Le ventre des hommes : le capitalisme gonfle ses profits aux dépens des malades
Par Khider Mesloub.
Le ventre des hommes : le capitalisme gonfle ses profits aux dépens des corps malades
En France, il suffit aujourd’hui de parcourir les rues, de s’asseoir à la terrasse d’un café, de fréquenter les centres commerciaux ou d’observer les plages en été pour constater un phénomène devenu presque banal : le ventre proéminent s’est imposé comme l’une des caractéristiques physiques les plus répandues chez les hommes adultes. Ce qui relevait autrefois de l’exception est devenu un trait ordinaire du paysage social. Le ventre déborde désormais des ceintures, tend les chemises et modifie la silhouette d’une part importante de la population masculine. À force de s’être généralisé, le phénomène ventral est devenu presque invisible. Cette métamorphose corporelle, si visible qu’elle finit par passer inaperçue, mérite pourtant d’être interrogée. Car le corps ne se transforme jamais indépendamment des conditions matérielles d’existence. Lorsqu’un même phénomène affecte simultanément des millions d’individus, il cesse d’être une simple affaire de comportements individuels pour devenir le produit d’une organisation économique et sociale qui imprime sa marque jusque dans les corps.
Le corps dégradé par le capital
Le ventre n’est pas seulement une accumulation de graisse. Il est l’empreinte physique d’un système économique. Le capitalisme ne produit pas uniquement des marchandises ; il produit également des corps. Il façonne les habitudes alimentaires, organise le temps de travail, détermine les rythmes de vie, impose la sédentarité et transforme la physiologie humaine. Le corps devient ainsi le terrain sur lequel s’inscrivent les stigmates de l’organisation sociale.
Jamais l’humanité n’a disposé d’une telle abondance alimentaire. Pourtant, cette abondance s’accompagne d’une dégradation constante de la qualité nutritionnelle. L’industrie agroalimentaire ne nourrit plus les populations ; elle alimente la rentabilité de ses actionnaires. Les aliments ultra-transformés, saturés de sucres, de graisses et d’additifs, sont conçus pour stimuler la consommation permanente plutôt que pour satisfaire les besoins biologiques. Plus les consommateurs mangent, plus les profits gonflent. L’obésité devient ainsi non pas un accident, mais l’une des conséquences prévisibles d’un système capitaliste fondé sur la consommation sans limite.
De l’opulence aristocratique à la malbouffe de masse
Pendant des siècles, le ventre rebondi constituait l’attribut des classes privilégiées. L’embonpoint témoignait d’une alimentation abondante dans des sociétés où la majorité de la population vivait sous la menace permanente de la pénurie. Il incarnait la richesse, l’oisiveté et l’accès à une nourriture inaccessible aux classes laborieuses. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Le ventre n’est plus le signe d’un privilège social ; il est devenu un phénomène de masse. Ce renversement historique révèle une mutation profonde du capitalisme. L’abondance alimentaire s’est démocratisée, mais sous la forme d’une nourriture industrielle de faible qualité nutritionnelle. Le ventre contemporain n’est plus celui de l’opulence aristocratique ; il est celui de la malbouffe industrielle, de la sédentarité et de la dégradation des conditions d’existence.
Parallèlement, le capitalisme moderne réduit sans cesse les occasions de dépense physique. Les travailleurs passent leurs journées assis devant un écran. Les déplacements s’effectuent en automobile. Les ascenseurs remplacent les escaliers. Les loisirs eux-mêmes deviennent numériques. L’organisme humain, façonné pendant des centaines de milliers d’années pour marcher, courir, porter et produire un effort, est désormais condamné à l’immobilité. Le ventre apparaît alors comme le produit logique de cette contradiction entre notre héritage biologique sain et notre environnement capitaliste toxique.
À cette sédentarité s’ajoute une autre violence plus discrète : le stress permanent. Le stress n’est pas seulement un état psychologique ; il constitue une condition normale du fonctionnement du capitalisme contemporain. L’insécurité de l’emploi, la pression permanente à la performance, l’accélération des rythmes de travail, les objectifs toujours plus exigeants et l’hyper-connexion entretiennent un état de vigilance chronique. Le corps répond à cette pression par des dérèglements hormonaux qui favorisent le stockage de graisse abdominale. Le ventre devient ainsi la traduction biologique d’une souffrance sociale.
La généralisation du phénomène ventral le rend paradoxalement invisible. En devenant la norme, cette altération de la santé cesse d’être perçue comme une pathologie pour apparaître comme une évolution corporelle normale, occultant ainsi la nature pathogène du capitalisme.
Faire du corps malade un marché rentable
Cette logique trouve son prolongement dans une immense économie de la réparation. Le même système capitaliste qui fabrique les corps malades développe ensuite une immense économie de la réparation : régimes, salles de sport, compléments alimentaires, médicaments amaigrissants, chirurgie bariatrique, coaching, applications de santé et industrie du bien-être. Le capital réalise ainsi un double profit : il vend les causes du problème avant de commercialiser ses prétendues solutions.
Le capitalisme ne se contente plus d’exploiter le travail des hommes ; il exploite désormais leurs organismes. Il fabrique les pathologies, vend les remèdes, transforme chaque dégradation physique en débouché commercial et chaque souffrance en source de profit. Les corps deviennent l’un des derniers territoires de l’accumulation capitaliste.
Le ventre des hommes constitue donc bien davantage qu’une question esthétique. Il est le révélateur silencieux d’une civilisation capitaliste qui transforme les individus en consommateurs immobiles, nourrit leurs organismes avec des produits alimentaires industriels, les soumet à un stress permanent, puis fait commerce des maladies qu’elle contribue elle-même à produire. Le capitalisme ne marque pas seulement les paysages, les villes ou les rapports sociaux ; il finit par modeler les corps eux-mêmes. L’abdomen proéminent de millions d’hommes apparaît ainsi comme la signature biologique d’un système capitaliste dont les contradictions s’inscrivent désormais jusque dans la chair. Ce que l’on prend trop souvent pour une faiblesse individuelle révèle en réalité la puissance d’un système capitaliste pathogène capable de défigurer les corps autant que d’intoxiquer les consciences.
Khider MESLOUB

Versão em Língua Portuguesa:
https://queonossosilencionaomateinocentes.blogspot.com/2026/08/o-ventre-dos-homens-o-capitalismo.html
En quelques lignes, Kihder Mesloub décrit parfaitement la situation actuelle de notre société et ses conséquences délétères sur l’humain…et personne ne réagit !! Faites suivre ce constat à tous les peuples qui ont les yeux sur leur smartphone du matin au soir…
Merci aux 7 du Québec.
Excellente analyse. Il faudrait aussi parler des jambes des pré-ados (filles et garçons) et de leurs ventre aussi. Effrayant : ces filles au visage refait, bouche de mérou, faux-cils, sourcils redessinés, nez refait et toutes à l’identique, chevelure noire jais, et………….. corps de Sumo japonais ! Cet été particulièrement chaud a permis de faire ce constat à la fois, alarmant et hideux. Aucun muscle, des plis à foison qui rappellent ceux de ces chiens dont j’ai oublié le nom, tout aussi hideux, des plis qui tombent et devant et derrière. Quels enfants vont-ils/elles générés ? Quelle est leur chance de vie longue ou tout au moins de vieillissement dans des conditions acceptables, sans maladie douloureuses, au long terme, coûteuses pour eux et la société ? Et cela va de pair avec l’absence d’intérêt pour le livre, la Culture, la Politique etc….