1963 : l’année où la double menace transforme l’Algérie en État de combat
Par Khider Mesloub.
1963 : l’année où la double menace transforme l’Algérie en État de combat
Notre contribution se propose modestement de rétablir la vérité sur les causes historiques qui amenèrent la jeune République algérienne à se constituer en État de combat, loin des lectures réductrices propagées par ses détracteurs, lesquels présentent cette inflexion gouvernementale comme l’inauguration d’un prétendu « autoritarisme atavique » dès les premières années de l’indépendance.
Pour rappel, cette période fut marquée par une double épreuve : la fronde intérieure, principalement kabyle, et l’agression extérieure marocaine. Deux événements que les milieux berbéristes et les oppositions bourgeoises algériennes ont, depuis lors, outrageusement instrumentalisés afin de disqualifier la jeune Algérie indépendante, de discréditer ses premiers dirigeants et de les accuser, souvent injustement, d’« anti-kabylisme » et de dérive autoritaire.
La présente contribution entend ouvrir un débat et approfondir la réflexion sur cette séquence historique, traversée par des menaces intérieures et extérieures dont les résonances demeurent perceptibles à la lumière de la conjoncture actuelle, elle-même marquée par une crise multidimensionnelle et une instabilité géopolitique régionale croissante.
Dans une précédente contribution consacrée au mouvement national algérien, nous avions évoqué la crise de 1949, dite « berbériste », qui s’était notamment traduite par la tentation de quelques trublions activistes du mouvement indépendantiste de dévoyer la lutte nationale vers des revendications identitaires, culturelles et linguistiques politiquement inopportunes et nationalement clivantes. (1)
Cette embardée de 1949 dans l’histoire du mouvement national algérien se réédite, sous une forme subversive armée, au lendemain de l’indépendance, avec la sédition d’une fraction rebelle implantée en Kabylie, concrétisée par l’insurrection de septembre 1963 contre le nouveau pouvoir algérien présidé par Ahmed Ben Bella. On l’oublie trop souvent : le premier mouvement subversif et insurrectionnel de l’Algérie postindépendance, conduit par Hocine Aït Ahmed, naquit en Kabylie. Cette insurrection armée provoqua une onde de choc dans la population algérienne et au sein d’un gouvernement fraîchement intronisé. Déjà, à cette époque, bien qu’Aït Ahmed, chef du mouvement insurrectionnel régionaliste, affirmât ne pas prôner la sécession de la Kabylie, le président Ben Bella dénonçait la collusion entre les insurgés et le Maroc.
La nouvelle République algérienne sous la double menace
Quoi qu’il en soit, ce coup de poignard porté par une partie de la Kabylie séditieuse contre les institutions souveraines du nouvel État traumatisa profondément les Algériens, et plus encore les dirigeants, désormais habités par une méfiance durable à l’égard de cette région frondeuse, tenue désormais en suspicion.
La fermeté gouvernementale manifestée à l’endroit des milieux berbéristes depuis 1963 trouve son explication dans ce tragique épisode insurrectionnel, et non dans quelque haine ou racisme institutionnel dirigé contre les « Kabyles » par le régime de l’Algérie postindépendance. Ce n’est pas le nouveau pouvoir algérien indépendant qui déclencha les hostilités contre les Algériens d’expression kabyle ; c’est une partie de la région kabyle frondeuse, égarée par des aventuriers politiques à courte vue, qui leva les armes contre le nouvel État algérien.
La preuve de l’absence totale d’ostracisme à l’égard des « Kabyles » nous est fournie par un article publié le 27 octobre 2017 par le site électronique berbériste Tamurt.info. Selon ce journal, s’appuyant sur une vidéo diffusée sur YouTube, le premier discours de l’Algérie indépendante aurait été prononcé en langue kabyle par Krim Belkacem dans un stade, en 1962. « Le signataire des accords d’Évian, plus d’une heure durant, s’est adressé à la foule en langue kabyle et avec un kabyle presque académique et parfait, plein de métaphores », écrit le journal. « L’assistance semblait bien comprendre le kabyle, puisque Krim Belkacem était acclamé à chaque fois qu’il déclarait quelque chose d’important. C’était, faut-il le signaler, en présence de Boudiaf, Benkhedda, Boussouf, Bentobal et d’autres chefs historiques », précise encore le journal. Si cette information est authentique, elle atteste l’absence totale d’animosité et de haine à l’égard des Algériens d’expression kabyle. À plus forte raison, elle ruine l’accusation de racisme anti-Kabyle. Les Algériens d’expression kabyle jouissaient alors d’un immense respect. Les Algériens arabophones respectaient sincèrement leurs frères d’expression kabyle. Mieux encore : ils acceptaient qu’ils s’expriment publiquement dans leur langue maternelle, y compris dans des contextes officiels, notamment lors des meetings. La méfiance et la défiance ne commencèrent véritablement à se manifester qu’au lendemain de l’insurrection armée d’une partie frondeuse de la Kabylie en septembre 1963, comme nous l’avons souligné plus haut.
À ce propos, il importe de rappeler que l’Histoire n’est jamais écrite à l’avance. Elle résulte d’un concours de circonstances fortuites qui auraient très bien pu ne jamais se produire. Quelque précaution que prennent les historiens pour éviter l’anachronisme, ils ne peuvent jamais totalement s’empêcher d’interroger le passé à partir des catégories idéologiques de leur propre temps, des questionnements que leur époque projette sur les événements révolus. Dans l’analyse historique, nombre d’auteurs sombrent fréquemment dans l’anachronisme. Il en va ainsi des auteurs algériens d’obédience berbériste, qui analysent les événements du passé à partir d’un paradigme contemporain, autrement dit chaussés de lunettes idéologiques du XXIe siècle. Or, il ne faut jamais oublier que la rétrospection tend à effacer la perspective. Autrement dit, l’appréhension d’un événement historique varie selon le point focal depuis lequel on l’observe. La psychologie des protagonistes plongés dans l’événement diffère radicalement de celle de l’historien qui, plusieurs décennies plus tard, rédige son ouvrage sur la base d’une documentation archivistique ou livresque, elle-même toujours subjective, partielle et interprétative. Le fait passé est le plus souvent appréhendé avec un regard contemporain, selon une approche surplombante façonnée par les catégories de pensée propres au présent.
S’agissant de l’Algérie de la Libération, on jugerait avec partialité les responsables politiques de l’immédiat après-indépendance, contraints au changement de paradigme politique et au durcissement de la gouvernance, si l’on oubliait que, dès 1963, l’Algérie fut confrontée à un double danger. La première menace surgit de l’intérieur, avec l’insurrection armée d’une partie de la Kabylie contre le pouvoir. La seconde déferla de l’extérieur, avec l’invasion perfide des points frontaliers de Tindouf et Hassi Beïda, au nord de Béchar, par les troupes marocaines. L’Algérie se trouva ainsi cernée par deux ennemis redoutables, menaçant la jeune République indépendante.
On ne se défait pas du jour au lendemain de la mentalité de guerre
De toute évidence, si l’on devait caractériser le trait saillant de l’époque postindépendance, on dirait qu’elle fut dominée par une mentalité de guerre. Il ne faut pas perdre de vue que les Algériens, à leur corps défendant, vécurent sur le pied de guerre durant huit longues années, pour ne pas dire depuis 1830, dans une dynamique permanente de résistance contre les autorités coloniales françaises, lesquelles livrèrent aux populations algériennes une répression féroce, ponctuée de massacres de masse, dont le dernier, encore fraîchement inscrit dans les mémoires, continua de hanter douloureusement la conscience nationale : le massacre du 8 Mai 1945. On ne se défait pas du jour au lendemain d’une mentalité de guerre. Assurément, cette situation tragique donne sa véritable figure au double drame vécu alors par les Algériens en général, et par les nouveaux dirigeants en particulier.
Face aux dangers extérieur et intérieur, le premier État algérien indépendant devait nécessairement se transformer en régime de combat afin d’affronter cette double menace représentée par les insurgés de Kabylie et par les troupes marocaines envahisseuses. De tels périls ne pouvaient qu’ébranler le nouveau pouvoir, inquiéter sérieusement les autorités, favoriser l’émergence d’une fièvre obsidionale, cette mentalité d’assiégé contribuant à l’apparition d’une méfiance politique, d’une vision policière de l’histoire, d’une gestion sécuritaire de la société et, finalement, d’un durcissement autoritaire. En résumé : à un verrouillage de la vie politique destiné à garantir la sécurité du pays et la pérennité d’institutions menacées par les forces centrifuges séditieuses et par la monarchie marocaine.
Aussi, devant de telles menaces réelles, le gouvernement ne pouvait-il compter que sur l’armée. La sécurité du pays, menacée par les forces centrifuges issues de Kabylie et par la monarchie marocaine à ses frontières, dépendait désormais de la puissance de l’institution militaire. La priorité du nouveau pouvoir postindépendance fut donc le renforcement des effectifs de l’armée, le recrutement de nouveaux soldats, la reconstitution de ses cadres et la réorganisation de l’institution militaire, profondément secouée par ces deux agressions surprises, qui plus est perpétrées par des « frères de sang » bénéficiant jusque-là de la confiance totale des Algériens.
Le temps était également à l’affermissement des prérogatives de l’armée, désormais seule garante de la sécurité du pays. Par ricochet, il était aussi au renforcement des dispositifs de sécurité chargés de traquer les ennemis potentiels et de débusquer les forces subversives. Ce durcissement sécuritaire fut imposé au nouveau pouvoir par le contexte de déstabilisation de l’Algérie. Aussi, de la consolidation de l’armée dépendait la neutralisation des ennemis de l’Algérie. C’est dans ce contexte de double menace qu’il faut inscrire le processus de transformation du paradigme politique et de durcissement institutionnel du régime, opéré sous la pression de contraintes sécuritaires alimentées par un climat de fièvre obsidionale.
L’infléchissement sécuritaire imprimé à la gouvernance algérienne fut imposé par les forces ennemies dressées contre la nouvelle République algérienne indépendante. C’est contraint et forcé que l’État algérien dut se transformer en régime de combat pour protéger la sécurité de l’Algérie et de ses institutions. Ce sont les circonstances historiques hostiles qui acculèrent la jeune République algérienne indépendante à blinder sa gouvernance afin de neutraliser les forces ennemies. Ce durcissement sécuritaire circonstanciel finit, avec le temps, par s’ancrer structurellement dans le mode de gestion étatique du pouvoir, lui-même profondément imprégné par la mentalité de guerre.
Ainsi, la jeune Algérie ne devint pas un État de combat par vocation autoritaire, mais sous la contrainte d’une histoire brutale qui, dès 1963, plaça la République naissante face à une double menace existentielle : l’insurrection armée d’une partie de la Kabylie et l’agression militaire du Maroc.
Khider MESLOUB
(1) 1949 : « crise berbériste » ou crise du messalisme, publié dans La Nouvelle République le 13 juin 2026

Par Khider Mesloub.
Versão em Língua Portuguesa:
https://queonossosilencionaomateinocentes.blogspot.com/2026/08/1963-o-ano-em-que-dupla-ameaca.html
Il me semble que de l’autre côté, à l’Est, les forces tunisiennes ne furent pas en reste en essayant d’envahir le territoire algérien. Certains de ses habitants d’ailleurs aujourd’hui même laissent entendre, pour l’instant timidement, que certaines villes frontalières faisaient partie de la Tunisie ! Sans parler de la Kahéna, que même l’avocate Gisèle Halimi dans un livre qu’elle lui a consacrée, considère comme faisant partie du patrimoine historique de la Tunisie. Et que dire de Saint-Augustin : j’ai assisté il y a quelques années à un colloque à la Maison de la Chimie à Paris animé entre autre, par un ex-ambassadeur tunisien et en présence d’un ex-représentant de la Sonatrach devenu quelques temps membre du gouvernement algérien. Le premier, sans que le second ne réagisse, a évoqué Saint-Augustin comme faisant partie d’un patrimoine commun ! (sic).