L’ennui érigé en sagesse par Mounir Kilani : la vacuité intellectuelle déguisée en réflexion philosophique
Par Khider Mesloub.
Dans une tribune publiée dans Réseau International, Mounir Kilani a commis un article intitulé « Le privilège de s’ennuyer », texte qui se veut manifestement une réflexion philosophique sur notre rapport contemporain aux écrans, au silence et à l’attention. Malheureusement, derrière les apparences de profondeur intellectuelle et les formules soigneusement calibrées pour produire leur petit effet méditatif, ce texte repose sur un contresens conceptuel fondamental : l’auteur est tout simplement incapable de comprendre ce qu’est réellement l’ennui.
Tout son raisonnement procède d’un amalgame grossier entre des réalités pourtant distinctes : le silence, le calme, la contemplation, la solitude choisie, la disponibilité mentale, le temps libre et… l’ennui. Or ces notions ne sont nullement interchangeables. Cette confusion suffit à elle seule à ruiner l’ensemble de sa démonstration, à réduire à néant ses prétentions philosophiques.
Car l’ennui n’a jamais constitué une expérience heureuse ou féconde en soi. L’ennui est d’abord une souffrance. Il exprime un vide intérieur, une incapacité à investir le temps, une absence de rapport vivant au monde. La sagesse populaire avait d’ailleurs parfaitement perçu depuis longtemps le caractère profondément négatif de cette expérience, comme l’exprime ce vieux proverbe français : « Les conseils de l’ennui sont les conseils du diable. »
L’individu qui s’ennuie ne contemple pas ; il subit péniblement le temps qui passe. Il ne pense pas davantage : il cherche précisément à échapper à l’expérience désagréable de ce vide. Comme l’écrivait justement le philosophe Alain : « Qui n’a point de ressources en lui-même, l’ennui le guette et bientôt le tient. » L’ennui apparaît ici non comme une profondeur existentielle, mais comme l’expression d’un vide intérieur et d’une difficulté à habiter pleinement le temps.
Depuis des siècles, philosophes, écrivains et psychologues décrivent l’ennui comme une forme d’angoisse existentielle, parfois même comme une expérience proche de la détresse psychique. L’écrivain Christian Bobin en donnait une définition particulièrement juste et concrète : « L’ennui est une douleur, la plus minutieuse. Elle se glisse au fond de l’âme, elle se niche entre les dents. On mange sans goût, on vit sans voir. » Tout est dit. L’ennui n’est pas une plénitude intérieure propice à la pensée ; il est au contraire une forme d’appauvrissement sensible du rapport au réel. Il faut avoir bien peu fréquenté la littérature philosophique pour ériger, comme le fait Mounir Kilani, une expérience aussi pénible en vertu philosophique et en privilège existentiel.
Ce que Kilani décrit maladroitement dans son texte n’est pas l’ennui, mais tout autre chose : le silence choisi, le retrait provisoire du tumulte, la possibilité de soutenir une attention longue, de réfléchir sans interruption permanente. L’ennui véritable correspond à tout autre chose. Comme le résumait très justement Mazouz Hacène : « L’ennui c’est le temps qu’on ne sait comment meubler. » L’individu qui s’ennuie n’habite pas intensément le silence ; il éprouve au contraire la difficulté à donner un contenu vivant au temps qui s’écoule. Lorsque l’ennui l’envahit, son esprit ne goûte pas la paix intérieure : il bourdonne de vide, d’agacement et parfois de désespoir. À l’inverse, un individu absorbé dans une lecture, une promenade solitaire, une rêverie créatrice ou une réflexion profonde ne s’ennuie précisément pas. Il habite pleinement son temps.
Certains parlent de l’ennui comme d’une expérience existentielle féconde. Pour ma part, il ne fait ni partie de ma vie ni même de mon lexique mental. Le jour où l’ennui s’installerait en moi, j’y verrais moins une pause existentielle qu’une faillite de ma vie intérieure. Ce jour-là, il ne me resterait plus qu’à tirer volontairement ma révérence et à rejoindre séance tenante l’outre-tombe.
Fénelon l’avait déjà parfaitement formulé : « L’ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s’occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire. » La pensée véritable ne naît donc pas de l’ennui lui-même, mais de la capacité à investir intérieurement le temps par l’attention, la culture et l’activité de l’esprit. Son esprit n’est pas vide : il est au contraire intensément actif. Attribuer à l’ennui les vertus de la contemplation ou de la pensée lente relève donc d’un contresens intellectuel complet.
Le plus frappant demeure toutefois cette manière très contemporaine de produire une illusion de profondeur à coups de formules sentencieuses. « Sans silence, pas d’ennui. Sans ennui, pas de pensée lente. Sans pensée lente, plus de citoyen critique – seulement un consommateur fatigué. », assène Mounir Kilani avec la gravité satisfaite des pseudo-profondeurs contemporaines. L’aphorisme paraît profond ; il n’est en réalité qu’approximatif. Car lorsqu’on examine sérieusement le raisonnement, on découvre surtout une succession de glissements sémantiques, d’approximations psychologiques et de confusions conceptuelles. Mounir Kilani idéalise artificiellement l’ennui parce qu’il projette sur lui des qualités qui appartiennent en réalité au loisir, au calme, à la concentration et à l’ataraxie.
Or l’expérience historique et littéraire décrit bien davantage l’ennui comme une forme d’érosion intérieure, d’agitation anxieuse. Madame du Deffand écrivait déjà au XVIIIe siècle : « L’ennui est le tombeau de tous les sentiments. » Formule saisissante qui dit exactement l’inverse de ce que prétend Kilani. L’ennui n’élargit pas la conscience ; il œuvre au contraire à anesthésier la sensibilité, affaiblir le désir et dissoudre le rapport vivant au monde.
Pourtant, l’histoire humaine démontre exactement l’inverse de ce qu’affirme Kilani. Les sociétés traversées par l’ennui massif – misère sociale, désœuvrement, absence d’horizon collectif – n’ont jamais spontanément produit davantage de créativité ou de pensée critique. L’ennui prolongé engendre bien plus souvent l’apathie, la frustration, l’agressivité ou la recherche compulsive de distractions immédiates.
Là réside toute la faiblesse de cette pseudo-philosophie du vide : elle transforme une souffrance anthropologique en expérience spirituelle valorisée.
Les grands écrivains ont généralement perçu l’ennui non comme une sagesse, mais comme une menace diffuse pesant sur l’existence humaine. Flaubert lui-même écrivait : « Le bonheur n’est pas de chercher le bonheur, mais d’éviter l’ennui. C’est faisable avec de l’entêtement. » Tout l’inverse, là encore, de cette réhabilitation artificielle de l’ennui comme condition supposée de la pensée libre.
Cela ne signifie évidemment pas que le texte de Kilani soit entièrement faux. Il contient même une intuition juste : les technologies numériques et l’économie de l’attention fragmentent effectivement nos capacités de concentration. Les plateformes exploitent nos réflexes cognitifs afin de capter toujours davantage de temps disponible. La stimulation permanente peut affaiblir l’attention profonde et favoriser des comportements plus réactifs qu’authentiquement réfléchis.
Mais cette critique, potentiellement pertinente, se trouve affaiblie par son incapacité à penser rigoureusement les notions qu’il manipule. Le problème contemporain n’est pas la disparition de l’ennui ; c’est la disparition progressive des conditions sociales, culturelles et matérielles permettant la concentration, la continuité de l’attention et la réflexion longue, propices à l’épanouissement personnel et à la créativité. Nuance essentielle que Mounir Kilani semble incapable de saisir.
En réalité, son texte illustre assez bien une tendance intellectuelle devenue fréquente : produire une pensée d’apparence profonde à partir de banalités psychologiques reformulées dans un style solennel. Derrière les grandes envolées sur « le silence », « le vide » et « la pensée lente », découlant de l’ennui selon Kilani, on trouve surtout une réflexion approximative, psychologisante et conceptuellement fragile.
Contrairement aux assertions de Kilani, l’ennui n’est pas une liberté intérieure. Il est le symptôme douloureux de son absence. L’ennui n’est pas une conquête spirituelle. Il est le signe d’un rapport appauvri au monde, au temps et à soi-même. Confondre cette expérience douloureuse avec la contemplation ou la pensée libre ne relève pas de la profondeur philosophique, mais d’une confusion intellectuelle élevée au rang de sagesse contemporaine.
In fine, en érigeant l’ennui en vertu existentielle, Mounir Kilani ne réhabilite pas la pensée : il révèle surtout la pauvreté conceptuelle d’une époque où quelques aphorismes solennels suffisent désormais à passer pour de la philosophie.
Khider MESLOUB

Par Khider Mesloub.
Versão em Língua Portuguesa:
https://queonossosilencionaomateinocentes.blogspot.com/2026/07/tedio-transformado-em-sabedoria-por.html
J’ai envoyé un commentaire, je ne le vois pas!
De nos jours, une bonne partie des gens ne savent pas du tout ce qu’est l’ennui, je me suis même entendu dire par une prof d’université de laquelle j’assistais aux cours récemment, qu’il était bon de s’ennuyer, cette pauvre jeune femme dont je me suis rendu compte par la suite, qu’elle avait un panel non négligeable d’idées absurdes sur les réalités et la vie en général, panel quasi partagé par tous ses collègues auxquels j’ai eu affaire, ces gens m’ont convaincus qu’il était plus profitable au cerveau humain de chercher par lui-même à s’instruire dans les domaines qui l’intéressent, que d’être sous la coupe d’abrutisseurs qui, pour le coup, eux, poussent réellement à l’ennui le temps passé à les écouter.
Je le développerai plus bas, mais je ne doute pas que ces enseignants savent le vrai du faux, mais ils ont une carrière, des factures et une vie, et visiblement il y a des choses qui ne doivent même plus être suggérées dans la société actuelle, ce qui fait que les systèmes d’auto-surveillance des anciens pays communistes ne sont pas nécessairement disparus pour tout le monde.
Normalement, nous ne devrions pas pouvoir nous ennuyer, car humainement parlant, notre habitude historique veut que nous soyons toujours occupés à faire quelque chose, c’est d’ailleurs comme cela que nombre de créations humaines ont vu le jour, l’ennui, le vrai, est pour les vrais oisifs, les aristos d’antan et autres bourgeois qui s’ils n’avaient pas leur dose de cogito journalière consacraient leur temps disponible à faire de la merde.
Ah, oui, ça n’a pas changé, c’est pareil aujourd’hui même si ce ne sont plus des aristos.
En vérité, pour les gens ordinaires que nous sommes, nous ne savons pas nous ennuyer, sauf évidemment si nous sommes malades et que nous nous laissions happer par les médiocrités influenceuses qui sont mises en grandes quantités à notre disposition pour justement, que nous nous abstenions de toute pensée.
Ça n’empêche pas que nous restions intrinsèquement créatifs, mais, si par le biais de publicités ou d’émissions tv on vous rabâche tout le temps qu’il y a de l’or à trouver dans nos ordures et beaucoup de cash à faire avec la moindre affaire dont on ne voudrait plus, ça facilite l’émergence de notre esprit chiffonnier au détriment de celui créatif, nous farfouillons tous les rebuts dans l’espoir d’un p’tit billet en plus.
Ce sont les Colporteurs à notre tête qui favorisent ces comportements chez nous, moins nous nous consacrons à penser et à créer, moins nous voyons que ce sont les débiles congénitaux qui mènent toutes les affaires.
Aujourd’hui, on peut parler de régression intellectuelle et de perte de créativité dans les sociétés humaines médiatiquement ultra-développées.
Chez les autres le problème n’existe pas c’est pourquoi leurs individus apportent de meilleures solutions aux problèmes rencontrés que les nôtres.
Tout cela est dit de façon assez grossière qui pourrait laisser croire à de la péremption, d’une part vulgariser au maximum c’est mieux se faire comprendre par le plus grand nombre, d’autre part, si l’on regarde avec attention les réalités, ce sont des faits vérifiables qui peuvent être scientifiquement démontrés.
Là où, dans les temps qui n’avaient justement aucun besoin des prétendus lumières pour créer, inventer, découvrir, nous croyons aujourd’hui que c’était l’obscurantisme.
Normal, un ado de vingt an ne réalise pas que le monde dont il prétend qu’il ne pourrait pas se passer des moindres éléments dont il dispose, soumis à une seule grosse panne prolongée de courant le renverrait aussitôt à l’instinct plus proche de l’homme des caverne qu’à celui créatif du moyen-âge.
C’est pourtant vrai, si un ennemi mettait nos pays en black-out énergétique prolongé, ce serait retour à l’instinct primaire chez beaucoup de nos jeunes avant qu’ils ne comprennent de quoi ils sont victimes.
Penser, ça n’est jamais sortir une science qu’on ne détient pas devant les autres en prenant un doudou comme chiffon rouge et lui faire subir toute la puissance de la morsure édentée d’un bébé.
Ça c’est uniquement une imposture intellectuelle.
Penser aujourd’hui, justement, c’est être parfaitement adapté aux capacités cognitives de l’époque, or, dans la nôtre le maximum du temps de concentration d’un individu vivant dans les sociétés ultra-médiatisées, c’est vingt minutes.
Donc, faire le pédant à sortir ses inutiles références d’auteurs pour faire croire à la maitrise de l’enjeu, c’est démontrer sa propre obsolescence.
Il faut taper dans l’mou sous le crâne de ceux à qui on veut rendre conscience des choses et faire ensuite que ça persiste dedans.
Quand on écrit et qu’à la fin de la lecture, le lecteur est passé à autre chose dans les deux minutes qui suivent, on écrit pas, on ne pense pas, on ne crée pas, c’est une billevesée, tout juste un ennuyeux bourdonnement qui disparaît dès qu’on a plus le nez dessus.
Honnêtement, je ne sais même pas qui est ce monsieur Kilani, et je m’en fous, ce qui était important à démontrer ici, c’est que nous ne sommes pas devant une situation irréversible, heureusement encore, tant qu’il existera dans le monde, un Iran, une Russie et tellement d’autres qui conchient notre modèle sociétal, l’espoir est grand et sauf pour l’humanité.
Ce texte est d’une immense inutilité parce qu’il est hypocrite et lâche, il se sert d’un quidam pour tenter de régler avec d’autres les critiques acerbes qui ne manquent pas de se manifester derrière les livrées de l’auteur qui sont toujours aux mêmes couleurs, ternes, sans aucune vivacité, sauf pour prêter ses propres turpitudes aux autres.
Ça n’est pas brave, pas grand, pas fort, pas franc, pas français.
Si le sieur Kilali est l’un de ces personnages médiatiques qui parle philosophie ou fait semblant de donner du sens profond aux choses, pourquoi le critiquer aussi fortement puisqu’il fait exactement ce qu’il est censé faire en tant que oisif, pas notre auteur.
Lui, voilà ce qu’il dit:
« En réalité, son texte illustre assez bien une tendance intellectuelle devenue fréquente : produire une pensée d’apparence profonde à partir de banalités psychologiques reformulées dans un style solennel. Derrière les grandes envolées sur « le silence », « le vide » et « la pensée lente », découlant de l’ennui selon Kilani, on trouve surtout une réflexion approximative, psychologisante et conceptuellement fragile. »
Or, quand on le lit lui, c’est exactement sa marque de fabrique.
Notre société occidentale promeut des médiocres à la notabilité, il n’y a par conséquent aucun étonnement à avoir que de voir ces gens correspondre à ce pourquoi ils sont cooptés, mais, quand on manifeste la réprobation de son mon monde sur les espaces clairement dissidents, on a à cœur de donner autrement, or, moi, je vois exactement le même académisme chez cet auteur que celui qu’il dénonce chez les autres, tout, en tout point y est similaire, de la formulation au style c’est un clonage.
Il faut le répéter à l’auteur, les vrais créateurs d’aujourd’hui n’ont plus de temps à perdre avec la pose, c’est un shoot, un cerveau au moins qui vire du mainstream.
Mélenchon dont je ne doute pas qu’il s’intéresse aux bons sites de réinformation, a très très bien compris lui, il peut comme le tribun qu’il est, captiver deux heures durant, voire plus, son auditoire, toutefois, toutes les trois minutes il lui colle une cartouche dans la cafetière et s’assure que même si les gens n’auront pas tout retenu, il repartent avec l’essentiel, une vision générale modifiée.
La critique pour la critique seule est de la médiocrité doublée d’arrogance car elle fait semblant de croire que les gens sont vraiment trop cons pour comprendre, alors que, s’ils se montrent crédules, ce n’est pas dû à incapacité de compréhension réelle, mais d’une saleté de trouille dont ils n’attendent tous, que l’instant pour s’en défaire.
C’est à cette trouille et son enlèvement que la vraie créativité se consacre.
La Solitude ou le goût irrésistible de la Liberté
La solitude, savez-vous ce que c’est ? Pour certains d’entre vous, le terme n’est peut-être pas très familier, mais le sentiment, lui, vous le connaissez très bien. Essayez d’aller vous promener tout seuls, ou de rester sans rien à lire, sans personne à qui parler, et vous verrez comme l’ennui vient vite. C’est un sentiment qui vous est familier, mais vous ne savez pas pourquoi vous vous ennuyez, vous n’avez jamais cherché à le savoir. Si vous explorez un peu la question, vous verrez que la cause de l’ennui n’est autre que la solitude. C’est pour échapper à la solitude que nous voulons être ensemble, être divertis, avoir des distractions en tout genre. Étant intérieurement seuls, nous devenons de simples spectateurs de la vie ; et nous ne pouvons devenir acteurs que si nous comprenons la solitude, et la dépassons…
NB : « Personne ne nous apprend à être seul. Au contraire, toute éducation, qu’elle soit dispensée par la famille ou à l’école, vise à ne jamais laisser l’enfant dans le silence, face à lui-même : on l’oblige à jouer avec ses camarades, à faire partie d’une équipe sportive, à embrasser les cousins éloignés et à parler avec les amis des parents, bref à « communiquer » et à « s’intégrer », ces deux poncifs tyranniques de la société contemporaine », nous rappelle Jacqueline Kelen dans son ouvrage « L’Esprit de Solitude ».
Grâce à des techniques comme l’échographie, même le bébé dans le ventre de sa mère ne peut plus dormir tranquille ni croître en toute quiétude : il faut qu’on vienne le tracasser, l’observer sur un écran, faire joujou avec lui. Tout cela part d’un bon sentiment, mais on sait trop que les bons sentiments s’avèrent les plus possessifs et les plus envahissants.
Lorsque l’enfant grandit, ses parents et ses professeurs s’inquiètent s’il demeure seul, s’il préfère la compagnie des livres, des arbres ou des animaux à celle des humains. De fait, on craint moins pour son équilibre que pour ce ferment social qui pousse en lui et secoue déjà les béquilles proposées et les charitables protections. Ce temps béni où l’enfant peut explorer son Jardin Intérieur, ses possibilités plus que ses limites, se trouve sapé par des adultes qui se sentent plus rassurés si l’enfant ou l’adolescent fait partie d’un groupe ou d’une bande. C’est ainsi que, très tôt, par une sorte de muette connivence passant de génération en génération, l’enfant est forcé de renoncer à l’Ouverture pour l’extériorité, d’abandonner sa Profondeur heureuse pour une superficialité plaisante.
Dépossédé de lui-même, il devient nécessairement dépendant des autres. On appellera cela l’« esprit de famille », la « camaraderie », le « sens de la communauté ». De fait, ce sont tous ces dispositifs sociaux qui empêchent l’individus de demeurer seul, « en son particulier » comme on disait au XVIIème siècle, qui l’empêchent d’être autonome et de penser par lui-même.
Ainsi dans le monde contemporain qui ne s’occupe que de masses et de générations, à moins d’être un solitaire forcené ou un ermite au fond d’une grotte perdue, l’être humain ne vit jamais avec soi. Tout est programmé pour égayer ou briser ses rares moments de silence et de solitude (le téléphone portable associé aux « réseaux sociaux » en est, depuis quelques années déjà, le « meilleur » outil). Lorsque cet homme affrontera des ruptures sentimentales, des deuils ou tout simplement s’il se retrouve au chômage ou à la retraite, il s’épouvantera et perdra pied : depuis qu’il est né, on l’a détourné de sa solitude ; on lui a fait croire que sans les autres il n’est rien, il ne sert à rien. Lui qui n’a jamais appris à compter sur lui, à se connaître et à se faire confiance, le voici démuni, apeuré. Sans les autres il n’existe pas, mais il se rend compte alors que « les autres » n’ont pas de visage, que la foule est une abstraction, et ce qu’on appelle avec emphase « l’humanité » terriblement dépourvue de chaleur humaine.
Hantés par le spectre de l’exclusion et par l’obsession du travail, considéré comme seule raison de vivre, les hérauts du monde moderne mélangent allègrement solitude, isolement et sentiment de solitude pour en faire un ennemi unique qu’ils terrasseront par des moyens financiers et par l’assistance psychologique voire « médica-menteuse ». Or l’isolement est un fait d’ordre géographique, sociologique ou économique et peut être réparable ; le sentiment de solitude traverse l’existence de tout être qui pense et qui ressent et il touche le domaine affectif autant que le monde de l’âme ; quant à la solitude, elle ne représente pas une fatalité mais une Liberté.
La Solitude s’avère le contraire de l’égocentrisme, du repliement sur soi et de la revendication pour sa petite personne. Le véritable Solitaire se passe de témoins, de courtisans et de disciples. Le Solitaire sait qu’il a beaucoup à apprendre alors que la plupart ne cherchent qu’à enseigner, à avoir des disciples. Il lit, écoute, réfléchit, mûrit ses pensées comme ses sentiments. En cet état, il pèse le moins possible sur autrui : il ne cherche pas, au moindre désagrément, une oreille où déverser ses plaintes, il ne rend pas l’autre responsable de ses faiblesses et de ses incompétences, il ne peut exercer sur personne un chantage affectif.
La solitude, comme l’humilité, est bien une école de respect de l’autre et de maitrise de soi.
Les êtres qui chérissent la solitude sont souvent considérés comme des misanthropes. Cependant, notons qu’il y a deux espèces de misanthropie. A côté de celui qui s’isole par haine des hommes qu’il croit supérieurs à lui, il y a celui qui s’isole dans la grandeur du génie, dans l’élévation de l’Esprit, celui qui se sent mal à l’aise dans une société indigne de lui et cherche la Solitude pour fuir le contact du vice ou de la bêtise humaine. Gardons-nous bien de confondre ces deux genres de misanthropie qui sont l’opposé l’un de l’autre.