Trouvailles

Mobilisations prolétariennes au Canada et intervention des révolutionnaires

Par IGCL/GIGC. Sur  http://www.igcl.org/Mobilisations-proletariennes-au

Le numéro 32 (janvier 2026) de la revue Révolution 
ou Guerre est disponible ici   fr_rg32

Lente mais réelle émergence de luttes prolétariennes internationales ?

Nous avons mentionné dans l’éditorial un certain nombre de mobilisations prolétariennes ces deux ou trois dernières années. Leur caractéristique principale ? De fait, elles se déroulent au moment même où toutes les bourgeoisies et leurs États cherchent à restructurer le plus vite possible leur appareil de production et leurs politiques en vue de la guerre qui vient. C’est-à-dire au moment même où la bourgeoisie ne peut qu’accroître toujours plus sa pression sur la classe ouvrière, la classe qui produit l’essentiel des richesses et qui, classe exploitée, fournit la plus-value nécessaire au capital pour maintenir sa survie.

Nous revenons dans l’article suivant sur les mobilisations ouvrières qui ont lieu dernièrement au Canada que nous faisons suivre du tract que les comités No War But Class War du Canada ont diffusé lors de la grève de la Poste. De fait, les tensions sociales s’exacerbent sur tous les continents. Parmi celles-ci, il convient de relever la « grève générale » de trois jours en Belgique les 24, 25 et 26 novembre appelées par les syndicats. Nous y revenons à la suite de l’article et du tract sur le Canada en reproduisant des extraits d’un article du Courant Communiste International (CCI) et en le commentant.

Mobilisations prolétariennes au Canada et intervention des révolutionnaires

Les grèves d’Air Canada d’août dernier et de la Poste canadienne d’octobre, toutes limitées furent-elles, ont exprimé non seulement un mécontentement certain du prolétariat dans le pays, mais aussi une certaine dynamique de lutte, dans laquelle il convenait que les groupes communistes interviennent. D’autant qu’elles se situèrent à la suite d’une période où de multiples grèves et luttes prolétariennes restées locales et isolées, avaient eu lieu et qui avaient permises aux comités No War But Class War, à la Tendance communiste internationaliste et à notre groupe, le GIGC, d’intervenir sur les piquets et dans des manifestations.

Bien que timide, cette dynamique a d’autant plus de signification qu’elle fut concomitante à l’annonce de coupures nettes dans les dépenses sociales de tout ordre par le gouvernement alors même qu’il augmente les dépenses pour la défense. Le gouvernement fédéral de Carney a décidé que ses dépenses militaires atteignent 2% du produit intérieur brut soit 81,8 milliards pour les cinq prochaines années. Quant au gouvernement provincial du Québec de Legault, il veut prioriser neuf projets de défense de 11 à 16 milliards avec une aide fédérale.

Les grèves d’Air Canada et de la Poste ne tombent donc pas du ciel. Elles sont le prolongement et l’expression d’une montée de la combativité ouvrière dans le pays. Déjà l’an passé (2024) le gouvernement fédéral avait mis fin à des grèves des cheminots, des postiers et des dockers en invoquant l’article 107 du Code du travail canadien. C’est exactement la même loi qu’elle a utilisée pour en terminer avec la grève d’Air Canada. Cette automne, le gouvernement provincial d’Alberta a adopté une loi pour imposer le retour au travail de 55 000 enseignants. Le gouvernement québécois de Legault a menacé d’accélérer l’adoption d’une loi (loi 14) restreignant drastiquement les grèves. Les chauffeurs d’autobus et les employés d’entretien de la Société de Transport de Montréal (STM) étaient directement visés par cette loi répressive.

On le constate : la bourgeoisie canadienne, anglophone et francophone du Québec, n’hésite pas à utiliser le même type de loi que celle qu’utilise la bourgeoisie « états-unienne » pour interdire les grèves. Mais la répression ne marche que si la bourgeoisie réussit aussi à utiliser les forces d’encadrement et de contrôle dont elle dispose, les syndicats et les partis de gauche, en milieu ouvrier.

« Quelque 10 000 agents de bord avaient cessé le travail pendant le week-end pour demander des augmentations de salaires et une compensation pour le travail au sol non rémunéré, y compris pendant l’embarquement. Malgré une décision de justice en leur défaveur, les hôtesses et les stewards avaient poursuivi leur grève lundi [1]. » En effet malgré les menaces, les agents de bord d’Air Canada ont continué leur grève illégalement après l’intervention du gouvernement fédéral pour faire cesser la grève. Le syndicat du personnel navigant, le SCFP a eu du mal à faire cesser la grève devenue de facto illégale, au point que l’accord au rabais qu’il avait signé fut refusé par 90% des membres. Pour autant, il réussit à étouffer le mouvement à Air Canada, d’autant plus facilement qu’aucune autre grève ou lutte « ouverte » pouvant élargir la dynamique en cours, ne se manifestait ces jours-là. D’autant que les syndicats des autres secteurs se sont bien gardés d’appeler à de quelconques mobilisations au même moment malgré le mécontentement croissant.

Ce n’est que le 25 septembre que le STTP (postiers) lançait une grève contre la volonté de l’État canadien de couper des milliers d’emploi dans le service postal. Malheureusement, elle est restée elle-aussi, presque complètement, isolée. À noter néanmoins, une tentative de postiers de Montréal de rejoindre des travailleurs de la ville de Montréal, dans le quartier de Chabanel. Lors de cette épisode particulier, qui peut sembler le point le plus haut de cette mobilisation, et dans lequel les syndicalistes de base jouèrent aussi un rôle actif, les syndicats ont bien vu les dangers de cette rencontre entre deux groupes de grévistes en fournissant flûtes, tambours, crécelles et même des bouchons d’oreilles afin de couvrir les bruits et les slogans visant à l’unité immédiate. Ensuite, et face à cette poussée ouvrière, le syndicat, sous prétexte « d’élargir la grève et de l’étendre », a appelé à arrêter la grève illimitée pour y substituer des grèves tournantes, localité par localité, dans tout le pays. Autrement dit, pour que chaque postier soit appelé à faire grève, il faudra attendre plus d’un an !

Ce n’est qu’après que la grève à la Poste fut totalement « dévitalisée » de son cours initial, que les syndicats de la Société des Transports de Montréal appelèrent les 4500 chauffeurs d’autobus et de métro à faire grève une seule journée, samedi le 1er novembre. La grève prévue la fin de semaine du 15-16 novembre fut suspendue parce que le syndicat craignait l’application de la loi 14 (voir plus haut). Quelques jours plus tard, un accord de principe fut signé par le syndicat avec la direction. À ce jour, les membres n’avaient pas encore voté sur cet accord. Les employés d’entretien commencèrent à leur tour des grevettes de quelques heures le lundi, mercredi et vendredi. Puis maintenant, le syndicat CSN suspend ces grevettes pour éviter comme les chauffeurs d’autobus que la loi 14 ne s’applique… alors qu’elle n’avait pas encore été votée au cirque parlementaire [2].

Dès lors, on peut affirmer que la dynamique de lutte, encore une fois aussi limitée fut-elle, qui avait mûri tout au long du printemps par toute une série de luttes locales et dispersées et qui s’était ouvertement affirmée avec la grève du personnel d’Air Canada, s’est éteinte. La preuve en fut l’organisation par les syndicats de la journée de manifestation du 29 novembre à Montréal, sur un terrain tout autre que celui des revendications ouvrières portées par le personnel d’Air Canada ou les postiers ; dans lesquelles l’ensemble des prolétaires, quel que soit leur secteur, privé ou public, pouvaient se reconnaître et les reprendre à leur compte. Cette « mobilisation » syndicale portait sur le « virage à droite du gouvernement et [contre les] initiatives antisyndicales. » En réalité c’est pour défendre les syndicats parce que la future loi forcera les syndicats à rendre public leurs états financiers, à permettre aux membres de diminuer leurs cotisations parce qu’ils ne sont pas d’accord avec les actions politiques syndicales et à restreindre drastiquement les grèves parce que les syndicats n’accomplissent pas assez rigoureusement leur action de sabotage. D’une certaine manière, cette manifestation du 29 novembre marque la fin de l’épisode de lutte initié dès le printemps.

L’intervention des révolutionnaires dans de tels mouvements

Dès le printemps, dans quelques luttes locales, le GIGC est intervenu en diffusant notre journal et notre tract d’avril 2025 Rejeter tous les sacrifices que le capitalisme veut imposer pour préparer sa guerre mondiale généralisée [3]. Parfois, ce furent les comités NWBCW qui intervinrent sur quelques piquets de grève. Le GIGC en tant que tel reprit le tract d’avril pour intervenir vis-à-vis des grévistes des postes et des employés de la Société des Transports de Montréal, en particulier dans la manifestation de Chabanel au cours de laquelle les postiers rejoignirent les seconds pour manifester ensemble. Ensuite, nous avons diffusé un tract, en particulier aux postiers.

Ces deux interventions ont été faites sans le comité NWBCW parce que le comité n’avait pas encore produit de tract. Ce retard fut provoqué par des divergences au sein des comités quant aux orientations à mettre en avant. Finalement un tract de NWBCW Toronto-Montréal, Une seule classe, une seule lutte [4] du 8 octobre, fut produit l’avant dernier jour de la grève des postiers. Depuis la constitution de comités, la divergence essentielle entre les délégués de Klasbatalo et nous dans les comités portait essentiellement sur les orientations concrètes à mettre en avant : était-il du rôle des comités et, plus largement, des révolutionnaires, de mettre en avant des orientations et des appels concrets à briser tout isolement, à étendre et généraliser les luttes ?

Après discussions et hésitations à l’occasion de la grève de la poste, l’accord se fit sur les orientations suivantes : « Planifiez et organisez-vous. Envoyez des délégations à d’autres piquets de grève et entrez en contact avec d’autres travailleurs en lutte ou prêts à se battre. Donnez l’exemple à tous les travailleurs, car votre grève repose sur la lutte de toute la classe ouvrière ! Refusez tout sacrifice au nom de l’économie nationale ou du bon fonctionnement des entreprises. Contre tout nationalisme et tout soutien à un groupe de capitalistes ou à un autre dans leurs conflits impérialistes ! Pas de guerre, sauf la guerre des classes ! »

La conséquence des hésitations des comités fut quecette intervention s’est produite… lors de la dernière journée de grève. C’est-à-dire trop tard. C’est-à-dire au moment où la dynamique d’extension, aussi timide et isolée fut-elle à Chabanel, s’était déjà éteinte et que les mots d’ordre de délégations et de contacts avec d’autres lieux de travail ne pouvaient plus être repris, pas même par une minorité de grévistes qui auraient pu encore manifester une volonté de combat. De fait, cette intervention et ce tract en retard sur la situation perdit tout caractère « agitatoire » et de « direction politique ». Au mieux, ne resta qu’une dimension de propagande générale.

Après que le syndicat des postiers (STTP) ait stoppé la grève au plan national et appelé à des grèves tournantes, le GIGC a publié un communiqué le 22 octobre, Le syndicat sabote la lutte des travailleurs de la Poste canadienne (https://igcl.org/Communique-le-syndicat-sabote-la), mettant de l’avant que les travailleurs doivent contrôler leur lutte face aux syndicats : « Face à l’interdiction de toute grève visant à s’étendre par la loi du retour au travail – comme ce fut le cas à Air Canada, ou bien face à la division imposée par les syndicats, les travailleurs ne pourront faire l’économie de s’opposer aux directives syndicales, de leur disputer la direction des luttes . » Nous avons aussi diffusé le tract des comités de lutte NWBCW du 8 octobre accompagné du communiqué du GIGC du 22 dans quelques centres et bureaux de la Poste et aux contacts Facebook. Un facteur en a fait 150 copies pour son centre. 47 postiers encore subjugués par leur syndicat l’ont appelé pour élargir la grève. Le syndicat STTP a refusé. Le facteur en a conclu qu’il va falloir qu’ils organisent la lutte eux-mêmes.

Cet épisode de luttes ouvrières au Canada vient donc s’inscrire dans une montée, lente mais certaine, de la combativité ouvrière au niveau international, et en particulier nord-américain. Celle-ci ne peut que s’accentuer face au tombereau d’attaques en tout genre qui tombent et vont redoubler sur les conditions de travail et de vie des prolétaires alors même que les budgets militaires et le développement des industries d’armement explosent.

C’est bien à cette perspective de mobilisations plus ou moins développées que les groupes communistes doivent se préparer. Et plus précisément, ils doivent se préparer à en saisir les dynamiques respectives pour pouvoir y intervenir à l’avant-garde, non à la queue, de chacun des mouvements à venir. Aussi limitée fut-elle, la mobilisation « canadienne » nous fournit une expérience dont les leçons sont à débattre et clarifier au sein du camp prolétarien.

Normand, décembre 2025

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Notes:

[1. Le Monde, 19 août 2025.

[2. Elle le fut le 30 novembre.

 

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

Une réflexion sur “Mobilisations prolétariennes au Canada et intervention des révolutionnaires

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