7 au Front

Colonisés, esclaves et prolétaires européens: une même histoire d’exploitation et de dépossession

Par Khider Mesloub.

Dans un article récent publié dans ces colonnes, intitulé «Esclavage, colonisation : la mémoire instrumentalisée au service de l’ordre présent», nous montrions que la reconnaissance contemporaine des crimes historiques ne relève pas seulement d’un progrès moral, mais d’un usage politique précis : détourner l’analyse des mécanismes actuels de domination. Nous y écrivions notamment que « la mémoire ne doit pas être un sanctuaire où l’on se recueille, mais un scalpel pour disséquer le présent», soulignant ainsi que la focalisation sur les violences du passé tend à occulter celles qui structurent encore le monde contemporain.

Mais cette instrumentalisation de la mémoire produit un second effet, plus insidieux encore. En concentrant l’attention sur l’esclavage et la colonisation comme figures majeures de l’oppression, elle contribue à installer l’idée selon laquelle les populations des anciens pays colonisés détiendraient, à elles seules, l’expérience historique de l’exploitation la plus radicale, tandis que les sociétés européennes en auraient été, globalement, les bénéficiaires.

C’est cette représentation qu’il convient aujourd’hui d’interroger. Car loin d’opposer des espaces de domination et des espaces de privilège clairement séparés, l’histoire du capitalisme révèle une réalité tout autre : une dynamique unifiée de dépossession et d’exploitation, qui traverse aussi bien les sociétés colonisées que les sociétés européennes elles-mêmes. Autrement dit, la violence du capitalisme ne se distribue pas selon une frontière géographique simple ni selon des découpages racialisés du monde ; elle constitue une condition historique générale, dont les formes varient, mais dont la logique demeure identique. Le capitalisme n’est pas une question de géographie ou de race, mais une logique universelle de dépossession.

Une naissance violente : la condition historique du capitalisme

Contrairement à ce que suggère le récit d’un développement « naturel », le capitalisme ne surgit pas spontanément du simple déploiement des échanges. Il ne procède ni d’une maturation interne du commerce, ni d’une extension graduelle des pratiques marchandes. Il suppose au contraire une condition historique radicale, sans laquelle il demeure impensable : la séparation des producteurs d’avec leurs moyens de production. Autrement dit, l’émergence du capitalisme implique qu’une partie décisive de la population soit privée de l’accès direct aux ressources qui garantissaient jusqu’alors son autonomie – terres, outils, savoir-faire – et se trouve ainsi contrainte de vendre sa force de travail pour assurer sa subsistance.

Cette transformation n’a rien d’un processus spontané ni universel. Elle est le produit d’une histoire située, inscrite dans l’Europe moderne, et s’accomplit à travers une série de ruptures violentes qui reconfigurent en profondeur les conditions d’existence. Les enclosures, en Angleterre notamment, arrachent des masses immenses de paysans aux terres communes et détruisent les formes d’usage collectif ; la colonisation organise à l’échelle globale le pillage des ressources et l’intégration forcée de territoires entiers dans des circuits dominés ; la traite esclavagiste déplace, déshumanise et exploite des millions d’individus, tout en restructurant durablement les économies africaines et atlantiques ; enfin, la dissolution progressive des formes traditionnelles d’autonomie productive – qu’elles soient communautaires, artisanales ou paysannes – achève de produire une masse d’individus juridiquement libres, mais matériellement contraints.

Ce double mouvement – dépossession d’un côté, mise en disponibilité du travail de l’autre – constitue le socle réel du capitalisme. Il ne s’agit pas simplement d’une transformation économique, mais d’une refonte des rapports sociaux eux-mêmes : des individus auparavant insérés dans des structures de subsistance relativement autonomes sont intégrés dans un système où leur existence dépend désormais de leur capacité à se vendre sur un marché du travail.

Dans ces conditions, le capitalisme n’apparaît pas comme le prolongement du commerce, mais comme son dépassement violent. Il ne résulte pas d’une évolution continue, mais d’une rupture historique majeure, imposée par une restructuration profonde – et souvent brutale – des conditions matérielles de la vie sociale. Ce que l’on présente parfois comme une simple transformation des échanges est en réalité une mutation des rapports de production eux-mêmes, au terme de laquelle l’autonomie des producteurs est brisée et subordonnée à la logique de l’accumulation.

À partir de là, une lecture erronée tend à s’imposer : celle qui consiste à réserver l’expérience de la violence capitaliste aux seuls espaces coloniaux ou postcoloniaux, comme si les sociétés européennes en avaient été les bénéficiaires exclusifs, voire les spectatrices distantes. Une telle représentation repose sur une confusion majeure. Elle projette sur le passé une division morale du monde – entre centres privilégiés et périphéries sacrifiées – qui masque l’unité profonde des processus historiques à l’œuvre.

L’Europe, premier terrain de la dépossession et de l’esclavage salarié

Car si la colonisation et l’esclavage ont constitué des formes extrêmes et massives de dépossession, ils ne sont pas les seules expressions de cette logique. Au cœur même de l’Europe, le capitalisme s’est constitué à travers des mécanismes analogues : expropriation des paysans, destruction des formes d’autonomie productive, prolétarisation forcée, discipline brutale du travail. Les populations européennes n’ont pas été épargnées par cette violence ; elles en ont été, au contraire, les premières cibles. Elles ont été précipitées dans l’esclavage salarié et soumises, dès les premiers siècles du capitalisme, à une exploitation intense, doublée d’une oppression et d’une répression permanentes.

Avant de se mondialiser, la violence capitaliste s’est d’abord déployée au cœur même de l’Europe, premier laboratoire de la dépossession prolétarienne. Bien avant son expansion mondiale, elle s’est exercée contre les populations européennes elles-mêmes : expropriation des paysanneries, destruction des communautés artisanales, travail des enfants, discipline industrielle et répression sociale.

L’histoire des enclosures en Angleterre en fournit une illustration paradigmatique. Des centaines de  milliers de paysans sont chassés des terres communes, privés de leurs moyens de subsistance, contraints à l’errance ou à l’intégration dans un marché du travail naissant. Cette dépossession s’accompagne d’un arsenal répressif systématique : lois contre le vagabondage, criminalisation de la pauvreté, travail forcé. Loin d’un processus pacifique, la formation du prolétariat européen s’opère sous la contrainte, dans un climat de coercition sociale permanente. Karl Marx avait raison de dire : « Le capitalisme naît dégoulinant de sang et de boue des pieds à la tête ».

Ainsi, l’opposition entre un « centre blanc » privilégié et des périphéries colonisées sacrifiées ne résiste pas à l’examen historique. Ce qui se déploie, sous des formes différenciées, c’est une même logique d’arrachement : arracher les individus à leurs conditions d’existence autonomes pour les rendre disponibles à l’exploitation, autrement dit, les soumettre à l’esclavage salarié.

Une même logique d’exploitation, des formes différenciées

Ce qui distingue les expériences coloniales et européennes ne tient pas à la nature du processus, mais à son intensité, à ses modalités et à son inscription dans des rapports de domination spécifiques. Dans les colonies, la violence prend des formes immédiatement visibles : conquête militaire, travail forcé, hiérarchies raciales explicites. En Europe, elle s’exerce de manière plus diffuse, mais non moins réelle : dépossession juridique, contrainte économique, discipline industrielle et répression policière.

Dans les deux cas, le résultat est identique : la production d’individus séparés de leurs moyens de subsistance et contraints de vendre leur force de travail. L’exploitation ne naît pas dans les colonies pour ensuite être importée en Europe ; elle constitue le principe structurant du capitalisme, qui s’applique partout où ce système s’impose.

Il existait une communauté de condition : le paysan anglais du XVIIIe siècle et l’esclave des plantations partageaient, malgré l’abîme de leurs situations respectives, une même racine historique d’expropriation. Le prolétaire européen naissant et l’esclave colonial procédaient d’une même dynamique : l’expropriation des producteurs au profit de l’accumulation capitaliste.

Dès lors, opposer les souffrances des populations colonisées à celles des populations européennes revient à méconnaître la logique même du système. Ce n’est pas la géographie qui détermine l’exploitation, mais l’inscription dans un rapport social spécifique : celui qui oppose les détenteurs des moyens de production à ceux qui n’ont d’autre choix que de travailler pour vivre.

Le capitalisme ne doit pas être appréhendé comme un conflit entre nations ou « races », mais comme un rapport social opposant les détenteurs des moyens de production à ceux qui ne survivent qu’au prix de la vente de leur force de travail. C’est pourtant cette lecture racialisée du monde que diffusent aujourd’hui, sous des formes différentes, les courants indigénistes et identitaires.

Contre la mise en concurrence des victimes du capitalisme

La mise en concurrence des souffrances – qu’elle prenne la forme d’une hiérarchisation mémorielle ou d’une assignation identitaire – constitue, en réalité, l’un des effets idéologiques les plus efficaces du capitalisme contemporain. En fragmentant les expériences historiques, elle empêche de saisir ce qui les relie : une même dynamique de dépossession et d’exploitation.

Cette fragmentation n’est pas neutre. Elle détourne l’analyse des rapports sociaux pour la rabattre sur des oppositions morales ou culturelles. Elle transforme une question structurelle – celle de l’exploitation, autrement dit de l’esclavage salarié – en une compétition symbolique entre groupes, au détriment d’une compréhension globale du système.

Or, ce qui unit les prolétaires européens expulsés de leurs terres, les esclaves arrachés à l’Afrique et les populations colonisées intégrées de force à l’économie mondiale, ce n’est pas une identité commune, mais une condition historique : celle d’avoir été soumis, sous des formes diverses, à un processus d’expropriation au profit de l’accumulation capitaliste.

Ce que révèle l’histoire du capitalisme, ce n’est pas une hiérarchie des souffrances, mais une communauté de condition. Partout où ce système s’est imposé, il a produit la même rupture fondamentale : l’arrachement des individus à leurs conditions d’existence et leur soumission à la logique de l’accumulation. Opposer les victimes entre elles, c’est encore servir le système qui les a toutes produites.

 

Khider MESLOUB

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

2 réflexions sur “Colonisés, esclaves et prolétaires européens: une même histoire d’exploitation et de dépossession

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