7 au Front

De l’échange à l’accumulation : autopsie d’une confusion entre marché et capitalisme

Par Khilder Mesloub.

 

Une confusion intellectuelle tenace, rarement interrogée, continue d’assimiler société marchande et capitalisme. Dans de nombreux discours contemporains, l’existence, au sein des sociétés anciennes, de marchés, de marchands ou de monnaie est tenue pour la preuve d’une continuité historique menant, presque mécaniquement, au capitalisme.

À ce titre, les sociétés anciennes – notamment africaines – seraient censées avoir déjà porté en elles les « germes » de ce système, dont la modernité ne constituerait que le déploiement achevé. Une telle lecture, en apparence intuitive, repose pourtant sur une erreur de méthode : elle projette rétrospectivement des catégories propres au monde moderne sur des formations sociales qui en sont structurellement étrangères.

Car ce glissement n’est pas anodin. Il consiste à confondre deux niveaux distincts de réalité : d’un côté, la circulation des biens, forme élémentaire et largement transhistorique de l’échange humain ; de l’autre, l’organisation sociale de la production, qui définit en propre un mode de production donné. En effaçant cette distinction, on transforme une pratique universelle – l’échange – en principe explicatif d’un système historique spécifique : le capitalisme. On naturalise ainsi ce qui relève en réalité d’une construction située, datée, et profondément déterminée par des rapports sociaux particuliers.

Or, c’est précisément dans cette distinction que se joue toute la compréhension du capitalisme. Non comme prolongement linéaire des sociétés marchandes anciennes, mais comme rupture historique majeure : un moment où l’économie cesse d’être enchâssée dans le social pour devenir le principe organisateur de l’ensemble des rapports humains, où l’argent se transforme en finalité autonome, et où le travail lui-même est converti en marchandise au service de l’accumulation.

Une circulation sans domination :  la logique marchande ancienne : M – A – M

Dans les sociétés précapitalistes – qu’elles soient africaines, antiques ou médiévales – les échanges marchands existent bel et bien, parfois à une échelle remarquable. Des routes commerciales traversent des continents, structurent des espaces entiers, mettent en relation des mondes éloignés ; des monnaies circulent, des figures marchandes émergent, accumulent, négocient, prospèrent. Mais cette réalité empirique, souvent mobilisée pour établir une continuité illusoire, ne doit pas tromper : la présence du commerce ne préjuge en rien de la nature du système social dans lequel il s’inscrit. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il y a marché qu’il y a capitalisme. 

Car la logique qui organise ces échanges demeure fondamentalement étrangère à celle du capitalisme. Le circuit est connu : une marchandise (M) est cédée contre de l’argent (A), lequel permet l’acquisition d’une autre marchandise (M). Ce mouvement n’a rien d’un mécanisme d’accumulation autonome ; il constitue une simple médiation dans la satisfaction des besoins humains concrets. La finalité du processus réside dans l’usage, non dans l’accroissement indéfini de la valeur. L’argent n’y possède aucune dynamique propre : il ne s’investit pas, ne s’auto-valorise pas, ne devient pas le moteur du système. Il reste un instrument, un relais, un équivalent général sans souveraineté.

Même lorsque les réseaux commerciaux atteignent un degré élevé de complexité (voir la carte ci-dessus) – comme dans les espaces transsahariens ou les cités swahilies – ils ne structurent pas la société en profondeur. Ils y sont insérés, encadrés, limités par des logiques qui leur sont extérieures : pouvoirs politiques, structures lignagères, autorités religieuses, systèmes de redistribution ou d’obligation. La richesse qui en résulte n’est pas nécessairement réinvestie dans un cycle d’expansion continue ; elle est souvent convertie en prestige, en alliances, en dons, en dépenses somptuaires ou en formes symboliques de pouvoir.

Le marchand, dans ces configurations, n’est jamais la figure hégémonique. Il peut être influent, parfois puissant, mais il ne dicte pas la loi du monde social. Sa pratique ne devient pas norme universelle. L’économie, loin de s’autonomiser, demeure enchâssée dans un ensemble de rapports sociaux, politiques et culturels qui la déterminent et la contiennent. En ce sens, les sociétés marchandes anciennes ne préfigurent pas le capitalisme : elles en constituent, au contraire, le contrepoint historique le plus net.

L’inversion capitaliste :  quand l’argent devient finalité : A – M – A’

Le capitalisme introduit une rupture décisive : il ne se contente pas de prolonger les formes antérieures de l’échange, il en renverse la logique fondamentale. Là où, dans les sociétés précapitalistes, on vendait pour acheter, dans le capitalisme on achète (A) pour vendre (M), et surtout pour vendre plus cher (A’) . Ce déplacement, en apparence technique, constitue en réalité une transformation radicale du sens même de l’activité économique. L’argent cesse d’être un simple intermédiaire de circulation pour devenir la finalité du processus. Il n’est plus ce qui permet l’échange : il devient ce qui commande la production.

Mais ce renversement ne saurait être réduit à une simple inversion formelle du circuit. Il engage une reconfiguration profonde des rapports sociaux. Car pour que l’argent se transforme en davantage d’argent –

pour que la formule A–M–A’ devienne opératoire – il faut qu’un mécanisme spécifique soit mis en place : la production de plus-value. Or celle-ci ne procède pas de l’échange lui-même, mais de la production. Elle suppose l’existence d’une marchandise absolument singulière, sans équivalent dans les formations sociales antérieures : la force de travail humaine.

Autrement dit, le capitalisme ne repose pas seulement sur la circulation de marchandises, mais sur la mise au travail d’individus contraints de vendre leur capacité à produire. Cette capacité est achetée à sa valeur – le salaire – mais utilisée de manière à générer une valeur supérieure. C’est dans cet écart, dans cette dissymétrie constitutive entre ce que le travail coûte et ce qu’il produit, que se loge la plus-value. L’exploitation n’est pas un accident du système : elle en est la condition de possibilité.

Dès lors, tout se transforme. La production cesse d’être orientée vers la satisfaction des besoins pour être organisée en fonction de l’accumulation. Les biens ne sont plus fabriqués parce qu’ils sont utiles, mais parce qu’ils sont susceptibles d’être vendus avec profit. Le travail lui-même est abstrait, quantifié, intégré dans un processus où seule compte sa capacité à produire de la valeur échangeable. L’économie ne se contente plus de répondre à des nécessités sociales : elle impose sa propre logique, celle d’une expansion sans fin.

Ainsi, le capitalisme ne se définit pas par l’existence de marchés, mais par l’instauration d’un système dans lequel l’accumulation du capital devient la loi structurante de l’ensemble des rapports sociaux, subordonnant à sa dynamique aussi bien le travail que la production, les besoins que les existences.

Une naissance violente :  la  condition historique du capitalisme

Contrairement à ce que suggère le récit d’un développement « naturel », le capitalisme ne surgit pas spontanément du simple déploiement des échanges. Il ne procède ni d’une maturation interne du commerce, ni d’une extension graduelle des pratiques marchandes. Il suppose au contraire une condition historique radicale, sans laquelle il demeure impensable : la séparation des producteurs d’avec leurs moyens de production. Autrement dit, l’émergence du capitalisme implique qu’une partie décisive de la population soit privée de l’accès direct aux ressources qui garantissaient jusqu’alors son autonomie – terres, outils, savoir-faire – et se trouve ainsi contrainte de vendre sa force de travail pour assurer sa subsistance.

Cette transformation n’a rien d’un processus spontané ni universel. Elle est le produit d’une histoire située, inscrite dans l’Europe moderne, et s’accomplit à travers une série de ruptures violentes qui reconfigurent en profondeur les conditions d’existence. Les enclosures, en Angleterre notamment, arrachent les paysans aux terres communes et détruisent les formes d’usage collectif ; la colonisation organise à l’échelle globale le pillage des ressources et l’intégration forcée de territoires entiers dans des circuits dominés ; la traite esclavagiste déplace, déshumanise et exploite des millions d’individus, tout en restructurant durablement les économies africaines et atlantiques ; enfin, la dissolution progressive des formes traditionnelles d’autonomie productive – qu’elles soient communautaires, artisanales ou paysannes – achève de produire une masse d’individus juridiquement libres, mais matériellement contraints.

Ce double mouvement – dépossession d’un côté, mise en disponibilité du travail de l’autre – constitue le socle réel du capitalisme. Il ne s’agit pas simplement d’une transformation économique, mais d’une refonte des rapports sociaux eux-mêmes : des individus auparavant insérés dans des structures de subsistance relativement autonomes sont intégrés dans un système où leur existence dépend désormais de leur capacité à se vendre sur un marché du travail.

Dans ces conditions, le capitalisme n’apparaît pas comme le prolongement du commerce, mais comme son dépassement violent. Il ne résulte pas d’une évolution continue, mais d’une rupture historique majeure, imposée par une restructuration profonde – et souvent brutale – des conditions matérielles de la vie sociale. Ce que l’on présente parfois comme une simple transformation des échanges est en réalité une mutation des rapports de production eux-mêmes, au terme de laquelle l’autonomie des producteurs est brisée et subordonnée à la logique de l’accumulation.

Pourquoi les sociétés anciennes  ne sont pas capitalistes

Même lorsqu’elles connaissent des échanges étendus, des formes d’accumulation de richesses et l’existence de classes marchandes actives, les sociétés anciennes ne réunissent pas pour autant les conditions constitutives du capitalisme.

Ces éléments, souvent mobilisés pour établir une continuité trompeuse, restent en réalité partiels, périphériques et subordonnés. Car ce qui fait le capitalisme ne réside pas dans la simple présence du commerce ou de l’enrichissement, mais dans une configuration spécifique où ces éléments deviennent structurants.

Or, dans ces sociétés, il manque précisément ce qui définit le capitalisme comme mode de production : la généralisation du travail salarié, c’est-à-dire l’existence d’une masse d’individus contraints de vendre leur force de travail ; la production systématiquement orientée vers la réalisation d’un profit monétaire ; et surtout, l’accumulation illimitée du capital comme principe moteur de l’organisation sociale. L’enrichissement peut exister, parfois à grande échelle, mais il ne se transforme pas en processus autonome d’auto-valorisation.

La richesse, dans ces configurations, ne suit pas la trajectoire abstraite d’une valeur cherchant à s’accroître indéfiniment. Elle circule, se consomme, se redistribue, se dissipe parfois dans des dépenses ostentatoires, ou se convertit en prestige, en pouvoir symbolique, en alliances politiques ou en obligations sociales. Elle ne s’impose pas comme une fin en soi, mais reste prise dans des logiques qui excèdent l’économie au sens strict.

C’est pourquoi l’économie, loin de constituer une sphère autonome régie par ses propres lois, demeure enchâssée dans le social : elle est encadrée par des normes politiques, des structures lignagères, des hiérarchies religieuses, des obligations communautaires. Elle ne dicte pas la forme de la société ; elle en est un moment, un élément parmi d’autres, toujours relatif à un ordre plus large.

À l’inverse, ce qui caractérise le capitalisme, c’est précisément la rupture de cet enchâssement : le moment où l’économie cesse d’être contenue par le social pour devenir la matrice qui le reconfigure. En ce sens, les sociétés anciennes, aussi dynamiques soient-elles sur le plan marchand, ne préfigurent pas le capitalisme : elles en constituent le contrepoint historique, révélant par contraste la spécificité d’un système fondé sur l’autonomisation de la valeur et la centralité de l’accumulation.

Naturaliser le capitalisme : une erreur idéologique

Affirmer que le capitalisme serait présent « en germe » dans toutes les sociétés revient à effacer les ruptures historiques concrètes qui ont rendu possible son émergence. Une telle thèse ne se contente pas de simplifier l’histoire : elle la reconfigure en profondeur, en transformant une formation sociale déterminée en horizon anthropologique universel. En postulant une continuité là où il y a discontinuité, elle dissout les conditions spécifiques – économiques, politiques, sociales – qui ont présidé à la naissance du capitalisme, pour en faire l’aboutissement quasi naturel de toute activité d’échange.

Ce geste n’est pas neutre. Il opère une véritable naturalisation du capitalisme, en suggérant que celui-ci serait inscrit, dès l’origine, dans la logique même des interactions humaines. Le marché, la monnaie, le commerce deviennent alors les signes avant-coureurs d’un destin déjà tracé. L’histoire cesse d’être un champ de transformations conflictuelles pour se réduire à une trajectoire linéaire, orientée vers une forme finale supposée universelle. Le capitalisme n’apparaît plus comme une construction historique située, mais comme la révélation progressive d’une essence préexistante.

Or une telle lecture est profondément trompeuse. Elle masque ce qui fait la singularité du capitalisme : non pas la simple généralisation de l’échange, mais l’instauration de rapports sociaux inédits, structurés par l’exploitation du travail salarié, la séparation des producteurs d’avec leurs moyens de production, et la domination de la logique d’accumulation sur l’ensemble de la vie sociale. En réduisant le capitalisme à une extension du commerce, on en neutralise la portée historique et critique ; on en efface la dimension conflictuelle, les processus de dépossession qui l’ont rendu possible, et les formes de domination qu’il institue.

Dire que le capitalisme est « en germe partout », c’est, au fond, le soustraire à l’histoire pour mieux le soustraire à la critique. C’est faire passer pour évidence naturelle ce qui relève d’une configuration particulière, datée, et profondément contingente. C’est, en définitive, transformer un système historiquement construit en nécessité intemporelle.

De l’échange à l’accumulation :  une rupture et non une continuité

Il n’existe aucune continuité naturelle entre les sociétés marchandes anciennes et le capitalisme. Penser le contraire revient à projeter sur le passé les catégories du présent, et à lire l’histoire comme une progression linéaire là où s’opère en réalité une rupture historique majeure. Car ce qui distingue ces deux configurations ne tient pas à l’intensité des échanges, ni à l’ampleur des circuits commerciaux, mais à la place qu’occupe l’économie dans l’organisation du monde social. D’un côté, des sociétés où l’activité économique demeure subordonnée, enchâssée dans des rapports politiques, religieux, communautaires qui la limitent et la contiennent. De l’autre, un système où l’économie s’autonomise, s’impose comme principe organisateur et finit par reconfigurer l’ensemble des rapports sociaux selon sa propre logique.

Cette bascule n’est pas quantitative, mais qualitative. Elle ne résulte pas d’un simple accroissement du commerce, mais d’un renversement de finalité : ce qui était moyen devient fin. Dans les sociétés anciennes, l’échange permet la circulation des biens en vue de satisfaire des besoins ; il reste un moment de la vie sociale. Dans le capitalisme, la production elle-même est orientée vers l’accumulation, et l’échange devient le vecteur d’une dynamique autonome de valorisation. L’argent ne circule plus pour faciliter l’accès aux choses : il s’investit, s’augmente, se reproduit. Il cesse d’être un instrument pour devenir un principe.

Le capitalisme ne naît donc pas avec le commerce, mais avec une transformation radicale des conditions sociales de production. Il émerge lorsque l’argent devient une fin en soi, lorsque le travail humain est converti en marchandise, et lorsque l’accumulation du capital s’impose comme loi fondamentale, structurant aussi bien la production que les rapports sociaux. À partir de ce moment, l’économie ne se contente plus d’accompagner la vie sociale : elle en dicte les formes, les rythmes et les finalités.

Tout le reste – marchés, échanges, monnaies – ne constitue pas son origine, mais son environnement, parfois ancien, souvent trompeur. Les prendre pour point de départ du capitalisme, c’est confondre les conditions générales de l’échange avec les déterminations spécifiques d’un mode de production historique. Autrement dit, c’est prendre le décor pour la structure, et l’apparence pour le principe.

Khider MESLOUB

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

3 réflexions sur “De l’échange à l’accumulation : autopsie d’une confusion entre marché et capitalisme

  • poilagratter

    le 13 avril l iran a bombarde une base US , retablissant de ce fait les climats et les pluies que l irak et l iran ne recevaient plus. Bye Bye la secheresse et la famine.
    les avions sans immatriculation circulent sans transpondeur civil, a plus basse altitude , donc soit les chefs d etats sont complices ,soit leurs armees font le sale boulot.
    En france notre tres cher chef des armees qui s est debrouille pour eviter de faire son service militaire…..est donc passible de haute trahison. hein kele rose.
    Des groupes citoyens doivent porter plainte contre l etat d urgence.

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    • poilagratter

      Ces avions décolent bien de quelquepart; des canion-citernes de produits chimiques y vont regulierement, donc on peut savoir quels industriels sont complices de notre holocauste / génocide en plus des chefs d etats et des militaires supposes surveiller les espaces aeriens…!

      Répondre

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