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L’allégorie de la grande montagne de livres poussiéreux

Descartes était plus dangereux qu’Aristote parce qu’il avait l’air d’être plus raisonnable.
Voltaire, «Histoire de l’attraction», Lettres philosophiques, Lettre XV, dans la version de 1752 (cinquième paragraphe).

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YSENGRIMUS — La question se pose de savoir quel est le rapport de René Descartes à toute la philosophie qui lui est antérieure. La chose est assez complexe, car Descartes, polymathe intensif (gnoséologue, mathématicien, géomètre, astronome, physiologiste, physicien, opticien, acousticien, ingénieur militaire, et même spadassin) développe un rapport densément problématique à la pensée fondamentale l’ayant précédé et s’imposant encore autoritairement à lui. Il la tire, la pousse, la secoue, la tiraille, la bardasse. Il affecte de ne pas la retenir. Et pourtant il en perpétue, ouvertement ou insidieusement, certains éléments cruciaux. Influence subtile de Pyrrhon d’Élis, au moins au niveau de la phraséologie, prestige de Michel de Montaigne (qui écrivait directement en français, comme Descartes), admiration discrète mais bien sentie pour les Stoïciens. Descartes n’a pas fait que critiquer la philosophie de son temps. Il l’a redéfinie, recadrée. Et pour réfléchir sur cette question, d’une façon à la fois transversale et adéquate, je vais moi-même jouer au Fred Nietzsche de service. On sait que Nietzsche est très fortiche pour nous raconter les choses sous forme d’allégories hirsutes et flamboyantes. Alors j’ai décidé que je vais, pour mon plaisir et pour le vôtre, le singer un petit brin, sur ce sinueux chemin.

Imaginez une montagne. Une immense montagne qui est en fait une gargantuesque pile de vieux livres poussiéreux. Ces bouquin, volumes, codex et grimoires sont écrits dans toutes sortes de langues étranges, dont certaines font inexorablement partie de notre vieil héritage inévitable. Pour le coup, la majorité de ces ouvrages sont pieusement rédigés en latin et en grec. Mais certains sont aussi écrits en francien, en tudesque, en gotique, en slavon lithurgique, en hébreu ancien, en arabe littéraire. Aucun de ces pavés bruissants et vénérables n’est vraiment écrit en langues modernes. Il y a toutes sortes de choses bien doctes empilées dans cette immense montagne de vieux livres poussiéreux. Nomenclature bien hétéroclite. On y retrouve autant des traités de théologie, que des opuscules de mathématiques. On y retrace et y dégotte tant des piles de considérations sur la médecine empirique que sur l’astronomie géocentriste, ou la géométrie du plan fixe, ou les causes premières de l’existence immuable, substantielle et principielle. Mais ce qui est le plus déterminant, au sujet de cette immense montagne de livres poussiéreux, c’est qu’elle semble inamovible. Pesante. Inévitable, dans sa vertigineuse hauteur. Incontournable, à sa base. Cyclopéenne, en son tout.

Ainsi en est-il des éminences philosophiques stratifiées. On ne saurait encore tout à fait les contester. Et voici donc qu’il y a cette gigantesque montagne de vieux livres poussiéreux à grimper. C’est là le lot bringuebalant de l’organisation des savoirs du Grand Siècle. Nul ne peut s’esquiver trop loin du pied de cette massive montagne de livres poussiéreux. Tant et si bien que Descartes, intellectuellement hardi de sa personne, décide un beau jour d’y grimper. Il crapahute vers les cimes de cette montagne, tapant des pieds et des mains dans la poussière. Parfois, il toque le coude ou le genoux, de guingois, sur un livre, fermé ou ouvert. Celui-ci glisse, clapote, change de place, s’ouvre et se referme. Descartes risque mille fois de tomber, de débouler, de se rétamer. Mais il s’accroche. Trapu, il persévère et arrive à se ressaisir. Ainsi, après bien des efforts, il se retrouve tout en haut de cette terrible et rebutante éminence. Au sommet de la montagne de livres poussiéreux se trouve comme un vaste palier formé de très grands volumes, possiblement des gros ouvrages encyclopédiques vermoulus ou des atlas caducs. Ils sont doctement alignés sur le faite du sommet de la montagne, formant une sorte de plateau. En apparence (et bon, tout ceci n’est jamais qu’un ondoiement d’apparences…), l’ensemble parait d’une solidité à toutes épreuves, et balèze, et fiable, et séculaire. Les interstices entre les grands livres disposés à plat sont minimaux, sinon inexistants. Cet immense plateau, ce dallage de larges tomes poussiéreux et roides repose fermement. Le toit du monde.

Au sommet en plateau de cette montagne d’antiquités s’étant empilées pendant les mille ans du Moyen Âge se trouvent deux grands trônes ouvragés. Ils sont faits de solides peupliers de Hollande. Ce sont des trônes très lourd et très solides. Ils sont majestueusement disposés, côte à côte (pas face à face, donc), au centre du plateau formé du dallage de grands tomes, posé lui-même au sommet de la titanesque montagne de livres poussiéreux. Sur ces deux trônes, sont assis deux personnages intemporels, livides et semi-fantomatiques. L’un d’entre eux, c’est Aristote, l’éminent philosophe grec ayant organisé de façon encyclopédique la pensée classique et les connaissances de son temps. Le second personnage, assis sur le second trône, c’est Saint Thomas d’Aquin, docte auteur de la Somme théologique, ayant méticuleusement incorporé l’héritage d’Aristote en son propre savoir et l’ayant englouti, au Moyen Âge, à l’intérieur d’un cadre christianisant permettant de scrupuleusement ratiociner la foi béate. Affable, amène, gentil même, Descartes n’est pas un polémiste, un matamore ou un ferrailleur. C’est même plutôt un bon gars, assez respectueux de l’autorité. Il va, très poliment et sans les bousculer, inviter ces deux personnages intemporels, livides et semi-fantomatiques à onctueusement se lever de leurs grands trônes. Il va doucement les prendre l’un après l’autre par la main et les amener à se positionner debout, au sommet de leur archaïque montagne, à bonne distance de leurs trônes respectifs, les faisant, de ce fait, devenir un peu des sortes de longues statues falotes. Descartes n’en a pas à ces personnages. Il en a aux trônes sapientaux eux-mêmes.

Descartes va maintenant bouter de l’épaule les deux grands trônes de solides peupliers de Hollande, les rouler cahoteusement, puis les faire débouler jusqu’en bas de la grande montagne de livres poussiéreux. Notre méthodique philosophe moderne va ensuite lui-même laborieusement redescendre et rejoindre ces deux merveilleux et durables fauteuils ouvragés, qui ne se sont nullement brisés dans leur raboteuse déboulade. Descartes va alors les poser sur un sol stable, bien les arrimer, et soigneusement les installer face à face, à une distance l’un de l’autre favorisant la conversation. À ce moment précis de mon allégorie, la haute montagne de livres poussiéreux disparaît graduellement, brumeusement. Elle s’effiloche, s’abstrait, se sublime, s’étiole, s’évapore. Les murs de l’officine de Descartes s’érigent subitement autour de nous, tels les calicots, colorés et tendus, d’un théâtre de bateleurs. Nous voici maintenant bien installés sur le tréteau de l’officine cartésienne et les deux grands trônes de bons peupliers de Hollande sont minutieusement disposés face à face, dans le style le plus convivial et le plus confortable imaginable.

Descartes s’assoit dans l’un des trônes. Je vous laisse deviner si ce fut initialement le trône d’Aristote ou celui de Saint Thomas d’Aquin (ce fait importe très minimalement, dans la présente allégorie, quoique…). Aux fins des configurations métaphoriques dont vous êtes invités à vous imprégner ici, ce qui compte crucialement maintenant, c’est la suite… Descartes vous montre à vous… ou il me montre à moi… enfin, il montre à quelqu’un… l’autre trône, le trône encore vide, celui qui est placé en face de lui. De fait, il le destine, depuis un bon moment, à son lecteur ou à sa lectrice… les femmes du Grand Siècle, au fait, ne lisaient déjà plus le latin, ni le grec, ni etc… Elles ne s’intéressaient qu’à la philosophie rédigée en langues modernes (et Descartes le sait parfaitement. Ceci Nota Bene). Asseyez-vous donc, mon ami(e). Prenez sereinement place en ce trône, en face de moi. Et maintenant causons métaphysique.

L’invitation faite ici, allégoriquement toujours (mais pas que…), c’est celle qui propose de comprendre, sans ambivalence ni tergiversation, que le rapport de force très robuste que Descartes établissait avec les courants de la philosophie traditionnelle de son temps… fussent-ils dogmatiques, sceptiques, ou même tout stoïques… ne procédait pas d’une dynamique de rejet, mais d’appropriation. Ce que Descartes exigeait et imposait fondamentalement, c’était de ramener les trônes philosophiques sur terre et ce, sans les briser. Et s’il fallait formuler une position doctrinale cartésienne, en matière de prise en charge des cadres de représentations philosophiques antérieurs aux siens, ce serait: ne rejetons pas la philosophie, mais emparons-nous de la philosophie. On configure aussi, dans cette cruciale rupture cartésienne, le rapport très déterminant au livresque (au livresque scolastique, à tout le moins). Pour faire simple, Descartes affecte ouvertement de promouvoir les connaissances directes plutôt que les connaissances indirectes. C’est alors: ne cherchons plus notre philosophie dans les livres, mais trouvons-là en nous-mêmes. Remplaçons les belles lettres par les faits vrais. À travers nos propres actions et nos saines conversations, sur nos vieux trônes de bon bois ouvragé, pensons. Tout se joue de par la compréhension intellectualisée d’un monde qui ne se dicte plus depuis la vieille montagne des sages mais se livre quotidiennement, dans l’officine. Un monde qui est.

Voilà, l’allégorie est à terre.

 

 

 

 

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