France : la notion de «communauté musulmane» remise en question
Par Khider Mesloub.
Il est des expressions qui, à force d’être répétées, finissent par prendre l’apparence de vérités incontestables. «Communauté musulmane» est de celles-là. Depuis une vingtaine d’années, cette notion s’est imposée dans le débat public français, et plus largement européen, avec une facilité déconcertante. Journalistes, responsables politiques, éditorialistes, représentants religieux, militants associatifs l’emploient comme s’il s’agissait d’une évidence sociologique. On évoque « la communauté musulmane » comme on parlerait d’un corps social constitué, doté d’intérêts communs, d’une sensibilité collective et d’une parole unifiée. Or cette entité n’existe pas. Elle ne repose sur aucun fondement juridique, ne correspond à aucune réalité institutionnelle cohérente, et ne trouve aucun appui solide dans l’analyse sociologique. Cette notion relève d’une construction discursive qui, à force d’être répétée et médiatisée, finit par produire artificiellement les tensions qu’elle prétend décrire. À force d’être invoquée, la notion se naturalise. À force d’être nommée, elle semble devenir réelle. C’est donc la notion même de « communauté musulmane » qu’il convient d’interroger.
La France n’est pas un pays de communautés
La première clarification doit être juridique et historique. La République française s’est construite contre les logiques d’appartenance communautaire héritées de l’Ancien Régime. Elle s’est fondée sur la volonté de dépasser les appartenances religieuses, régionales ou corporatives pour instituer une citoyenneté abstraite, universelle et indivisible. La République française ne se fragmente pas en groupes communautaires reconnus mais en catégories sociales, dont les deux principales sont le prolétariat et la bourgeoisie. D’autre part, la République est laïque : elle ne reconnaît ni ne privilégie aucune religion. Elle garantit la liberté de conscience et l’égalité des citoyens sans distinction de croyance. L’État protège les individus dans leur liberté de croire ou de ne pas croire, mais il refuse de reconnaître des communautés religieuses comme sujets politiques. La France ne connaît que des citoyens. Juridiquement, il n’existe ni minorités confessionnelles reconnues, ni groupes religieux institués comme corps politiques. Introduire la notion de « communauté musulmane » dans le vocabulaire public revient donc à importer une logique étrangère à la tradition républicaine.
Citoyens d’abord, croyants ensuite
De ce principe découle une distinction fondamentale : il existe en France des Français de confession musulmane, mais il n’existe pas de « musulmans français » au sens d’un bloc séparé du reste de la nation. La nuance n’est pas rhétorique ; elle est politique. Parler de « musulmans français », c’est faire de la religion une identité première, collective, structurante. Parler de « Français de confession musulmane », c’est rappeler que la citoyenneté prime sur la croyance. Dans l’ordre républicain, l’individu est d’abord citoyen (prolétaire ou bourgeois), ensuite porteur de convictions personnelles. Inverser cet ordre, c’est substituer à l’universalisme civique une logique d’appartenance ; c’est déjà sortir du cadre républicain ou de détermination de classe, pour entrer dans une logique communautaire étrangère à la tradition politique hexagonale. C’est accepter que l’identité religieuse devienne un principe d’organisation politique, alors même que la République a été fondée pour neutraliser ce type de segmentation.
À notre époque moderne, l’individu n’est pas censé se définir par une appartenance ethnique ou religieuse. Ces dimensions relèvent de la sphère privée et des convictions personnelles. Ce qui fonde publiquement son existence, c’est d’abord son identité nationale, seule catégorie juridiquement reconnue par l’État, ainsi que sa position sociale et professionnelle, ancrée dans la réalité concrète des rapports économiques et du travail. Autrement dit, ce ne sont ni la foi ni l’origine qui structurent la citoyenneté, mais la condition sociale et l’appartenance civique commune.
Les seules catégories sociales structurantes de la société capitaliste demeurent le prolétariat et la bourgeoisie. Substituer l’appartenance religieuse à la condition de classe constitue une régression politique et sociale.
Une fiction sociologique
Même si l’on quitte le terrain du droit pour celui des faits sociaux, l’expression « communauté musulmane » ne résiste pas à l’examen sociologique. La sociologie la plus élémentaire montre qu’il n’existe aucune homogénéité entre les personnes regroupées sous cette étiquette. La population regroupée sous cette étiquette est traversée par des différences considérables : origines nationales diverses, classes sociales variées, degrés de pratique religieuse hétérogènes, opinions politiques parfois opposées. Peut-on sérieusement parler d’unité entre un cadre supérieur parisien laïque d’origine algérienne, une étudiante peu pratiquante, un commerçant conservateur, un ouvrier malien, un converti français ou un ingénieur d’origine iranienne ? Les trajectoires sociales, les univers culturels et les références politiques diffèrent profondément. Ils n’ont ni la même histoire familiale, ni la même culture, ni les mêmes pratiques religieuses, ni les mêmes références politiques, ni souvent la même langue. Regrouper ces individus sous un label unique revient à écraser cette diversité. La « communauté musulmane » n’est pas un groupe objectivable : c’est une catégorie abstraite fabriquée par des entrepreneurs identitaires en quête de sinécures et de prébendes. Notamment les notabilités musulmanes, des activistes et acteurs associatifs qui trouvent dans cette fiction une source de reconnaissance institutionnelle.
À cet égard, le guide publié par la Mosquée de Paris sous le titre « Musulmans en Occident » illustre cette contradiction. Dès son intitulé, l’ouvrage adopte une approche communautaire. En s’adressant « aux musulmans » comme à un groupe homogène vivant en « Occident », le simple choix des mots suggère une altérité implicite. Une approche pleinement républicaine aurait parlé de la pratique de l’islam dans le cadre de la laïcité française ou des droits et devoirs des citoyens de confession musulmane. Le vocabulaire n’est jamais neutre : il structure la représentation du réel. En parlant de « musulmans en Occident », ces notables religieux autoproclamés suggèrent au contraire que ces citoyens seraient d’abord musulmans, ensuite occidentaux, donc partiellement extérieurs à la nation. Ces dignitaires prétendent promouvoir l’intégration. En réalité, ils raisonnent comme si existait un groupe à part. C’est là toute l’ambiguïté du discours de ces représentants autoproclamés du culte musulman : ils veulent prouver leur compatibilité avec la République, mais continuent à parler le langage du communautarisme. D’aucuns diraient du séparatisme.
Une analogie qui fait éclater l’absurdité de la notion communautaire : le football
Pour mesurer l’artificialité de la notion, une comparaison suffit : celle du football. En France, des millions de personnes partagent une passion intense pour ce sport, érigé en véritable culte. Chaque semaine des centaines de milliers se rendent dans les stades, des milliers adhèrent à des clubs, des millions regardent les matchs, achètent des produits dérivés, discutent football à longueur de journée, vibrent collectivement pour leur équipe. On y retrouve tous les ingrédients supposés d’une « communauté » : des rites (chants, matchs, rassemblements), des symboles (maillots, couleurs), des lieux de culte modernes (les stades), des émotions partagées. Pourtant, personne ne parle de « communauté footballistique ». Pourquoi ? Parce que chacun comprend intuitivement qu’une passion commune, même massive et ritualisée, ne crée pas une entité civique distincte. Le supporter du PSG ou de l’OM reste d’abord un citoyen français, pas un membre d’une communauté à part.
Il en va exactement de même pour la religion. Que des individus partagent une croyance, fréquentent les mêmes lieux de culte, pratiquent des rites similaires, ne fabrique pas mécaniquement un corps social unifié. La religion, pas plus que le football, ne dissout l’individu dans un collectif homogène. Parler de « communauté musulmane » est donc aussi absurde que de parler de « communauté des amateurs de jazz » ou de « communauté des passionnés de cuisine ». On transforme une affinité spirituelle en quasi-nationalité parallèle.
Qui a intérêt à fabriquer cette chimère communautaire ?
Toute fiction collective a ses artisans. Dans le cas de la prétendue « communauté musulmane », ils sont facilement identifiables. Certaines organisations religieuses ont intérêt à l’existence d’un tel groupe : pour peser face à l’État, obtenir des financements ou exister médiatiquement, il faut pouvoir affirmer que l’on représente une collectivité. Le mécanisme est simple : on postule une communauté, on s’en proclame le porte-parole, puis on exige d’être reconnu comme interlocuteur légitime. Sans communauté, ces structures ne sont que des associations parmi d’autres; avec une communauté fantasmée, elles acquièrent un pouvoir symbolique, institutionnel et parfois matériel, à travers les financements, les subventions et les prébendes associées à leur statut d’interlocuteurs privilégiés.
Le monde médiatique participe lui aussi à cette construction. Le journalisme contemporain privilégie les catégories simples et les récits lisibles. Parler de « la communauté musulmane » permet de transformer une réalité complexe en personnage collectif unique. À force d’être répétée – « que pense la communauté ? », « comment réagit-elle ? » – l’expression finit par créer l’illusion de ce qu’elle décrit. Derrière cette simplification se cache une paresse intellectuelle ou, plutôt, une volonté de dilution de la question sociale : parler de communauté dispense d’analyser les différences de classes sociales, les trajectoires professionnelles ou les divergences idéologiques. La réalité sociale concrète est dissoute dans une abstraction identitaire.
L’assignation identitaire
Ce vocabulaire produit un effet puissant : l’assignation identitaire. Des millions de citoyens se voient réduits à une appartenance religieuse supposée. À force d’assigner des individus à une prétendue « communauté musulmane », ne finit-on pas par les enfermer dans des identités imposées ? On ne parle plus à des individus prolétaires ou bourgeois, mais à des représentants imaginaires. La fiction devient performative : elle fabrique la réalité qu’elle prétend seulement nommer. La politisation permanente du religieux renforce cette dynamique. Des questions administratives – école, sport, cantines – sont présentées comme des affrontements entre la République et une « communauté musulmane », transformant des incidents mineurs en conflits civilisationnels. Ces tensions fabriquées viennent alimenter le discours victimaire de certains représentants musulmans autoproclamés, discours qui, à son tour, accrédite l’idée de l’existence d’une communauté musulmane, qui plus est discriminée.
À cela s’ajoute une confusion persistante entre une religion et les personnes qui s’y rattachent. Critiquer des pratiques ou débattre d’une doctrine relève du débat démocratique ; cela ne concerne pas un groupe humain homogène. Pourtant, la notion de « communauté musulmane » mélange sans cesse ces deux niveaux, alimentant les crispations. Tous ces mécanismes s’alimentent mutuellement : organisations religieuses, pouvoirs publics et médias contribuent à entretenir l’idée d’un bloc homogène. Plus on parle de « communauté musulmane », plus elle semble exister. En tout cas, dès que l’on accepte l’idée de communauté, on accepte implicitement l’idée d’un affrontement entre groupes. On passe d’une logique républicaine – des citoyens égaux face à la loi – à une logique identitaire, c’est-à-dire des blocs identitaires sommés de négocier, de se concurrencer ou de s’affronter.
Les premières victimes : les prolétaires français de confession musulmane
Les premières victimes sont les citoyens eux-mêmes. La majorité des Français de confession musulmane ne se perçoit pas comme membre d’un bloc unique, mais comme des individus aux identités multiples. Les enfermer dans une communauté revient à leur nier cette pluralité et à les réduire à une seule dimension de leur existence : leur appartenance religieuse supposée.
Il faut donc le dire clairement : la « communauté musulmane » en France n’existe pas comme réalité politique ou sociologique unifiée. Il existe des citoyens français, divers, aux convictions multiples, dont certains sont de confession musulmane. La France n’est pas une mosaïque de communautés religieuses, mais une nation de citoyens appartenant aux deux catégories sociales qui caractérisent la société capitaliste : prolétariat et bourgeoisie. Refuser le vocabulaire communautaire, c’est refuser une logique qui divise pour réaffirmer celle qui unit : pour le monde populaire, celle de l’appartenance de classe prolétarienne.
Le communautarisme nourrit l’extrême droite
Il faut maintenant aller au bout du raisonnement, sans détour ni complaisance. La fiction de la « communauté musulmane » n’est pas seulement une erreur intellectuelle ou une contradiction juridique ; elle n’est pas seulement étrangère à l’esprit de la République. Elle est aussi, et peut-être surtout, politiquement dangereuse. Car en parlant sans cesse de « communauté musulmane », on fabrique involontairement le cadre mental dont l’extrême droite a besoin pour prospérer.
Toute la rhétorique islamophobe repose en effet sur une idée simple : il existerait en France un groupe homogène, distinct du reste de la nation, porteur de valeurs propres et potentiellement incompatibles avec la République. Le discours identitaire se nourrit de cette opposition entre un « eux » et un « nous ». Or que font ceux qui invoquent à longueur de débats « la communauté musulmane » ? Ils valident précisément ce récit. Ils affirment implicitement qu’il existerait un groupe appelé « les musulmans », capable de parler d’une seule voix et porteur d’intérêts spécifiques.
À partir de ce moment, l’extrême droite n’a plus qu’à tirer la conclusion qu’elle attendait : si un tel groupe religieux existe, alors il constitue un problème. Le paradoxe est saisissant : les entrepreneurs communautaires et les idéologues identitaires semblent s’opposer frontalement, mais ils partagent en réalité le même postulat. Les uns disent : « Respectons la communauté musulmane. » Les autres rétorquent : « Méfions-nous de la communauté musulmane. » Tous, pourtant, s’accordent sur l’idée de départ : l’existence d’un bloc homogène.
Ce mécanisme devient alors politiquement explosif. Lorsqu’un responsable religieux se proclame « représentant de la communauté musulmane », qu’un journaliste interroge « les attentes de la communauté » ou qu’un responsable politique prétend « dialoguer avec la communauté », on renforce un imaginaire de division dont l’extrême droite se nourrit ensuite. Ceux qui croient défendre les Français de confession musulmane en parlant en leur nom contribuent malgré eux à les désigner comme un corps séparé.
Il faut donc le dire nettement : la notion de « communauté musulmane » est l’un des meilleurs alliés du discours islamophobe. La lutte contre le racisme et les discriminations ne passe pas par la reconnaissance de communautés, mais par leur dépassement. Elle consiste à rappeler que les Français de confession musulmane ne forment pas un bloc, mais une multitude d’individus libres, divers, irréductibles à une identité unique. En définitive, la fiction communautaire fournit à l’extrême droite exactement ce dont elle a besoin : l’image d’un groupe homogène, distinct, potentiellement hostile.
Sortir du piège communautaire
Sortir de cette impasse suppose un effort intellectuel simple mais exigeant : refuser les catégories qui transforment des convictions individuelles en entités politiques collectives. La religion relève de la sphère privée ; la loi relève de la sphère publique.
Refuser cette catégorisation communautaire n’est pas nier la diversité réelle de la société française ; c’est refuser qu’elle soit transformée en séparation politique. Défendre les citoyens de confession musulmane, ce n’est pas parler à leur place comme s’ils formaient un peuple à part, mais affirmer qu’ils appartiennent pleinement au même corps civique que tous les autres.
Khider MESLOUB

Versão em Língua Portuguesa:
https://queonossosilencionaomateinocentes.blogspot.com/2026/05/franca-nocao-de-comunidade-muculmana.html
Le terme de « communauté musulmane » veut d’abord cacher non seulement toute l’hétérogénéité existante parmi les « musulmans » d’aujourd’hui et qui appréhendent l' »Islam » et y adhèrent comme religion dont ils ont héritée! Mais, l’occident ignore qu’en fait cet héritage est composé essentiellement d’une culture qoraïchite du 7ème siècle racontée au 8ème , sacralisée et érigée faussement en religion, éloignée des préceptes et des fondements spirituels du Saint Coran. À l’instar des précédentes religions monothéistes, la centralité spirituelle du Coran s’est déplacée vers une autre centralité bâtie sur des millions de faux ahadiths écrits par transmission oraledeux siècles après la mort du Prophète Mohamed, eux-mêmes sacralisés pour un construit politique et contrôle des populations.
Cette situation ubuesque a généré d’innombrables schismes exploités aujourd’hui par ce que les maîtres et savant musulmans authentiques appellent le sionisme islamiste répandu dans les pays arabes avec la horde de salafis sunnis, chiis, tekfiris, daechis, bokoharaymis & co pour garder leurs populations coincés dans le 7ème siècle avec des milliers de fatawas immondes sur les femmes entre autres et les empêcher par hypnose collective d’accéder au 21ème et se développer pour relever les défis humains du présent et ceux du futur! Cet état de sous-développement notoire arrange par ailleurs les prédateurs coloniaux pour encore discréditer ces populations et ce qui est considéré comme islam pratiqué, ainsi que les pouvoirs en place qui ne souhaitent pas l’émancipation de leur population!
Ce dilemme mondial concernant l’Islam et l’islamisme abject est très bien expliqué dans les 10 livres du Dr. Med.Shahrour.