Actualite économique

À qui appartient l’industrie pétrolière canadienne? Deux factions du Capital s’affrontent

Par Karel Mayrand.  Sur À qui appartient vraiment l’industrie pétrolière canadienne ? | L’actualité 

Observateur privilégié des enjeux sociaux et environnementaux depuis 25 ans, Karel Mayrand est aujourd’hui président-directeur général de la Fondation familiale Trottier, vouée à la promotion de la science, de l’environnement, de l’éducation et de la santé.

Depuis le déclenchement d’une guerre commerciale (tarifaire)  et les menaces d’annexion proférées par le président Donald Trump, le nationalisme économique et les appels à la diversification des marchés se sont imposés dans le discours politique canadien. Profitant de l’insécurité ambiante, l’industrie des sables bitumineux s’est positionnée au cœur de cette offensive. De Bay Street, le centre financier du Canada, jusqu’au premier ministre Carney, en passant par Calgary et ses sièges sociaux pétroliers, tous se sont ligués pour draper le pétrole canadien dans l’unifolié. L’avenir économique et la souveraineté du Canada passeraient désormais par le pétrole et le gaz. Mais derrière ce nation building de l’or noir, c’est l’aigle américain qui étend ses griffes.

«Bien plus qu’un pipeline, c’est une économie plus forte », clament les panneaux publicitaires que nous pouvons voir le long des autoroutes depuis l’été. Cette campagne pancanadienne a été lancée par l’Alliance nouvelles voies, le puissant lobby rassemblant les six plus grands producteurs de sable bitumineux canadiens. L’Alliance a joué un rôle de premier plan dans la promotion des intérêts du secteur pétrolier et le développement du nationalisme pétrolier (sic) dans les dernières années, lançant des campagnes de relations publiques à répétition. Mais qui se cache derrière elle ?

Un rapport publié en octobre dernier par le groupe Canadiens pour une fiscalité équitable apporte un éclairage nouveau sur les entreprises qui exploitent les sables bitumineux. On y apprend que quatre membres de l’Alliance nouvelles voies, soit Canadian Natural Resources, Cenovus Energy, Imperial Oil et Suncor Energy, représentent à elles seules 80 % de la production des sables bitumineux. Au total, la propriété de ces quatre entreprises est à 73 % étrangère, dont 60 % américaine. Les deux autres membres de l’Alliance sont ConocoPhillips Canada, filiale canadienne de la pétrolière américaine, et MEG Energy, qui vient d’être rachetée par Cenovus, dont 85 % de la propriété est étrangère. Le lobby veut « énergiser l’économie canadienne », mais il est au service d’intérêts américains.

(Quand la crise économique capitaliste s’intensifie… la concentration monopolistique du capital s’accélère, les grands monopoles achètent leurs concurrents moins performants, réduisent leurs impôts, dévaluent les salaires de leurs employés et augmentent les dividendes de leurs  actionnaires. NDÉ)

Le rapport nous apprend par ailleurs qu’alors que la crise de l’abordabilité frappait durement les ménages canadiens, partiellement en raison de l’augmentation du prix du pétrole, les quatre principales entreprises exploitant des sables bitumineux ont engrangé des profits records de 131,6 milliards de dollars de 2021 à 2024. Plutôt que d’utiliser ces profits historiques pour réinvestir dans l’économie canadienne, les quatre entreprises ont versé 79,7 milliards de dollars en dividendes et rachats de parts, dont près des trois quarts ont été versés à des actionnaires étrangers, notamment 62 % aux actionnaires américains. Six dollars sur dix de profits générés par les sables bitumineux canadiens ont donc traversé la frontière. Une fuite de capitaux de 12,3 milliards de dollars par an.

Mais l’industrie des sables bitumineux engendre toutefois des emplois et des revenus fiscaux au Canada. L’industrie a payé un montant record de 20 milliards de dollars par année en droits d’exploitation au Trésor albertain de 2021 à 2023. Mais même durant cette période faste, le secteur pétrolier a payé un taux effectif de 14,3 % d’impôts, soit considérablement moins que les autres secteurs économiques, qui paient en moyenne 19,1 %. Et les quatre entreprises figurant dans l’étude ont payé un taux effectif inférieur à celui qu’elles payaient une décennie plus tôt.

Un portrait semblable se dégage à propos de l’emploi. L’industrie pétrolière canadienne employait 176 000 personnes à son apogée en 2013. Elle n’en employait plus que 144 500 en 2024, malgré une augmentation de 50 % de la production, qui atteignait 8,4 millions de barils par jour cette année-là. En dollars constants, le salaire moyen a diminué de 24,5 % sur la période.

Sans nier l’importance du secteur pétrolier dans l’économie canadienne, on peut se questionner sur l’influence démesurée que le lobby pétrolier exerce sur les politiques énergétiques, économiques et climatiques du Canada. Alors que notre pays tente d’affirmer sa souveraineté face au géant américain, n’est-il pas inquiétant de voir que des entreprises américaines ont une influence directe sur nos politiques, et qu’elles utilisent cette influence pour extraire des profits qui enrichissent les États-Unis à nos dépens ?

.

Le lobby pétrolier agit comme le cheval de Troie des politiques trumpistes propétrole et anticlimat au Canada. Depuis son entrée en fonction, le gouvernement Carney, qui a tenu 177 rencontres avec les lobbyistes du pétrole, a multiplié les appels du pied à l’industrie pétrolière : loi C-5 qui permet d’écarter les obstacles pour les projets d’intérêt national, soutien public aux projets de pipelines et de gaz naturel liquéfié, levée de la taxe carbone, suspension de la norme sur la vente de véhicules électriques, levée annoncée du plafond d’émissions de l’industrie pétrolière, abandon de facto de la cible climatique canadienne pour 2030.

À l’heure où l’on demande aux Canadiens de « jouer du coude », d’affirmer leur fierté et de bâtir une économie forte et indépendante, l’industrie des sables bitumineux, contrôlée par des intérêts américains, a réussi le tour de force de convaincre une bonne partie de l’opinion publique canadienne que la défense du Canada passait par la défense de ses intérêts, alors même qu’elle envoyait 10 milliards de dollars par année de profits vers les États-Unis !

L’industrie pétrolière américaine fait littéralement la pluie et le beau temps (les catastrophes climatiques aussi) chez nous derrière des paravents canadiens. En cette fin de 2025, si vous avez l’étrange impression que la politique climatique du Canada s’écrit à Washington et sa politique énergétique, à Houston, vous n’avez pas la berlue. Le gouvernement Carney s’aligne de plus en plus sur Donald Trump. C’est un peu cela aussi, devenir le 51e État des États-Unis.

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

Une réflexion sur “À qui appartient l’industrie pétrolière canadienne? Deux factions du Capital s’affrontent

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur les 7 du quebec

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture