7 au Front

Les incendies de forêt : l’Attaque Massive Initiale, seule stratégie réellement efficace

Par Khider Mesloub.

L’efficacité de la lutte contre les incendies de forêt repose sur deux conditions stratégiques indissociables : disposer d’un nombre suffisant de bombardiers d’eau et les engager selon une doctrine opérationnelle fondée sur l’Attaque Massive Initiale (AMI). Sans ces deux conditions réunies, les moyens aériens perdent une grande partie de leur efficacité et les incendies risquent rapidement d’échapper à tout contrôle.

Contrairement à l’image véhiculée par les médias, qui montrent essentiellement des Canadair intervenant isolément et larguant des milliers de litres d’eau sur d’immenses brasiers, les spécialistes de la lutte aérienne considèrent que le moment décisif intervient bien avant que l’incendie ne devienne spectaculaire. La véritable bataille se joue dans les toutes premières minutes suivant le départ du feu. C’est à cet instant que se décide l’issue de l’intervention : soit le foyer est immédiatement submergé par une puissance d’attaque suffisante et peut être neutralisé, soit il échappe rapidement à tout contrôle et se transforme en catastrophe de grande ampleur.

Comme le rappelle un représentant du syndicat des pilotes de Canadair en France, la stratégie la plus efficace consiste à déclencher sans délai une Attaque Massive Initiale mobilisant simultanément plusieurs bombardiers d’eau. Lorsqu’un départ de feu est frappé d’emblée avec une puissance suffisante, il peut être circonscrit, voire totalement éteint, avant que les flammes ne gagnent en intensité et ne deviennent un mégafeu. Dans cette phase initiale, chaque minute possède une valeur stratégique déterminante : plus l’intervention est rapide, plus les probabilités de succès sont élevées.

Selon ce responsable syndical français, plusieurs appareils doivent intervenir dès les premiers instants afin de saturer le foyer, de casser immédiatement la dynamique de propagation et d’empêcher le feu d’acquérir la puissance qui le rendra ensuite pratiquement incontrôlable. Cette doctrine repose sur un principe simple : il est infiniment plus efficace de mobiliser des moyens importants au tout début de l’incendie que de devoir engager, plusieurs heures plus tard, un dispositif considérablement plus lourd contre un brasier devenu hors de contrôle. Chaque minute perdue accroît l’intensité du sinistre, augmente la superficie détruite et multiplie les moyens humains, matériels et financiers nécessaires à sa maîtrise.

Toute la logique de l’AMI tient dans ce principe : il est beaucoup plus efficace de concentrer cinq bombardiers d’eau durant une heure sur un départ de feu que d’engager quinze Canadair pendant trois jours face à un mégafeu. Dans le premier cas, l’incendie peut être neutralisé ; dans le second, il s’agit le plus souvent d’en contenir la progression. Face à un mégafeu, les bombardiers d’eau ne combattent plus ; ils tentent de contenir et de ralentir la propagation du feu. L’objectif n’est plus l’extinction, mais la limitation des dégâts. Les rotations incessantes de Canadair sur un immense brasier ne sont pas une démonstration de puissance, mais le signe que la bataille décisive a déjà été perdue.

À l’inverse, une intervention tardive transforme un foyer encore maîtrisable en catastrophe majeure. Une fois que l’incendie a atteint une forte intensité, les bombardiers d’eau ne sont généralement plus en mesure de l’éteindre. Leurs largages, aussi impressionnants soient-ils, ne permettent souvent que de ralentir temporairement la progression des flammes, de protéger les zones les plus exposées ou de soutenir le travail des équipes au sol dans l’attente de conditions météorologiques plus favorables. L’objectif n’est alors plus véritablement l’extinction du feu, mais la limitation de ses conséquences. Le combat contre l’incendie laisse place à la gestion d’une catastrophe dont l’évolution échappe largement aux capacités d’intervention.

Cette réalité opérationnelle met en lumière le décalage entre la représentation médiatique des incendies et les exigences techniques de leur maîtrise. Les images de Canadair effectuant des rotations incessantes au-dessus d’immenses colonnes de fumée donnent l’impression d’une mobilisation spectaculaire des pouvoirs publics. Pourtant, ces interventions traduisent souvent le fait que la bataille décisive a déjà été perdue. Lorsque les avions multiplient les largages sur un mégafeu, ils ne remportent généralement plus la victoire ; ils tentent surtout d’éviter une aggravation encore plus dramatique de la situation. Ce qui apparaît comme une démonstration de puissance est fréquemment le symptôme d’une intervention arrivée trop tard.

La doctrine de l’AMI conduit ainsi à une conclusion politique majeure. La véritable efficacité ne consiste pas à combattre un mégafeu, mais à empêcher qu’il le devienne. Elle réside dans la capacité à mobiliser immédiatement un nombre suffisant de bombardiers d’eau afin de neutraliser le foyer dès son apparition, de casser sa dynamique de propagation et d’empêcher sa transformation en mégafeu. Cela suppose des flottes aériennes plus nombreuses, des équipages disponibles, un maillage territorial permettant une projection rapide des appareils et, plus largement, une politique publique faisant de la prévention et de l’intervention précoce une priorité budgétaire permanente.

Ainsi, la doctrine de l’Attaque Massive Initiale implique une organisation territoriale profondément décentralisée des moyens aériens. L’efficacité ne dépend pas seulement du nombre total de bombardiers d’eau disponibles à l’échelle nationale, mais de leur répartition sur le territoire. Chaque grande région à risque doit disposer d’une capacité aérienne propre, suffisamment importante pour lancer sans délai une Attaque Massive Initiale. Dans cette stratégie, la proximité des appareils avec les zones exposées constitue un facteur aussi décisif que leur nombre.

En France, une telle logique conduit à repenser l’échelle des moyens mobilisés : il ne s’agit plus seulement de disposer d’une douzaine de Canadair pour l’ensemble du territoire français , mais de doter chacune des grandes régions particulièrement exposées aux incendies de moyens aériens  suffisamment importants pour déclencher immédiatement une AMI sur tout départ de feu.

Le même principe devrait guider les politiques de lutte contre les incendies de forêt en Algérie, où l’aggravation des risques liés aux fortes chaleurs et à l’étendue des massifs forestiers impose également de disposer de moyens aériens nombreux, répartis sur le territoire et capables d’intervenir dans les toutes premières minutes suivant le déclenchement d’un incendie.

En matière d’incendies de forêt, le temps et la disponibilité d’un nombre suffisant de bombardiers d’eau constituent ainsi les deux ressources stratégiques les plus précieuses. Ce qui n’est pas accompli dans les toutes premières minutes par une attaque aérienne massive devra presque toujours être payé, quelques heures plus tard, au prix de milliers d’hectares ravagés, de vies humaines bouleversées et de dépenses publiques considérablement accrues. La véritable politique de lutte contre les incendies de forêt ne consiste donc pas à gérer des catastrophes déjà installées, mais à disposer d’une flotte aérienne suffisamment importante pour intervenir immédiatement, neutraliser les départs de feu et empêcher leur transformation en mégafeux.

En conclusion, la véritable lutte contre les incendies de forêt ne consiste pas à gérer des mégafeux, mais à empêcher qu’ils n’existent. Elle suppose de rompre avec une logique de réaction pour adopter une doctrine de prévention opérationnelle fondée sur l’Attaque Massive Initiale (AMI).

 

Khider MESLOUB

 

Robert Bibeau

Auteur et éditeur

2 réflexions sur “Les incendies de forêt : l’Attaque Massive Initiale, seule stratégie réellement efficace”

  • Jacques Abel

    Pourquoi toujours penser avec les mêmes éléments, nous avons dans notre pays un niveau de pluviométrie enviable par beaucoup d’autres, pourquoi ne pas tout simplement forer au cœur des massifs forestiers, dans des endroits stratégiques, des puits de captation d’eau et d’autres qui iraient directement puiser dans les différentes nappes en fonction de la région, qui alimenteraient un arrosage qui se déclencherait automatiquement au moindre départ de feu.
    Certes, un gros investissement de départ mais comparativement à toute la prévention en amont qui sera faite, le bénéfice mérite qu’on l’étudie.
    Les bombardiers d’eau… Franchement, fallait-il être con pour imaginer faire la guerre à la nature.
    D’autres approches et autres solutions que toutes ces conneries existent, seulement ça ne fera pas autant tourner les machines à arnaques et à cash, alors ils y pensent pas.
    Ou alors, c’est la marotte du changement climatique qui fait danser quasi tout le monde sur la tête, qui doit être entretenue en permanence.

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