Yennayer : calendrier mythologique et agenda politique en Algérie?
Par Khider Mesloub.
L’officialisation de Yennayer, en 2018, comme jour férié national ne relève ni de la reconnaissance culturelle ni d’un geste de justice historique. Elle constitue un acte politique de gestion bureaucratique des identités, produit d’une alliance objective entre le régime bouteflikien agonisant et le mouvement identitaire berbériste en quête de consécration symbolique.
Bouteflika n’a pas « reconnu » Yennayer. Il l’a instrumentalisé. Yennayer n’est ni une renaissance ni une réparation. C’est un compromis idéologique entre le régime bouteflikien sans projet et un mouvement identitaire sans perspective sociale émancipatrice.
Pour rappel, le calendrier baptisé «amazigh » n’est pas une survivance ancestrale. Il est une construction idéologique récente, élaborée en 1980 par Ammar Negadi, membre de l’académie berbère, dans un contexte militant précis. Il ne s’agit pas d’une redécouverte, mais d’une invention rétroactive, au sens idéologique identitaire du terme : fabriquer du passé pour légitimer une identité figée dans le présent.
Le calendrier dit amazigh est une invention. Une fabrication militante. Un produit idéologique conçu à Paris par l’académie berbère, empaqueté dans un récit millénaire, puis écoulé sur le marché algérien de la frustration identitaire.
Il est utile de rappeler que, contrairement à la légende propagée par les berbéristes, le mot « Yennayer » n’est pas d’origine amazighe. Il dérive du latin İanuarius (enneyer), signifiant janvier. Donc, Yennayer est probablement d’origine romaine. Autrement dit, il doit dater de l’époque de l’occupation romaine de l’Afrique du Nord. Pour mémoire, Yennayer (İanuarius) marque les débuts du solstice d’hiver, moment où le soleil marque sa course ascendante, amenant le retour de la lumière. Yennayer est considéré comme le premier jour de l’an du calendrier agraire.
Yennayer tout comme la date 12 janvier ne sont aucunement «berbères », mais romaines. En effet, Yennayer (İanuarius) est une fête agraire romaine qui correspond au premier jour du calendrier julien introduit en –46 avant notre ère dans la Rome antique. Autrement dit, la date de la fête de Yennayer, fête païenne, est basée sur le calendrier julien qui avait cours dans l’Antiquité dans l’empire romain. Une fête que certains paysans colonisés d’Afrique du Nord se sont appropriée.
Mais Ammar Negadi, un jeune berbériste alors âgé de 37 ans décide, en 1980, de fabriquer un calendrier qu’il fait démarrer de façon discrétionnaire en l’an 950 avant notre ère.
Pourquoi l’an –950 ? Car, selon ce berbériste, un certain pharaon dénommé Chachnaq était d’origine « berbère ». Ainsi, sur le fondement d’une accession, en 950 avant notre ère, au trône d’un pharaon égyptien présumé d’origine libyenne, Ammar Negadi décide de lancer, comme on lance un nouveau produit commercial sur le marché, un calendrier « berbère ». Un calendrier qu’il fait démarrer à la date de l’intronisation de Chachnaq.
L’épisode Chachnaq est révélateur des dérives identitaires des berbéristes. Un pharaon égyptien, probablement d’origine libyenne, est arbitrairement ethnicisé, « berbérisé », puis transformé en point zéro d’un calendrier censé incarner une continuité millénaire. Nous ne sommes pas dans l’histoire, mais dans la mythopoièse politique (1). À une époque où ni « Berbères », ni nations, ni consciences ethniques n’existaient, on projette des catégories modernes pour bâtir un récit mobilisateur. Ou, plutôt, économiquement et politiquement démobilisateur.
Cette initiative avait aussitôt suscité une vive polémique : La « berbérité » de Chachnaq, tout comme sa relation avec Yennayer, avait été remise en cause par les historiens algériens et égyptiens. Dans une déclaration à l’AFP, Fouad Soufi, historien, avait affirmé que Chachenaq «est totalement égyptianisé et tourné vers la Palestine ». «Même si on lui prête des origines berbères », avait ajouté M. Soufi. Par ailleurs, « La date de l’intronisation de Chachnaq est difficile à estimer », avait-il précisé, en référence au choix de l’Académie berbère de la date de l’intronisation de ce roi comme pharaon, jugeant ce choix « arbitraire ».
Outre le choix arbitraire de cette date –950 décrétée comme l’an 0 pour créer un calendrier berbère afin de remplir un agenda politique, l’instauration de la date 12 janvier pour fêter Yennayer questionne sur le sérieux de ces aventuriers berbéristes spécialistes en mystification, en fabrication de mythologies.
L’Algérie est ainsi tenue d’honorer un pharaon d’Égypte d’origine libyenne. C’est à perdre, non pas son latin, mais son algérianité. Khalouta kbira!
Globalement, pour la mouvance identitaire berbériste, l’histoire est réduite à une essence identitaire intemporelle. Les rapports de classe, de production et de domination réelle disparaissent au profit de symboles mythologiques. La question sociale est phagocytée. La reconnaissance identitaire remplace toute transformation concrète des conditions de vie.
Avec la reconnaissance du Yennayer, le calendrier devient ainsi un fétiche : on célèbre le temps pour éviter d’affronter le travail, la production, l’économie, la souveraineté réelle.
Mais l’erreur serait d’imputer la responsabilité de cette fuite en avant dans les symboles identitaires et la fabrication des mythologies au seul mouvement berbériste. Depuis l’indépendance, certains dirigeants algériens sont également responsables. Car ils n’ont jamais produit une culture politique nationale fondée sur le travail, la citoyenneté et la production. Ils n’ont su produire que des calendriers, des slogans, des fêtes, des jours chômés, des emblèmes. Ils ont gouverné par le symbole parce qu’ils étaient incapables de gouverner par l’économie.
Ainsi, ces dirigeants successifs ont substitué à la transformation matérielle une inflation symbolique. Plus l’économie se vidait, plus le calendrier se remplissait. Plus le travail disparaissait, plus les fêtes proliféraient. Les multiples réformes et officialisation des calendriers leur servaient d’unique agenda politique. Réformer l’école, l’industrie, l’agriculture, le travail productif ne faisaient pas partie de leur planning gouvernemental.
Résultat : l’Algérie fonctionne, aujourd’hui, simultanément avec un calendrier grégorien (administratif), hégirien (religieux) et amazigh (identitaire). Trois calendriers : grégorien pour la paperasse, hégirien pour l’illusion morale, amazigh pour la consolation identitaire. Le tout sur fond de chômage, d’improductivité économique, d’inertie généralisée
Cette pléthore calendaire n’est pas un signe de richesse culturelle, mais de désarticulation politique. Cela traduit une incapacité à hiérarchiser, à produire un horizon commun, à inscrire le temps social dans un projet collectif.
Le calendrier, comme le disait justement un auteur argentin, est la bureaucratie du temps. L’Algérie en a fait une hypertrophie bureaucratique : elle administre le temps faute de maîtriser l’histoire.
Or, ni Yennayer, ni le calendrier hégirien, ni aucune réforme symbolique ne ressusciteront l’énergie productive d’une société détruite par la rente. Le problème de l’Algérie n’est pas culturel, il est économique et social. Il ne tient pas à l’oubli d’un passé mythifié, mais à l’abandon du travail comme valeur structurante. Le cœur du problème, c’est l’évitement du travail.
Yennayer est un calendrier mythologique fabriqué pour masquer un présent sans avenir. L’Algérie n’avait pas besoin d’un jour férié supplémentaire. Elle avait besoin de rendre congé au chômage, à l’oisiveté institutionnelle.
L’Algérie a besoin d’activer l’unification politique par la citoyenneté sociale, et non pas par la coagulation des identités fluides et évanescentes, chacune dotée de ses signes, de ses dates, de ses emblèmes, pendant que le centre économique reste inchangé, stationnaire. Voire réactionnaire : tournée vers le passé, accrochée aux modèles passéistes.
L’Algérie n’avait pas besoin d’un nouvel an mythologique. Elle a besoin d’un nouveau rapport au travail, à la production, au réel. Le reste n’est que folklore bureaucratique, mythologie militante, et gestion administrative du temps perdu.
Aucune réforme calendaire, aucune mythologie restaurée, aucune ancienneté fabriquée ne remplacera la transformation des rapports sociaux, la dynamisation du tissu industriel, la modernisation du système éducatif. La question décisive n’est pas celle de l’origine, mais celle de la production, du travail socialement organisé, et de la souveraineté économique réelle.
Tant que ces questions resteront hors du champ politique, l’Algérie continuera d’administrer le temps au lieu de faire l’histoire.
Khider MESLOUB
(1) La mythopoeïa, du grec muthos et poiein, soit « fabrication de fables », est la création consciente d’un mythe ou d’une mythologie personnelle dans une œuvre littéraire.

Versão em Língua Portuguesa:
https://queonossosilencionaomateinocentes.blogspot.com/2026/01/yennayer-calendario-mitologico-e-agenda.html
On comprend donc que ce pharaon dénommé Chachnaq d’origine « berbère libyen » a été choisi, arbitrairement, à la date de son accession au trône d’un pharaon égyptien en 950 avant J.C et non sa date de naissance qu’ils ne doivent pas connaître. Certainement pour valoriser la puissance du berbère! La date varie selon les régions: le 12, 13 et 14.
Libye, Égypte, Rome… où est l’Algérie? Pourquoi pas, au hasard Massinissa ou Jugurtha, par exemple.
Ce prétendu calendrier n’est autre qu’une » couillonnade » selon un terme de Flaubert (au sens de stupidité imbécilité ou tromperie).
Un dicton dit : Ils compensent en stupidité ce qui leur manque en intelligence.