7 au Front

Incendies en France : le capital préfère la reconstruction à la prévention

Par Khider Mesloub.

 

Chaque été, la France assiste au même spectacle. Des milliers d’hectares de forêts partent en fumée, des villages sont évacués, des habitations détruites, des infrastructures endommagées, des exploitations agricoles menacées, tandis que des milliers de pompiers affrontent les flammes au péril de leur vie. Ce qui relevait autrefois de l’exception tend désormais à devenir la norme. Les incendies de forêt ne constituent plus des accidents climatiques imprévisibles, mais une menace structurelle dont les pouvoirs publics connaissent depuis longtemps la fréquence, l’extension et les conséquences.

 

La France finance davantage la guerre que la prévention des incendies

 

Les sécheresses se multiplient, les vagues de chaleur s’intensifient, la saison des feux s’allonge et les territoires exposés s’étendent vers des régions jusque-là relativement épargnées. L’incertitude ne porte donc plus sur la survenue des incendies, mais seulement sur leur localisation et leur ampleur. Chaque année, les mêmes alertes sont lancées, les mêmes rapports publiés, les mêmes carences constatées. Pourtant, les moyens de prévention et d’intervention demeurent très en deçà de l’évolution du danger.

Face à une menace aussi permanente, on pourrait s’attendre à ce que l’État français engage un effort exceptionnel pour renforcer les effectifs de la sécurité civile, entretenir systématiquement les massifs forestiers, développer les infrastructures hydrauliques et se doter d’une flotte de bombardiers d’eau correspondant aux nouvelles réalités climatiques. Or la France ne dispose toujours que d’un nombre extrêmement réduit de Canadair préhistoriques, complétés par quelques Dash 8 délabrés et, lors des périodes les plus critiques, par des appareils loués dans l’urgence à l’étranger. Les programmes annoncés visent principalement à remplacer parcimonieusement les avions vieillissants plutôt qu’à accroître massivement les capacités nationales.

Cette parcimonie contraste avec l’ampleur des moyens consacrés au réarmement de la France. Rafale, missiles, frégates, blindés, sous-marins nucléaires, satellites militaires, drones et systèmes de renseignement bénéficient d’investissements massifs programmés sur plusieurs décennies. Dès qu’il s’agit de préparer la guerre, de soutenir l’industrie d’armement ou de renforcer les capacités de projection impérialiste de l’État français, les contraintes budgétaires invoquées pour réduire les dépenses sociales et civiles s’évanouissent. Lorsqu’il est question d’hôpitaux, d’écoles, de transports publics, de logements, de prévention des risques ou de sécurité civile, le gouvernement français invoque invariablement la dette, la rigueur, la rareté des ressources et la nécessité de contenir les dépenses. Mais lorsqu’il s’agit d’augmenter les crédits militaires, les centaines de milliards d’euros trouvent immédiatement leur justification. L’austérité s’applique aux besoins sociaux ; elle s’arrête aux portes des arsenaux. La prévention des incendies ne rapporte ni devises ni influence géopolitique. Elle demeure, pour l’État français, une dépense strictement intérieure, tandis que l’armement constitue à la fois un marché d’exportation, un instrument de puissance et un levier diplomatique. La France occupe désormais le deuxième rang mondial parmi les exportateurs d’armements majeurs, derrière les États-Unis. Le Rafale ne représente donc pas seulement un avion de combat : il permet de conquérir des marchés, de capter des devises et de nouer des alliances stratégiques. Un bombardier d’eau protège les populations et les territoires ; il ne procure ni contrats militaires avec les monarchies du Golfe ni influence internationale. C’est aussi pourquoi l’État investit plus volontiers dans les Rafale que dans les moyens aériens de la sécurité civile.

 

Les priorités de l’État impérialiste français : l’État préfère les Rafale aux Canadair

 

L’acquisition de Rafales au détriment de Canadair révèle la hiérarchie des priorités de l’État impérialiste français : d’un côté, la préparation permanente de guerres éventuelles ; de l’autre, la prévention inexistante pour des catastrophes certaines. Un budget n’est jamais un simple document comptable. Il exprime sous une forme chiffrée les choix fondamentaux d’un système économique. Il indique quels secteurs doivent être développés, quelles industries doivent être protégées, quelles menaces sont considérées comme stratégiques et quels besoins peuvent être sacrifiés. À travers ses dépenses, l’État révèle souvent plus sûrement sa nature que dans les discours qu’il prononce.

Le paradoxe est d’autant plus saisissant que les incendies ne constituent pas une menace hypothétique. Ils frappent le territoire français chaque année, tout comme plusieurs pays européens. Ils détruisent des vies, des logements, des exploitations agricoles, des entreprises, des équipements publics et un patrimoine naturel irremplaçable. Contrairement à une guerre éventuelle, leur survenue ne relève pas d’un scénario stratégique, mais d’une certitude statistique. Pourtant, cette menace récurrente ne suscite pas une mobilisation financière comparable à celle consacrée à la préparation militaire.

La faiblesse des moyens de lutte contre les incendies n’est donc pas seulement le résultat d’une mauvaise appréciation technique ou d’une imprévoyance passagère. Elle met au jour une contradiction plus profonde. L’État français est capable de programmer sur plusieurs décennies le renouvellement de ses avions de combat, de ses missiles, de ses sous-marins et de ses multiples engins de mort, mais refuse de doter durablement la sécurité civile des moyens correspondant à l’extension prévisible des incendies.

Cette contradiction ne peut être comprise si l’on réduit la question à un simple arbitrage budgétaire entre deux politiques également légitimes. Elle renvoie à la fonction même de l’État dans la société capitaliste, à la place privilégiée occupée par l’industrie militaire et, plus généralement, à la manière dont le capital transforme la destruction en source d’activité économique et de valorisation financière.

 

La prévention sacrifiée à l’économie de la catastrophe

 

La prévention est généralement présentée comme une politique relevant du bon sens administratif. Il suffirait, dit-on, de mieux coordonner les services, d’augmenter certains crédits, d’améliorer l’entretien des forêts ou de moderniser les équipements. Cette approche demeure pourtant à la surface du problème. Elle suppose que l’État serait naturellement chargé de protéger la population, mais qu’il manquerait ponctuellement de clairvoyance, de moyens ou d’efficacité. Or l’insuffisance chronique de la prévention ne résulte pas seulement d’erreurs gouvernementales. Elle s’inscrit dans une logique économique et sociale qui accorde davantage de valeur à ce qui produit du profit qu’à ce qui protège la vie humaine et préserve les biens communs. Sous le capitalisme, toutes les dépenses ne possèdent pas le même statut. Celles qui soutiennent directement l’accumulation, la puissance industrielle ou la compétition entre États sont qualifiées d’investissements stratégiques. Celles qui répondent aux besoins sociaux de la population sont plus volontiers traitées comme des coûts qu’il convient de limiter, voire de sacrifier. La sécurité civile appartient largement à cette seconde catégorie.

La prévention présente, du point de vue du capital, un double défaut. D’une part, elle constitue une dépense improductive puisqu’elle immobilise des capitaux sans créer directement de nouvelles occasions de valorisation. D’autre part, en empêchant les destructions, elle prive le capital de futurs marchés de reconstruction, de commandes publiques et d’opérations de renouvellement des infrastructures. Ce qu’elle préserve pour la société, elle le soustrait, en partie, aux cycles ultérieurs d’accumulation du capital.

Le scénario se répète avec une régularité remarquable. Les risques sont identifiés, les alertes se multiplient, les experts préviennent, mais les investissements demeurent insuffisants. Puis survient la catastrophe. Les responsables politiques se rendent sur les lieux, félicitent les secours, rendent hommage aux victimes, promettent de tirer les leçons du drame et annoncent de nouvelles mesures. Lorsque l’émotion retombe, les contraintes budgétaires reprennent leurs droits jusqu’au désastre suivant.

Cette économie de l’urgence n’est pas l’opposé du fonctionnement normal du capitalisme ; elle en est devenue l’une des formes ordinaires. L’État économise sur l’entretien, la prévention et les services publics, puis mobilise des ressources après la destruction. Les dépenses qui auraient pu préserver les infrastructures sont différées, tandis que leur reconstruction devient ensuite un nouveau marché.

 

La marchandisation du désastre

 

Pour le capital, la paralysie temporaire de l’activité productive, l’évacuation des populations et les coûts humains des catastrophes pèsent moins lourd que les débouchés économiques ouverts par les destructions. Celles-ci créent de nouveaux marchés de réparation, de reconstruction et de renouvellement des infrastructures. Là où la société voit disparaître des logements, des équipements ou des entreprises, le capital entrevoit des commandes, des chantiers et de nouvelles perspectives de valorisation. Les indemnisations versées par l’État (le contribuable) et les compagnies d’assurance alimentent ensuite les dépenses de reconstruction, bénéficiant aux entreprises chargées des travaux, tandis que les assureurs répercutent une partie de ces coûts sur l’ensemble des assurés par l’augmentation des cotisations. Ainsi, ce qui constitue un désastre pour les populations devient, dans la logique de l’économie capitaliste, un nouveau cycle d’activité et d’accumulation. La catastrophe détruit des valeurs d’usage indispensables à la population : logements, routes, écoles, réseaux, exploitations agricoles, forêts. Mais cette destruction ouvre simultanément des débouchés aux entreprises de construction, aux fournisseurs de matériaux, aux bureaux d’études, aux promoteurs et aux groupes chargés de remettre en état ce que l’absence de prévention a laissé détruire. Ce qui constitue un désastre pour les populations devient ainsi une occasion de valorisation pour le capital. Les pertes sont socialisées par l’État, les contribuables et les assurés ; les marchés de réparation et de reconstruction sont captés par les entreprises privées. La destruction appauvrit la population affectée, mais elle relance l’activité marchande des capitalistes.

 

Le capitalisme fabrique les catastrophes sociales

 

C’est précisément ce qu’avait mis en lumière le marxiste italien Amadeo Bordiga dans son analyse des catastrophes capitalistes. Une catastrophe dite naturelle n’est jamais purement naturelle. Le phénomène physique peut être inévitable, mais l’ampleur des dégâts dépend toujours de l’organisation sociale, de l’aménagement du territoire, de l’entretien des infrastructures et des moyens consacrés à la protection des populations. Le capitalisme ne produit pas la pluie, le séisme, la sécheresse ou l’incendie. En revanche, il produit les conditions sociales qui transforment l’aléa en désastre : urbanisation anarchique, infrastructures dégradées, services publics affaiblis, équipements insuffisants, recherche de rentabilité immédiate et subordination de la sécurité humaine à la continuité de l’activité économique.

Les incendies de forêt en fournissent une parfaite illustration. Leur propagation dépend naturellement de la chaleur, de la sécheresse et du vent. Mais l’étendue des destructions dépend de l’entretien des massifs, du débroussaillement, des effectifs disponibles, des réserves d’eau, des voies d’accès, de la surveillance, de la rapidité des interventions aériennes massives, donc de l’abondance des Canadair. L’aléa est climatique ; la catastrophe est sociale.

Ainsi, lorsque des milliers d’hectares partent en fumée faute de moyens suffisants, la nature n’est pas en cause. La catastrophe révèle les économies réalisées pendant des années sur la prévention, les services publics et les équipements de la sécurité civile. Elle expose brutalement les conséquences d’un ordre social criminel qui considère la protection des populations comme une dépense, mais la destruction et la reconstruction comme des sources possibles d’activité économique lucrative.

La question des Canadair dépasse donc largement celle d’un simple équipement aérien. Elle révèle le statut subalterne accordé à la prévention dans un système capitaliste qui finance plus volontiers les instruments de puissance et de destruction que les moyens destinés à préserver les territoires et les vies humaines.

 

La destruction comme moteur de l’accumulation

 

Sous le capitalisme, la guerre répond à la même logique. En anéantissant des villes, des infrastructures et des équipements, elle génère simultanément des commandes pour le complexe militaro-industriel, puis pour les entreprises chargées de la reconstruction. Dans les deux cas, l’anéantissement des richesses existantes cesse d’apparaître comme une anomalie économique : il devient l’un des mécanismes par lesquels le capital ouvre de nouveaux cycles d’accumulation. Le cas français ne constitue donc pas une exception. Il illustre une logique plus générale : lorsque la prévention demeure un coût à contenir tandis que la destruction et la réparation deviennent des marchés, la protection de la société passe après les exigences de la valorisation du capital.

Une chose est sûre : aussi longtemps que la bourgeoisie demeurera aux commandes de l’État et de l’économie, les mêmes catastrophes continueront de se reproduire en France comme ailleurs. Cette classe sociale, capable de mobiliser des centaines de milliards pour conquérir la Terre, les mers et l’espace, perfectionner sans cesse les technologies de production et financer les industries de guerre, se montre incapable de garantir une protection élémentaire aux territoires où vivent et travaillent les classes populaires. Lorsque la prévention est systématiquement sacrifiée à la rentabilité, lorsque la sécurité humaine est traitée comme un coût tandis que la destruction devient une source de marchés et de profits, les tragédies cessent d’apparaître comme de simples fatalités. Elles deviennent l’expression récurrente d’un système économique qui préfère réparer ce qu’il a laissé détruire plutôt que prévenir ce qui pouvait l’être. Tant que régnera cette logique capitaliste, les guerres et les catastrophes « climatiques » continueront de produire les mêmes ravages, tandis que le capital poursuivra sa valorisation sur les ruines qu’elles laissent derrière elles.

En conclusion. Sur un feu naissant, un ou deux largages de Canadair peuvent suffire à stopper la propagation des flammes et à permettre aux équipes au sol de maîtriser rapidement l’incendie. C’est pourquoi la rapidité d’intervention et la disponibilité d’un nombre suffisant d’appareils constituent un enjeu décisif : plus un incendie est attaqué précocement, moins il mobilise de moyens, détruit de surfaces, menace les populations et engendre des coûts humains, matériels et environnementaux. Il en découle une exigence simple : disposer d’une flotte suffisamment importante et géographiquement répartie pour intervenir sans délai sur tout départ de feu, avant qu’il ne se transforme en incendie de grande ampleur. Un tel investissement est parfaitement à la portée de l’État. Les ressources financières existent. Chaque année, des dizaines de milliards d’euros sont consacrés au réarmement, aux programmes d’armement et au renouvellement des équipements militaires. Si les pouvoirs publics refusent d’engager un effort comparable en faveur de l’acquisition massive de Canadair et du renforcement de la sécurité civile, ce n’est donc pas faute de moyens, mais parce que ces dépenses ne figurent pas parmi leurs priorités politiques et budgétaires.

Les incendies qui ravagent aujourd’hui le territoire français et d’autres pays ne peuvent donc plus être interprétés comme des catastrophes naturelles. Si leur déclenchement est lié à des facteurs climatiques ou des négligences humaines, l’ampleur des destructions résulte de choix politiques et budgétaires qui, année après année, ont relégué la prévention et la sécurité civile au second plan. Ce qui est présenté comme une fatalité naturelle résulte en réalité de choix politiques et budgétaires qui ont sacrifié la prévention.

Les représentants officiels du capital préfèrent laisser brûler les forêts et financer la reconstruction plutôt que de remettre en cause leur logique d’accumulation.

 

Khider MESLOUB

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

2 réflexions sur “Incendies en France : le capital préfère la reconstruction à la prévention

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