Capitalisme et Nature (GIGC)
Par le Groupe International de la Gauche Communiste (GIGC). Sur Révolution ou Guerre – Révolution ou Guerre; https://igcl.org/-Revolution-ou-Guerre- No. 34, septembre 2026.
La revue Révolution ou Guerre, No 34 est disponible
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Capitalisme et Nature
Nous publions ici la première partie d’une contribution d’un sympathisant du GIGC. Il avait déjà commencé à travailler sur celle-ci avant l’été, c’est-à-dire avant que les vagues mondiales de canicule ne prennent l’ampleur que nous avons brutalement connue depuis le mois de juin. Sa perspicacité est à souligner. Comme le souligne le camarade, la détérioration dramatique et gravissime de l’environnement et du climat est une des caractéristiques et conséquences du mode de production capitaliste. Il rappelle que le marxisme a depuis 180 ans déjà – à partir de 1844 – mis en lumière comment le capital sépare et même oppose « l’Homme et la Nature ».
La contribution a donc le mérite théorique de rappeler comment le capitalisme ne peut que rendre la planète de plus plus en inhospitalière à la vie humaine [1]. Elle participe ainsi d’armer les groupes et militants communistes contre l’idéologie écologiste et les organisations politiques dites «vertes», dont le caractère et l’action de classe sont totalement bourgeois et anti-prolétariens. Elle a aussi le mérite de pousser à la réflexion l’ensemble du camp prolétarien sur la « place » que les groupes communistes, le parti demain, doivent octroyer dans leur réflexion, propagande et intervention à cette question par rapport aux autres questions auxquelles le prolétariat international se trouve confronté comme classe exploitée et révolutionnaire à la fois ; et en tout premier lieu à celle de la guerre.
L’introduction établit à juste raison un lien étroit entre la brutale accélération actuelle de la détérioration de la nature et la toute aussi brutale accélération de la dynamique vers la guerre impérialiste généralisée. Elles se renforcent l’une l’autre. Mais quel est le rapport dynamique – dialectique – entre les deux ? Y en a-t-il une qui serait déterminante, ou pour le moins dominante, dans l’établissement des terrains et moments de l’antagonisme entre les classes ? Et donc pour la perspective révolutionnaire de destruction du capitalisme ? Pour faire simple ici : contre quel danger ou perspective du capital les groupes communistes doivent-ils non pas alerter le prolétariat – les deux mon capitaine ! – mais le mobiliser ?
Baser et définir principalement et prioritairement leurs orientations et leurs interventions ? Sur la guerre impérialiste généralisée, comme nous le défendons ? Ou bien sur celle-ci et le réchauffement climatique en même temps, comme terrains d’affrontement équivalents ? La question peut paraître académique ou spéculative pour qui ne se pose pas comme militant ou fraction militante du prolétariat révolutionnaire. Mais d’un point de vue communiste militant, elle aura des implications politiques. Elle a déjà des incidences politiques. Poser le problème sans attendre, le débattre et le clarifier est aussi un moment du combat pour le parti de demain.
Capitalisme et nature
Introduction générale
Le fond de l’air est chaud – étouffant même. Après un nouvel été marqué par des températures record, une sécheresse inouïe, des feux à n’en plus finir ravageant habitats et forêts, des morts par centaines sinon par milliers comme nous le rappelle l’exemple tragique du Népal, cette année à tout l’air d’un point de bascule quant à la question climatique. À y regarder de plus près toutefois, cela n’a pas commencé en 2026 ; les températures littéralement étouffantes en Inde et au Pakistan, la lente mais inexorable montée des eaux, etc., voilà longtemps déjà que le processus avait commencé à se déployer aux yeux de tous. Les premières alertes avaient été lancées dans les années 70 ; sans doute les scientifiques ont-ils dû entendre résonner l’écho de leurs cris tant ils parlaient dans le vide. Il est vrai qu’à l’époque, les conséquences de la crise en cours se faisaient discrètes. Aujourd’hui, difficile pourtant d’y échapper – le désastre est là, sous nos yeux. Mais une partie de la bourgeoisie feint de ne rien voir ; business as usual – ou plutôt « après moi le déluge » [2]. Une autre frange de le bourgeoisie prétend quant à elle lutter contre la crise en cours : marché des quotas carbones, voitures électriques, énergie renouvelable… On ne peut au moins pas lui ôter son inventivité, qui cache tant bien que mal son incapacité et son refus de mettre réellement fin à la crise climatique en cours.
Fondamentalement, la bourgeoisie bute sur un problème qu’elle ne peut résoudre : c’est le mode de production capitaliste qui est au fondement de la crise. Précisons tout de suite : c’est la logique même de ce mode de production qui est à l’origine du désastre, et non l’une de ses formes historiquement ou géographiquement situées, comme on aura l’occasion de le montrer. Et c’est contre cela que doit se dresser la seule classe qui peut conjurer la catastrophe, en renversant le capitalisme au profit d’une société communiste : le prolétariat. Car cette alternative historique, révolution ou crise climatique, est peut-être la dernière de l’histoire de l’humanité, du moins telle que nous la connaissons aujourd’hui. Car au vu des prévisions pour les décennies et siècles à venir, les morts ne se compteront plus par milliers, mais par millions, sinon plus [3]. En bref, nous voilà à la croisée des chemins, entre communisme et destruction. C’est autour du lien intrinsèque entre capitalisme et crise climatique que s’articulera la première partie de cet article.
Les expressions populaires ont souvent un fond de vérité, et lorsque l’on dit qu’un malheur n’arrive jamais seul, on ne peut être que frappé par la justesse d’une telle maxime. Car à la crise écologique s’ajoute la crise inter-impérialiste, la marche à la guerre, qui s’emballe chaque jour un peu plus, lancée à toute allure. La marche à la guerre et la crise climatique sont intrinsèquement liées, elles s’alimentent l’une l’autre ; les ressources viennent à manquer, et voilà les tensions inter-impérialistes qui montent d’un cran, qui explosent parfois ; des conflits surgissent, et voilà que les avions, drones, et autres armes détruisent humains et environnement (sans même parler du coût de la simple préparation à la guerre : mobilisation maximale de l’appareil productif, etc). Il nous faudra discuter le rapport entre ces deux données ; l’une prend-elle le pas sur l’autre, qui lui serait alors subordonnée ? Sont-elles, inextricablement liées ? Se poser la question, et tenter d’y répondre, c’est essayer d’avoir le cadre d’analyse le plus juste possible, pour agir en conséquence. Car loin d’être une simple analyse abstraite, ces réflexions sont indissociables de l’activité du militant communiste. Une chose est sûre néanmoins : c’est à la classe ouvrière de prendre le contrôle sur la société pour la remettre sur ses pieds, et donner ainsi un avenir à l’humanité.
Enfin, se pose la question de l’après, plus spéculative sans doute, mais tout aussi essentielle. Dans l’hypothèse fantaisiste où tout venait à s’arrêter demain, certains processus écocidaires sont déjà enclenchés, et mettront des siècles à se résorber ; plus globalement, les infrastructures que nous léguera la société capitaliste ne seront pas viables, et il faudra repenser entièrement la manière même dont on produira pour l’avenir. Le danger, néanmoins, est de tomber ici dans le paradigme de la décroissance, véritable danger pour le prolétariat, comme on aura l’occasion de le prouver. Nous essaierons de montrer que, contre ce genre de mystifications, la seule réponse possible est communiste. Ce sera l’objet de la troisième et dernière partie de cet article.
Cette contribution a donc un vaste programme ; mais elle ne peut – ni ne souhaite – produire un travail exhaustif sur la question. Elle se contentera de poser quelques bornes, points de repères, qui pourront être discutés, critiqués, par l’ensemble des militants révolutionnaires. Mais elle veut aussi tenter de faire exister, au sein du camp prolétarien, la question écologique comme une question centrale, fondamentale. Car si elle est effectivement évoquée de manière incidente par les différents groupes, elle n’a que trop rarement fait l’objet d’un débat approfondi. Il est vrai que s’aventurer sur un tel terrain n’est pas sans risques ; très vite on peut s’embourber dans la mélasse dangereuse de l’interclassisme – car la lutte pour la préservation de la « Nature » (concept ici complètement abstrait !) devrait pour certains prendre le pas sur la lutte des classes… Traiter ce sujet, tout en ayant conscience du risque de dérive politique dans lequel on s’engage, reste une nécessité pour les militants communistes ; car en faisant l’économie d’une telle discussion, on s’interdit d’appréhender de manière complète le monde, et on ne sera qu’impuissant lorsqu’il s’agira de le changer.
Comprendre les enjeux de la crise écologique actuelle nécessite avant toute chose de saisir les rapports qu’entretient le mode de production capitaliste avec la nature, soit l’environnement dans lequel il se déploie. S’il s’agit là d’un sujet extrêmement vaste, on peut néanmoins l’appréhender sous le double rapport d’aliénation et rupture d’une part et de destruction d’autre part. Cela nous permettra de montrer que c’est la logique même de ce mode de production qui est au fondement de la situation actuelle, et non simplement une de ses formes historiques particulières ; c’est d’ailleurs ce constat qui nous fait préférer le mot « crises » à d’autres termes parfois utilisés, comme « catastrophe », « effondrement », ou tout autre superlatif qui, s’ils sont peut-être plus percutants, semble passer sous silence le fait que c’est un mode de production donné qui est au fondement de la situation que l’on connaît aujourd’hui.
Les quelques éléments qui seront présentés dans cette partie sont, en vérité, profondément liés, imbriqués les uns aux autres ; et s’ils apparaissent séparément, c’est seulement pour la clarté de notre exposé. Il nous semble donc important d’appréhender les différentes idées comme divers coups de pinceaux, formant, lorsque l’on prend du recul, un tableau d’ensemble qui tend à être cohérent.
1) Le capitalisme comme aliénation et rupture
« En tant que naturalisme achevé, [le] communisme est humanisme ; [en] tant qu’humanisme achevé, il est naturalisme » :c’est ainsi que Marx, dans les Manuscrits de 1844, présentait l’une des caractéristiques du communisme : un lien étroit entre l’Homme et la Nature. Si le communisme est un « naturalisme achevé », c’est bien parce que, comme le montre Marx, le travailleur, dans le mode de production capitaliste, en plus d’être aliéné dans et par le travail, est rendu étranger à la nature ; et c’est bien ce lien brisé que le communisme doit reconstruire, pour permettre à l’Homme d’accéder à son être véritable.
Le mode de production capitaliste produit, donc, une aliénation de l’Homme par rapport à son environnement, l’empêchant d’accéder à ce qui ressemble à son essence. Difficile toutefois de ne pas voir dans ces formules des vestiges d’idéalisme – symptômes du mouvement ouvrier encore balbutiant, n’ayant pas élaboré de doctrine claire et scientifique [4]. C’est d’ailleurs une limite que Marx va percevoir et corriger au fil du temps ; car si dans son œuvre le rapport entre Homme et Nature est central, il va par la suite lui donner un visage qui sera bien plus matérialiste, et ce notamment par une lecture attentive de Justus von Liebig (1803-1873). Les travaux de ce chimiste allemand, à l’immense influence et considéré comme l’un des pères fondateurs de la chimie moderne, a été une lecture capitale pour Marx, au point qu’il écrira à Engels, en 1866, que « Liebig et Schöbein (…) sont plus importants pour cette question [de la rente foncière] que tout les économistes réunis. »
On doit notamment à John Bellamy Foster et Kohei Saito des recherches approfondies et enrichissantes sur le sujet (bien que non exemptes de sérieuses faiblesses politiques [5]), que l’on ne peut néanmoins traiter entièrement et convenablement ici. Bornons-nous donc, pour notre propos, à l’essentiel ; dans le courant des années 1850, Liebig souligne l’importance de restituer au sol toutes les substances minérales prélevées, pour ne pas perturber le métabolisme existant et, in fine, rendre la terre inutilisable. Marx va reprendre à son compte de telles conclusions : se dessine en effet chez lui l’idée d’une « rupture métabolique » : parce que le mode de production capitaliste, en séparant l’Homme de la terre pour le parquer dans d’immenses centres industriels, rend impossible la restitution des minéraux dans leur terre d’origine (les déchets humains, pourtant riches en minéraux prélevés, étant laissés pourrir dans les villes ou fleuves environnant – Marx le voit très concrètement avec la Tamise), alors la préservation de cette terre est rendue impossible ; et c’est alors, à termes, les conditions mêmes de préservation de l’humanité qui est en jeu.
La rupture métabolique, c’est donc la dislocation entre l’Homme et la Nature, qui vient briser une harmonie de restitution minérale qui permettait une production durable. Et à Marx d’ajouter, dans le livre 1 du Capital : « Tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol, tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité » ; citation particulièrement intéressante en ce qu’elle fait le lien entre l’exploitation du travailleur et de la nature. On s’en rend donc compte, l’idée d’aliénation n’est jamais loin, et plane au dessus de l’idée de rupture métabolique ; toutefois, elle semble désormais être sortie du ciel des idées et des abstractions pour redescendre vers le monde réel, matériel.
Notons tout de suite qu’il y a dans cette citation, et dans la pensée de Marx plus généralement, la question également de ce que l’on pourrait appeler la « production intensive » ; mais nous traiterons en détail de ce sujet par la suite.
Si Marx évoque la question de la « rupture métabolique » en se référant aux questions agricoles (qui est d’ailleurs la perspective dans laquelle vont se placer Foster et Saito), cette problématique s’est désormais considérablement élargie. Pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, l’exploitation du sable (deuxième ressource la plus utilisée au monde, après l’eau) est en crise, car les capitalistes prélèvent des sédiments fluviaux, nécessaires à la formation du sable, plus rapidement que les processus nécessaires à leurs renouvellement [6]. Sans être absolument analogue, on peut néanmoins constater que la dynamique est très semblable.
Toujours est-il que le mode de production capitaliste produirait donc une rupture entre l’Homme et la nature, aux conséquences politiques, sociales, mais aussi économiques et écologiques. Difficile toutefois de s’arrêter à un tel constat ; car, pour aller au fond des choses, on ne peut se borner à décrire, même succinctement, les effets de la séparation entre l’Homme et la nature : il nous faut montrer le caractère spécifiquement capitaliste d’un tel phénomène ; un détour par l’Histoire s’impose alors.
Les sociétés précapitalistes se caractérisent toutes par un rapport organique, étroit, non aliéné à la nature, sans rupture métabolique systématique. Cela saute aux yeux lorsque l’on pense à certaines communautés amérindiennes (des différents groupes faisant partie de la culture Clovis aux Iroquois), aux peuples nomades dans les steppes asiatiques (Kereït, Mongols, Tatars, Naïman…), etc.
Il en va de même pour les populations vivant dans des sociétés organisées en fonction du mode de production asiatique. Si cette notion a pu être discutée, retenons simplement qu’elle se caractérise notamment par un pouvoir centralisé et fort assurant la reproduction de ces sociétés ainsi que l’organisation des travaux collectifs, et s’appuyant sur une myriade de petits villages ou communes, relativement voire complètement autarciques, cultivant la plupart du temps des terres en commun. Si ces villages sont d’abord, en tant que communauté, les propriétaires collectifs des terres arables, après la perte de la propriété formelle du fait des actions confiscatoires du pouvoir central, ils restent néanmoins les possesseurs réels de cette terre. Ce sont ces communautés et ce lien fort avec la terre qui, à nouveau, illustrent a contrario la spécificité du mode de production capitaliste dans son rapport à la nature, rapport distendu pour ne pas dire complètement brisé. On conclura sur ce point en disant que la notion de « mode de production asiatique » porte bien mal son nom ; si les sociétés asiatiques commencent réellement à intéresser Marx et Engels au moment des débats parlementaires anglais concernant le statut de l’Inde au milieu du XIXème siècle, une telle notion s’élargira et déplacera le cadre géographique qui lui était assigné : en plus de l’Inde – et, par exemple, de la Chine -, on le retrouve en Amérique du sud (notamment chez les Incas), en Egypte, etc. [7]
Mais ce lien avec la nature se retrouve aussi dans les sociétés qui ont connu le mode de production féodal ; et puisque c’est des contradictions de ce dernier que naît le capitalisme, c’est sur lui que nous nous arrêterons : ainsi, la spécificité capitaliste concernant la rupture entre Homme et Nature apparaîtra clairement. Le féodalisme, comme d’ailleurs tous les modes de production, va se déployer de bien des manières en fonction des configurations sociales des territoires où il émerge ; les considérations présentées ici sont donc larges et tendent à s’appliquer partout, malgré de notables exceptions. [8]
Fondamentalement, les rapports féodaux de production reposent sur une exploitation particulière des paysans : ces derniers sont réduits à l’état de serfs. La notion de glebae adscripti, forgée a posteriori par les juristes médiévaux pour définir et justifier cet état, rend bien compte de la particularité de cette situation, notamment dans son rapport au sol, puisqu’elle signifie, littéralement, « lié à la terre ». Ce lien est à la fois coutumier, juridique et social ; au point que le serf ne peut quitter sa terre sans risquer des amendes voire des châtiments. Le servage se caractérise aussi par la nécessité de cultiver la terre pour le compte de son seigneur (pris d’ailleurs dans des rapports vassaliques, autre caractéristique du féodalisme que l’on n’explorera pas ici), du moins en partie. Ce dernier rapport, toutefois, est souvent mal appréhendé : le serf n’est ni l’esclave, ni le salarié du seigneur : il est, formellement du moins, l’usufruitier de la terre qu’il cultive. Mais, notamment dans les premiers siècles du Moyen-Âge, le fruit de son travail est quasi intégralement capté par le seigneur, par le biais de redevances ou de corvées (travail obligatoire à fournir au seigneur, en contrepartie de la possibilité d’user de la terre). Son statut d’usufruitier n’est alors que formel, et ne lui profite aucunement.
Parallèlement, le mode de production féodal reconnaît généralement à toutes les familles de serfs la possession héréditaire d’une manse, soit un complexe formé d’une maison, le plus souvent accompagnée de ses dépendances diverses (porcherie, écurie) et, surtout, d’une parcelle de sol cultivable et des outils nécessaires pour la travailler.
Ces différents éléments permettent dès lors de commencer à apercevoir les particularités du féodalisme par rapport au capitalisme quant aux rapports entre travailleur et nature. En effet, dans cette configuration, on observe une « domination de la terre sur les hommes en tant que puissance qui leur est étrangère », faisant donc du serf « l’accessoire de la terre » (Marx, 1844). C’est ce qui fait d’ailleurs dire à Marx que, contrairement à certains de ses contemporains qui idéalisent le passé en voyant les dégâts du mode de production capitaliste sur les hommes et la nature, il ne « partage pas les larmes que le romantisme verse à ce sujet. » Rappel salutaire de la bêtise et du danger de la proposition politique de ceux qui voient dans un « retour aux sources » (souvent largement déformé, au mépris de toute justesse scientifique) une solution viable pour une sortie de crise.
Il ne faut donc pas se faire d’illusion sur le rapport à la nature sous le féodalisme : loin d’être idyllique, il comprend déjà souffrance et oppression pour le producteur. Mais, contrairement au mode de production capitaliste, bien que réduit à un simple appendice de la terre qui tend à lui devenir de plus en plus étrangère, le serf maintien tout de même un lien personnel avec cette dernière ; lien qui se répercute d’ailleurs dans la relation entre le seigneur et le serf. En effet, « ceux qui cultivent la propriété foncière ne sont pas dans la situation de journaliers salariés, ou bien ils sont dans sa propriété (au seigneur) comme les serfs, ou bien ils sont dans un rapport d’allégeance, de sujétion et d’obligation. Sa position (au seigneur) vis à vis d’eux est directement politique et elle a également un côté intime. »
Ce lien à la nature est d’autant plus fort que le mode de production féodal contient également des terres communales, véritable bien commun que tous les habitants d’un village peuvent exploiter collectivement, bien que les modalités d’appropriations de ces terres diffèrent, tant par la manière que la surface concernée.
Ainsi, le féodalisme se caractérise par un rapport assez marqué entre la terre, donc la nature, et le producteur ; et si de par cet immobilisme (le paysan est au fond englué au champ qu’il cultive), l’aliénation homme/nature est moindre, et le rapport métabolique est fonctionnel – au sens où les minéraux sont bien restitués au sol, tendant à la préservation et la durabilité de ce dernier -, cela ne l’empêche pas d’être exploité par son seigneur, de connaître une misère importante et même, on l’a vu, d’être dominé par la nature. Ce qui ouvre la voie à une double perspective, d’abord celle de la spécificité capitaliste quant à ses incidences sur le rapport homme/nature (mais également, car cela est lié, au rapport ville/campagne), ensuite au dépassement de l’aliénation existante vers une société ou le rapport entre le producteur et son environnement n’est plus, comme sous le mode de production féodal, cause d’asservissement, mais est bien au contraire émancipateur, en bref une société communiste.
Reste à aborder ici la question de l’émergence historique d’une telle aliénation et rupture ; car ce n’est qu’ainsi qu’on montrera qu’elle est véritablement consubstantielle au mode de production capitaliste, et non une forme particulière ou récente de ce dernier.
Si, comme on l’a dit déjà rappelé à plusieurs reprises, le féodalisme se caractérise par un rapport particulier du paysan à sa terre, il se fait également remarquer par le fait que l’organisation sociale et politique est construite autour de la primauté de la campagne face à la ville. Mais, comme on va le voir, c’est paradoxalement cette mise à l’écart qui fera des centres urbains l’un des moteurs du développement du rapport social capitaliste.
On ne peut ici présenter un tableau exhaustif de la question ; on se bornera ainsi aux dynamiques principales, en s’intéressant particulièrement à certains points parfois trop peu abordés.
Si la dynamique marchande a, pendant un temps, été freinée par le système corporatiste, l’établissement de commerces, le plus souvent aux alentours de centres urbains s’élevant contre les corporations, ont permis au capital marchand de se développer. Ces derniers, principalement des artisans, sont nés du fait de l’existence d’échanges lointains et de commerces itinérants, et ce dès le XIème siècle ; il fallait en effet, pour ces marchands allant de bourg en bourg et de foire en foire, pouvoir satisfaire aussi bien leurs besoins en matière alimentaire qu’en matière d’outils de production (tonneaux, chariots, etc).
Ce marché urbain grandissant va ouvrir des débouchés pour les campagnes, qui seront dès lors intégrées à l’économie marchande des villes. Or, cette insertion dans une économie de plus en plus dynamique ne sera pas sans conséquences quant au rapport entretenu entre le producteur et la terre ; on l’a dit, ce dernier est, formellement, usufruitiers des terres seigneuriales : en d’autres termes, une fois qu’il a produit ce qu’il doit au seigneur, le reste de la production lui appartient. Or, le développement progressif d’un nouveau marché va pousser certains serfs à ne plus produire dans une simple optique d’auto-consommation, mais à vendre également une partie de leur récolte à la ville. Pas besoin d’un Guizot, ici, pour les appeler à s’enrichir. C’est ainsi qu’une partie des serfs va pouvoir commencer à accumuler du capital, améliorer sa productivité (par l’achat d’outils de plus en plus efficaces), et devenir de véritables « laboureurs » ; a contrario, la frange de la paysannerie qui n’a pas pu intégrer les circuits marchands des villes s’appauvrit comparativement, et deviendra ce que l’on appellera des « manouvriers » ou « brassiers » : les termes sont éloquents, et montrent bien que ces derniers n’ont que leurs mains ou leurs bras comme outil de travail. On retrouve, ici, ce que l’on pourrait considérer comme un « proto-prolétariat ».
Mais c’est entre le XIIème et le XIIIème siècle que la rupture s’opère ; avec la transformation de la terre en marchandise, les laboureurs vont pouvoir agrandir leur terre, souvent en s’acquittant d’une certaine somme auprès du seigneur, ancien propriétaire ; a contrario, les manouvriers pourront vite, en cas de problèmes (maladie, mauvaise récolte, etc) se retrouver endettés et, à la longue, finir complètement expropriés, n’ayant plus que leur seule force de travail à vendre, le plus souvent à des seigneurs devenus propriétaires fonciers, ou à des laboureurs. Il ne faut donc pas se leurrer lorsque La Fontaine fait dire au laboureur que le travail est un trésor ; ce sont bien plus les manouvriers qui représentent les travailleurs, et qui sont au fondement de la production. Ajoutons à cela que l’action organisée de la classe capitaliste (bourgeoisie montante ou noblesse reconvertie) pour détruire toute propriété commune, l’exemple des enclosures anglais, longuement traité par Marx dans le livre 1 du Capital, est évidemment l’illustration la plus célèbre de ce phénomène.
C’est au cours de cette dynamique, que l’on a présentée de manière extrêmement succincte, que se forment les prodromes du mode de production capitaliste ; mais c’est ce même mouvement qui, en distinguant laboureurs et manouvriers, et en expropriant ces derniers, vient créer une rupture de fait dans le lien qui existait à la terre, rupture qui est donc proprement capitaliste. [9]
On peut, à ce stade, ajouter deux éléments. D’abord, si le processus décrit est bien au fondement de l’aliénation entre le travailleur et la nature (par le devenir-marchandise de celle-ci et le devenir-prolétaire de celui-là), d’autres éléments, également liés au développement du capitalisme du fait des contradictions du féodalisme, ont joué un rôle dans cette séparation entre l’Homme et la nature : on pourra évoquer notamment l’exode rural, qui brisera les liens d’une partie grandissante de la population avec un environnement autre que celui urbain, particulièrement destructeur de l’environnement – remettant en avant la question de l’abolition de la distinction entre ville et campagne sous le communisme, longuement traitée dans L’idéologie Allemande.
Ensuite, l’on se doit d’insister sur le caractère non linéaire d’un tel processus ; si nous avons décrit plus haut les principales lignes de forces d’une évolution historique qui s’étale sur plusieurs siècles, il y eut des reculs, des ralentissements, des accélérations ; d’autant que la diversité géographique implique comme on l’a rappelé des variantes locales particulières dans certains territoires. Ainsi, les salariés agricoles, que l’on peut retrouver dans certaines régions européennes, ont en fait un statut qui, matériellement, est celui d’un serf, tout comme d’ailleurs la couche la plus précaire de petits paysans ; mais il existera aussi une diversité d’autres statuts, du tenancier au métayer, en passant par l’alleutier, s’inscrivant tous dans cette période de transition entre féodalisme et capitalisme.
Ainsi, on a vu que c’est au sein même du développement des rapports capitalistes de production que s’opère cette séparation, ce mouvement de rupture-aliénation, entre le producteur et la nature, ce qui fait de ladite séparation, comme nous le soutenions au départ, une caractéristique intrinsèque au mode de production capitaliste. Et, comme on l’a écrit plus haut, si un lien non-aliéné avec la nature n’implique pas en soi la fin de toute exploitation, la fin de toute exploitation nécessite un tel lien non-aliéné ; et ce n’est que par la société communiste, comme nous le verrons à la fin de cet article, qu’une telle perspective devient possible, perspective qui, comme il s’agira de le montrer dans les parties suivantes de cette contribution, devient de plus en plus urgente au vu du caractère destructeur du capitalisme.
Notes:
[1] cf. Révolution ou guerre #13, 2019, Lutter pour « sauver la planète » exige la destruction de l’État capitaliste et l’exercice de la dictature du prolétariat ! (https://igcl.org/Lutter-pour-sauver-la-planete-485)
[2] . Rarement cette expression n’a-t-elle eu un sens si littéral ; il faut remonter à un certain Noé pour lui voir revêtir un tel degré d’actualité.
[3] . https://www.currentaffairs.org/news/the-massive-climate-lie-that-will-destroy-human-civilization
[4] Ainsi, les Manuscrits de 1844 contiennent encore des formules et des concepts assez abstraits, fruits d’un héritage hégélien. On ne peut néanmoins pas suivre certains universitaires lorsqu’ils parlent d’une rupture épistémologique entre un « jeune » et un « vieux » Marx ; la pensée de ce dernier doit plutôt s’appréhender comme un tout en constante évolution.
[5] Entre autres choses, Foster et Saito tendent à penser que Marx n’est utile pour comprendre la crise actuelle presque uniquement par la question de la rupture métabolique. Pour une critique d’une conception, on peut lire L’Ecocide capitaliste, tome 2, A. Bihr, ed. Syllepses. A noter en outre que les conclusions politiques de ces auteurs se révèlent par ailleurs contre-révolutionnaires. Pour une critique de Saito et de ses perspectives politiques, on lira par exemple l’article de la TCI : https://www.leftcom.org/en/articles/2023-07-25/degrowth-and-marxism-a-critique.
[6] A ce sujet, on peut lire l’article explicatif paru dans Science Alert : https://www.sciencealert.com/the-worlds-rivers-are-running-out-of-sand. Pour l’article scientifique dans son intégralité, on lira : https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1029/2024RG000868.
[7] Pour un développement plus approfondi de la notion de « mode de production asiatique », on pourra lire certains développements présents dans les Grundrisse (K. Marx, 1857-1858). Pour une analyse de la notion, on pourra lire l’article de M. Godelier en annexe de Sur les sociétés précapitalistes, K. Marx et F. Engels, ed. Sociales, p. 493-575). On se référera également au développement de P. Anderson dans son annexe de l’ouvrage L’État absolutiste, tome 2 – l’Europe de l’Est, ed. Maspero, p. 290-386.
[8] Ainsi, les situations anglaises, suédoises, espagnoles, etc, sont radicalement différentes. C’est sans doute le féodalisme français qui correspond le plus au « concept » même de féodalisme ; c’est d’ailleurs dans ce même pays que se développera la forme la plus aboutie de l’absolutiste. Mais, au sein même d’un pays, on peut trouver des différences régionales, locales, etc.
[9] L’approche présentée ici nous semble avoir le mérite de sortir de certains débats scolastiques binaires, notamment désormais célèbre « Brenner debate », qui voient la naissance du capitalisme soit dans les villes (notamment les cité-États italiennes comme Venise puis Gênes) – position également défendue par certains historiens comme F. Braudel – soit dans les campagnes. En vérité, c’est bien l’interaction de ces deux mondes qui est à l’origine de ce mode de production, les deux espaces étant également à l’émergence d’un tel rapport social. Cette position est par exemple défendue, selon nous avec justesse, dans La préhistoire du Capital, A. Bihr, ed. Page 2.


Versão em Língua Portuguesa:
https://queonossosilencionaomateinocentes.blogspot.com/2026/09/capitalismo-e-natureza-gigc.html