur, Paris, 1978.

Plus loin, celui-ci précise la différence essentielle entre les modalités de la grève en tant
qu’expression principale de la lutte de classe ou de la grève contractualisée en tant que moyen
de discussion et de négociation du prix de la force de travail dans le cadre juridique
caractéristique du système salarial.

« Pour circonvenir la grève, il faut lui donner une existence légale. Mais cela n’est qu’un premier pas.
Il faut, surtout, que son existence légale prenne la forme du pouvoir bourgeois, c’est-à-dire soit la
forme contractuelle- et on peut parler alors d’une véritable contractualisation de la grève- soit la
forme étatique. Pour le « reste », les syndicats s’en chargeront ou, à la limite l’appareil répressif
d’État.»(5)

De plus, dans le capitalisme « jeune », la classe ouvrière n’avait aucune existence reconnue et
se situait en dehors de la société civile ; tout affrontement prolétarien était alors de fait et
directement conflictuel, illégal et porteur d’un niveau de violence ouverte traduisant le rapport
de force entre les classes antagonistes. Il n’y avait pas de corps intermédiaires et de structures
médiatrices capables de temporiser la brutalité de ces affrontements. Seule la répression
armée, patronale et étatique, pouvait écraser l’expression ouvrière. Il fallait domestiquer ce
danger permanent d’éclatement révolutionnaire et pour ce faire incorporer la classe ouvrière,
entant que capital variable, c’est-à-dire en tant que facteur économique de production au
même titre que les autres, la terre, le capital physique, l’énergie, les machines et la technique.
« La bourgeoisie s’est « appropriée » la classe ouvrière ; elle lui a imposé son terrain, son point de
vue, son droit, son organisation du travail, sa gestion.»(6)

L’existence socialement et économiquement déterminée de la classe en soi, -capital variable-
est une nécessité absolue pour le M.P.C car c’est la source même de sa valorisation (la
formule de la reproduction capitaliste est : capital constant (instruments de production) +
capital variable (masse des salaires distribués) + pl. valeur nouvelle ajoutée). C’est la base du
processus qui, au travers de la lutte radicale, permet au prolétariat de se hisser à la lutte
révolutionnaire contre le salariat sans laquelle il restera subsumé et domestiqué par le rapport
social capitaliste. C’est le sens de l’affirmation de Marx qui fait tant tiquer tous les
réformistes :

« La logique des choses parlera, mais l’honneur du parti ouvrier exige qu’il repousse ces fantasmes
avant que la pratique n’en ait révélé l’inanité. La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est
rien. ». K. Marx à J.B. Von Schweitzer, 13 février 1865 (7).

SOIT LES RÉFORMES SOIT LA RÉVOLUTION

Le processus de cette intégration a été et est, celui de la conquête de « réformes »
économiques et sociales permettant au prolétariat dans son ensemble de croire et d’espérer en
des améliorations dans ses conditions de vie et de reproduction, tout en le maintenant
fermement dans le cadre de l’exploitation capitaliste. Rosa Luxembourg posa clairement la
question en 1899 dans sa polémique contre E. Bernstein, l’apôtre du réformisme ouvrier :
«Réforme ou révolution».

« Toute cette théorie ne tend, pratiquement, à rien d’autre qu’à nous conseiller de renoncer à la
transformation sociale, au but final de la social-démocratie, et de faire, inversement de la réforme
sociale, simple moyen de la lutte de classe, son but. C’est Bernstein lui-même qui a formulé son point
de vue de la façon la plus nette et la plus caractéristique, en écrivant : « Le but final, quel qu’il soit,
n’est rien, c’est le mouvement qui est tout. » R. Luxembourg, Réforme ou Révolution, p.16, Spartacus,
Paris, 1972.

Mais cette conception est encore marquée partiellement par la croyance en la possible
compatibilité entre des réformes et la révolution. Celles-ci sont alors considérées comme des
étapes graduelles vers la seconde. Or, toute l’expérience ouvrière du XIX et du XXème siècle
démontre le contraire : plus les réformes agissent dans les formes à donner à l’exploitation en
diminuant cosmétiquement sa brutalité et sa dureté, plus le lien du salariat se renforce du fait
même qu’il apparait être moins contraignant ou pire choisi.

La chaine de l’esclavage salarial
n’a pas disparue bien au contraire, elle a été renforcée car « plaquée or ». La modalité de
l’extorsion de survaleur relative (baisse de la valeur de la force de travail) est ainsi la modalité
la plus adéquate et caractéristique du capital mûr pour transformer le procès de production
tout en octroyant des augmentations salariales. Ce procédé du capitalisme moderne rend
d’autant plus caduques les luttes réformistes pour l’augmentation des salaires.

« Le mode spécifiquement capitaliste d’accumulation repose précisément sur l’augmentation de la
plus-value relative, la soumission réelle du travail au capital. La progression du salaire réel est donc
inscrite comme une possibilité interne au mode de production capitaliste. » Henri Nadel, Marx et le
salariat, p.165, Le Sycomore, Paris, 1983.

Pour en revenir à la théorie erronée de « l’aristocratie ouvrière » ou du « prolétariat-
bourgeois », celle-ci s’inscrit totalement dans la pratique réformiste, non seulement en «
payant » la paix sociale par des salaires plus élevés, mais aussi en adaptant le procès de
travail, afin de le rendre plus facile et attrayant tout en augmentant par-là, la productivité du
travail et donc l’intensification de l’exploitation (8).

« Une hausse du degré (social moyen) de l’intensité du travail s’analyse d’abord comme un
prélèvement supplémentaire de surtravail dans l’ensemble de la société- dans la mesure où toute
hausse de l’intensité du travail correspond en fait à un allongement de la durée de la journée de
travail social. Dans cette hypothèse, point remarquable, le travail « …rend dans le même temps non
seulement plus de produits, mais aussi plus de valeur. » K. Marx, Le Capital, livre I, t.2, p.156, cité
par B. Coriat, L’atelier et le chronomètre, p.123, Christian Bourgois éditeur, Paris, 1979.

Le réformisme ouvrier, caractéristique du « socialisme » de la seconde internationale signifie,
comme toute l’histoire récente le démontre, la transformation progressive des conditions de
vie et de travail de la classe ouvrière par des améliorations matérielles et symboliques
telles que des augmentations des salaires nominaux et réels, des congés payés, des réductions
du temps de travail, des pensions garanties, une bonne couverture santé, une sécurité sociale
relativement efficiente, des loisirs abordables,… et une reconnaissance visible en tant que
composante légale de la société civile.

Ce réformisme ouvrier, objectivement démontré,
permet principalement, contrairement aux arguties de l’extrême-gauche du capital, de
maintenir le prolétariat strictement sur le terrain du capital et de l’ancrer toujours plus dans les
carcans du travail salarié. Il permet aussi de maintenir une ambigüité de façade sur la nature
de structures telles les syndicats, de composition sociologique originellement ouvrière mais de
comportements et de pratiques éminemment capitalistes, puisque inhérents à l’esclavage
salarié9. Cette « ambiguïté » entretenue par l’entrisme des factions « gauchistes » en leur sein,
empêche la claire dénonciation des syndicats et surtout entrave la nécessaire organisation en
dehors et contre eux.

La question n’est pas de nier la réalité factuelle du réformisme ouvrier et de ses « acquis »
relatifs mais d’analyser sa fonction opérationnelle et historique indépendamment de son
discours. Cette fonction est double : en plus de corseter toujours plus le prolétariat au capital,
ces réformes permettent aussi de stimuler les bouleversements permanents et modernisateurs
dans les procès de production capitalistes et leurs compositions techniques. Les réformes sont
ainsi des adjuvants nécessaires aux recherches de technologies et techniques novatrices afin
de rendre le capital plus concurrentiel et plus productif de valeur. C’est aussi pourquoi,
essentiellement, c’est le capital qui est réformiste. Cette matérialité contredit la fable du
« réformisme révolutionnaire »et doit être liquidée afin de pouvoir poser clairement
l’antinomie entre réformes et révolution. La praxis prolétarienne ne peut être
qu’exclusivement révolutionnaire en pratique comme en théorie.

LE PARACHÈVEMENT CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE D’UNE ERREUR
THÉORIQUE

L’erreur théorique initiale va être complétée par l’ineptie de la logique tiers-mondiste qui
parachève la théorie de l’aristocratie ouvrière pour en faire pleinement une idéologie
bourgeoise. En effet, non seulement la classe ouvrière aurait vendu sa perspective
révolutionnaire en échange de salaires en progression croissante mais ces augmentations de
salaires seraient le produit de la « surexploitation » des pays coloniaux dits « sous-
développés ». De là, la vulgate en déduit stupidement que c’est le prolétariat « blanc !» des
métropoles capitalistes qui exploiterait ses « frères » des zones périphériques. Le rapport
d’exploitation ne serait plus le salariat associant le patron propriétaire/gestionnaire des
moyens de production aux ouvriers vendeurs de leur force de travail dans un procès de travail
et de valorisation.

Il y aurait, magiquement, une translation et une transmutation dans
l’exploitation qui, nationalisme oblige, deviendrait l’œuvre civilisatrice des nations
« exploiteuses » par rapport à d’autres « exploitées ». Les classes disparaissent dans le marais
populiste au profit des États-nations ; seuls acteurs légitimes de tous les conflits inter-
impérialistes. Il est, par ailleurs, à noter que l’idée des « nations exploitées» est caractéristique
de l’idéologie fasciste et a servi à de nombreuses reprises pour justifier le bellicisme des
différentes puissances capitalistes. Le tour de passe-passe remplaçant classes par nations est
également typique du populisme de la gauche capitaliste. Ces idées fausses vont largement
être reprises par Lénine qui va en faire l’axe théorique de son explication de la « trahison »
sociale-démocrate de 1914.

« La bourgeoisie d’une « grande » puissance impérialiste peut, économiquement, soudoyer les couches
supérieures de « ses » ouvriers en sacrifiant à cette fin quelque cent ou deux cent millions de francs
par an, car son surprofit s’élève probablement à près d’un milliard. Et la question de savoir comment
cette petite aumône est partagée entre ouvriers-ministres, « ouvriers-députés » (rappelez-vous
l’excellente analyse donnée de cette notion par Engels), ouvriers-membres des comités des industries
de guerre, ouvriers-fonctionnaires, ouvriers organisés en associations étroitement corporatives,
employés, etc., etc., c’est là une question secondaire. » V. Lénine, L’impérialisme et la scission du
socialisme, 1916 (10).

« La base économique de l’opportunisme est la même que celle du social-chauvinisme, les intérêts
d’une mince couche d’ouvriers privilégiés et de la petite-bourgeoise, qui défendent leur situation
privilégiée, leur droit aux miettes des profits réalisés dans le pillage des autres nations par « leur »
bourgeoisie nationale grâce aux avantages attachés à sa situation de grande puissance ».(11)

Mais cette analyse n’est pas politiquement suffisante ni fondée pour une critique de la totalité
de ce que représente la deuxième internationale comme dégradations et révisions des
conceptions du marxisme de Marx, même au sein de ses critiques de gauche. Par la suite, la
troisième Internationale, dans le reflux de la vague révolutionnaire continua de développer ce
genre d’erreurs théoriques et autres tactiques opportunistes.

C’est le congrès des peuples de
l’Orient, à Bakou en 1920 qui marqua cette orientation populiste en remplaçant l’absence de
luttes révolutionnaires dans les pays centraux par une politique démagogique en direction des
peuples d’orient et des masses musulmanes. John Reed, leader du « Communist Labor Party »,
et délégué à ce congrès (où il attrapa le typhus qui causa sa mort) parla de la « démagogie et de
l’ostentation qui avaient marqué le congrès de Bakou et de la manière dont on avait traité la
population autochtone et les délégués d’Extrême-Orient. » cité par Angelica Balabanoff, Ma vie de
rebelle, p.282, Balland, Paris, 1981.

De là à aujourd’hui, on a pu assister, avec la contre-révolution victorieuse, à une surenchère
nationaliste et complaisante de l’extrême-gauche du capital jusqu’aux pires inepties
bourgeoises : « Avec une grande condescendance néocoloniale mêlée d’islamophobie, on voulait
faire croire que les peuples arabo-musulmans étaient incapables de réactions, si ce n’est au nom de
l’Islam, une religion présentée comme plus moyenâgeuse et passéiste que les autres. Mais l’irruption
des femmes du peuple, voilées ou non, affrontant la police, des travailleurs, brandissant des pancartes
sur lesquels ils avaient écrit leur haine du régime et leur volonté de dignité, de jeunes étudiants qu’on
aurait pu croiser sur n’importe quel campus européen, voilà qui a révolutionné l’imaginaire politique
depuis bientôt deux ans. » C. Tappeste, La théorie de la révolution permanente et les processus
révolutionnaires dans le monde arabe (12)

Et, c’est avec de telles crétineries que ces « militants » de toutes les causes réactionnaires
renforcent la division et les mystifications mortifères au sein de la classe ouvrière et surtout
dans sa composante immigrée. De plus, cette théorie préjuge du fait que ce serait les ouvriers
les moins bien payés qui seraient de ce fait, en général, les plus combatifs ; alors que ceux,
mieux payés, seraient corrompus et passifs face à l’engagement à lutter. Or, il n’en est rien.
De nombreux exemples concrets démontrent que certains secteurs ouvriers, « bien payés » ont
été à l’avant-garde de luttes radicales comme les imprimeurs, les mineurs de cuivre au Chili,
certains travailleurs de la pétrochimie, ou ceux des usines automobiles de la G.M. aux USA…
De manière inverse, certains secteurs moins ou très mal payés ne sont pas nécessairement
poussés à engager le combat. C’est similaire au faux débat pour savoir si la lutte se déclenche
« le ventre creux ou le ventre plein ».

« Si la majorité des chercheurs s’accorde à reconnaître la priorité des facteurs économiques pour
expliquer les fluctuations à court terme des grèves, la plupart admettent aussi que cette relation n’a
rien d’une donnée automatique, permanente et figée. Plus ou moins lâche ou serrée, elle varie selon
les pays, les époques, les types d’organisation, les professions… » Michelle Perrot, Les ouvriers en
grève, T1, EHESS). (13)

Si l’on se base sur l’échelle salariale, l’on peut à chaque fois trouver des travailleurs mieux ou
moins bien payés ; cette hiérarchie est donc un des éléments de la concurrence que se mènent
les ouvriers entre eux et qui est structurellement exacerbée par le patronat (jusqu’à ce que
certains travailleurs ne connaissent plus ce que gagnent leurs collègues.). Il est bon de
rappeler ici que les salaires sont d’abord inversement proportionnels aux profits et que leur
hauteur ne se définit fondamentalement pas en fonction des variations des prix des uns par
rapport aux autres.

Les différenciations dans le niveau des salaires sont donc un facteur d’atomisation et
d’individualisation, que justement la grève, l’action collective et organisatrice de la lutte se
doit de dépasser par l’association afin de mener le combat en rupture d’avec les structures
d’encadrement syndicales et réformistes.

Enfin, la réalité matérielle de l’existence de la classe
ouvrière, si elle est déterminée par des facteurs économiques, sociaux, politiques,
culturels,…ne se réduit pas, comme les vulgarisations économico-sociologiques la présentent,
à une simple question de niveau salarial et/ou à un degré de paupérisation. La classe ouvrière,
c’est avant tout un point de vue global sur la société qui, selon Lukács, est capable de
s’arracher à l’immédiateté objective, pour s’orienter vers la compréhension de son
« objectivité authentique », parce que le prolétariat a, lui seul, la possibilité de dépasser la
dualité sujet-objet, et d’avoir une praxis qui porte sur la transformation de l’être social en sa
totalité.

« Pour le prolétariat, il s’agit, par contre, au point de départ même, au moment où il établit son point
de vue, de surmonter intérieurement cette limite de l’immédiateté. (…) Pour le prolétariat, c’est une
question de vie ou de mort que de prendre conscience de l’essence dialectique de son existence. » G.
Lukács, Histoire et conscience de classe, p.205-206, éditions de Minuit, Paris, 1984.

Pour conclure: «Il ne s’agit pas de savoir quel but, tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout
entier, se représente momentanément. Il s’agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu’il sera
obligé historiquement de faire, conformément à cet être. Son but et son action historique lui sont
tracés, de manière tangible et irrévocable, dans sa propre situation, comme dans toute
l’organisation de la société bourgeoise actuelle. » Marx-Engels, La Sainte Famille, p.48, éditions
sociales, Paris, 1972.   2024 : Fj, Ms & Mm.

 


Bibliographie

Ouvrages :
-A. Balabanoff, Ma vie de rebelle, Balland, Paris, 1981.
-B. Coriat, L’atelier et le chronomètre, C. Bourgois éditeur, Paris, 1979.
-Bernard Edelman, La légalisation de la classe ouvrière, C. Bourgois éditeur, Paris, 1978.
-G. Lukács, Histoire et conscience de classe, éditions de Minuit, Paris, 1984.
-R. Luxembourg, Réforme ou Révolution, Spartacus, Paris, 1972.
-K. Marx, Misère de la philosophie, éditions sociales, Paris, 1972.
-K. Marx, Le Capital, livre I, t.2, éditions sociales, Paris, 1976.
-Marx-Engel, La Sainte Famille, éditions sociales, Paris, 1972.
-Marx-Engel, Le parti de classe, T .1 Maspero, Paris, 1973.
-H. Nadel, Marx et le salariat, Le Sycomore, Paris, 1983.
Articles, brochures et revues :
-K. Kautsky, Le programme socialiste. V. La Lutte de classe, sur le site web : https://www.marxists.org/francais/
kautsky/works /1892/00/kautsky_18920000.htm
-V. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916 sur le site web: https://www.marxists.org/francais/
lenin/works/1916/10/vil191610001.htm
-M. Perrot, « Chapitre IV. Les fluctuations des grèves et leurs facteurs ». Les ouvriers en grève. Tome 1,
Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2001, Sur le site
web :https://books.openedition.org/editionsehess/153?lang=fr
-C. Tappeste, La théorie de la révolution permanente et les processus révolutionnaires dans le monde arabe, 7
novembre 2023, Sur le site web : https://www.revolutionpermanente.fr/La-theorie-de-la-revolution-permanente-
et-les-processus-revolutionnaires-dans-le-monde-arabe-32240.


NOTES 

1  Sur cette question, nous renvoyons le lecteur à notre texte : « Prolétariat vs. Peuple » dans notre revue, Matériaux Critiques
N°1 ainsi que sur notre site web : https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes

2  Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/kautsky/works /1892/00/kautsky_18920000.htm

3 Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/engels/works/1858/10/fe18581007.htm

4  Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000d.htm

5  Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000d.htm

6  Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000d.htm.

7  Cité dans l’excellent recueil de textes réalisé par R. Dangeville : Marx-Engels, Le parti de classe, T .1,
p.49, Maspero, Paris, 1973.

8 Voir sur ce sujet notre texte : « Lutter pour les salaires ou contre le salariat » dans notre revue, Matériaux Critiques N°9
ainsi que sur notre site web https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes

9 Voir sur ce sujet nos textes : « Quelques considérations sur la question syndicale » et « Récit d’une expérience
militante » dans notre revue, Matériaux Critiques N°4 ainsi que sur notre site web : https://materiauxcritiques.wixsite.com
/monsite/textes

10 Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/10/vil191610001.htm

11 Idem.

12  Sur le site web : https://www.revolutionpermanente.fr/La-theorie-de-la-revolution-permanente-et-les-processus-revolutio
nnaires-dans-le-monde-arabe-32240

13 Sur le site web : https://books.openedition.org/editionsehess/153?lang=fr

 

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

2 réflexions sur “L’ARISTOCRATIE OUVRIÈRE : UNE THÉORIE PETITE BOURGEOISE

  • Normand Bibeau

    D’entrée de jeu, saluons et remercions les 7 du Québec de nous instruire sur la réalité de l’«aristocratie ouvrière» puisqu’en nos temps chaotiques d’aube d’une 3ième guerre mondiale interimpérialiste de rapine, de pillage et de brigandage génocidaire pour le repartage des marchés ou d’une révolution prolétarienne, il est indispensable que le prolétariat révolutionnaire détermine le plus exactement possible: QUI SONT SES AMIS ET QUI SONT SES ENNEMIS?

    Comme Engels l’enseignait:«[L]a preuve du pouding, c’est qu’on le mange» tout comme la preuve de «l’aristocratie ouvrière», c’est qu’on en mange, surtout en occident.Effectivement, qui d’un point de vue matérialiste dialectique fondé sur l’observation scientifique des faits matériels et intellectuels peut contester que très majoritairement, le prolétariat des pays occidentaux, dit du Nord-global, bénéficie d’un «niveau de vie» nettement supérieur à celui des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, dit du Sud-global? Honnêtement, personne ne le peut.Dès lors se pose la question du pourquoi nier cette évidence et quelle classe cela sert-il?

    Plusieurs auteurs cités dans cet article des 7 du Québec nient indirectement cette réalité objective incontestable sous prétexte que certains idéologues «réformistes» par opposition aux «révolutionnaires», en auraient inférés que la principale force révolutionnaire résiderait dans le «tiers-monde» d’où la bourgeoisie prélèverait les «sur-profits» à partir desquels elle «corromprait» l’«aristocratie ouvrière» des pays capitalistes dits «développés», ce qui constituerait une négation du principe «marxiste» à l’effet que «la révolution prolétarienne doit survenir d’abord dans des pays capitalistes avancés».Où Marx et Engels ont-ils écrits ce «principe», eux pour qui «le prolétariat n’a pas de patrie» et que la révolution prolétarienne sera mondial où ne sera pas?

    Aucun pays «capitaliste avancé» n’a jamais pris le pas en faveur de quelques révolutions prolétariennes victorieuses que ce soit.L’Allemagne «avancée» a produit l’Allemagne nazie.Le Japon avancée à produit le Japon militariste.La Grande-Bretagne et la France «avancées» ont produit «Munich 1938» qui a livré l’Europe aux fascistes de l’«Axe de fer» et «Alliés» pour détruire l’URSS «avancée».De toute évidence, ce qu’un capitalisme «avancé» produit se résume à la dictature «avancée» de la bourgeoisie qui le domine.

    Comment ces auteurs expliquent-ils cette différence notable des «trains de vie» des populations du Nord-global et du Sud-global?D’où la bourgeoisie prend-t-elle la «plus value» nécessaire à payer aux prolétaires «occidentaux», les salaires avec lesquels ils peuvent se payer ce «train de vie» supérieur et cet endettement stratosphérique?

    Ils prétendent l’expliquer par le niveau de développement du capitalisme en Occident par rapport à celui en Orient. L’examen du capitalisme en Chine, en Inde et en Russie suffit à lui seul à réfuter cette explication pour le moins superficielle et biaisée.

    D’autres l’expliquent par le «militantisme» des prolétaires «occidentaux» à travers leurs luttes syndicales, lesquelles en créant un rapport de force avantageux aux prolétaires, forceraient la bourgeoisie à concéder aux prolétaires une meilleure rémunération et partant, un «train de vie» supérieur.

    Si telle était la raison, comment expliquent-ils que la bourgeoisie «occidentale» soit de loin plus riche que la bourgeoisie du sud global eu égard à leur prolétariat respectif alors que son «capital variable» (salaire versé à ses esclaves salariés) serait plus élevé, lui laissant moins de plus value pour son accumulation de capital? Ces capitalistes occidentaux créeraient-ils de la «richesse» à partir de rien? Auraient-ils découvert la «pierre philosophale» transformant le plomb en or? Absolument pas.L’acharnement avec lequel les capitalistes occidentaux s’emploient férocement à assujettir l’orient révèle où se situe la source de leur richesse: l’appropriation sans compensation de la plus value du prolétariat du sud et celle de leurs richesses naturelles.
    Pour les révolutionnaires prolétariens, l’ultime question consiste à savoir jusqu’où le prolétariat occidental est prêt à collaborer avec «sa» bourgeoisie pour perpétuer l’exploitation impitoyable des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine et toucher «sa» quote dans cette exploitation mortifère?

    En conclusion, aucune de ces explications ne résiste à l’analyse et force est d’en conclure comme l’écrivait Engels: la bourgeoisie consciente de son infériorité numérique se résout à «partager» une partie de la «plus value» quelle extorque avec une partie de ses «esclaves salariés» quelle soudoie pour en faire une «aristocratie ouvrière», tantôt «ouvriers», tantôt «policiers», tantôt «soldats», tantôt «journalistes», tantôt «petits-bourgeois professionnels» et tutti quanti, ad nauseam, amen.

    Cette «aristocratie ouvrière» généralement «chairs à patrons» est appelée aux besoins par la bourgeoisie à devenir «chair à canons» comme l’humanité le vit présentement et le prolétariat révolutionnaire doit savoir que cette «aristocratie ouvrière» n’est pas son AMI mais son ENNEMI, «cheval de Troie» dans ses rangs toujours prête à être les MERCENAIRES KAPOS du capital.

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